Les 10, 11 et 12 novembre s'est tenu à Bruxelles le Tribunal européen contre la pauvreté des femmes, dont nous avions présenté les ob jectifs dans notre précédent numéro. En France, plusieurs groupes locaux ont participé à sa préparation. Ainsi, à Lille, les militantes féministes de V association « Du côté des femmes » ont travaillé de concert avec le groupe des femmes de cinquante -soixante ans de l'association « Petits frères des pauvres ». Nous avons demandé à Roseiine Tiset et Elizabeth Pareyt, qui ont toutes deux activement contribué à la préparation de ce tribunal, de nous faire part de leur expérience.
Dès septembre 1987, l’association « Du côté des femmes » a intégré dans ses activités l’enquête de la coordination des femmes pour le tribunal contre la pauvreté. Lors d’une grande assemblée organisée à Lille par ATD-Quart Monde, à laquelle participaient de nombreuses associations caritatives, l’association a présenté les objectifs du tribunal ainsi que les questionnaires. Mais cette prise de parole exposant la spécifité de la pauvreté des femmes suscita peu d’écho.
Sans doute parce que la pauvreté des femmes est souvent plus cachée : les femmes se « débrouillent », se faisant héberger, échangeant leur nourriture contre de multiples services, se soignant peu, ne se faisant voir que lorsqu’elles arrivent à l’hôpital à bout de souffle, souvent pour terminer sans bruit des vies difficiles dont personne n’entend parler. Bref, pas (ou très peu) de clochardes chez ces championnes de la “survie”...
En février 1988, à l’association « Petits Frères des pauvres », les choses se passent différemment : en effet, un groupe de femmes pauvres de cin-quante-soixante ans s’est constitué et se réunit chaque semaine afin de sortir de l’isolement, du silence. Le questionnaire est accueilli très favorablement car chacune veut dénoncer, témoigner, faire entendre sa révolte.
Les « Petits Frères des pauvres » ont été créés en 1946 par Armand Marqui-set, religieux ému par la détresse matérielle et morale de certaines personnes âgées. En 1985, l’association décide de mener des actions en direction des personnes touchées par la « nouvelle pauvreté », c’est-à-dire exclues du monde du travail et pas encore à la retraite. A Lille, en 1986, on démarre l’action en direction des femmes de cinquante-soixante ans en situation de précarité. Les animatrices décident donc d’organiser une aide personnalisée pour ces femmes en difficulté (recherche d’emploi, de stages, de logement ; aide dans les démarches, pour l’accès aux soins, aide financière,...), liée à la formation d’un groupe de femmes visant à une « resocialisation » à travers des activités de loisir ou militantes.
Cette action, menée par une animatrice et cinq ou six bénévoles, démarre en 1986 avec vingt-huit femmes et en compte quarante et une en 1987. Le 8 mars 1988 a lieu la conférence de presse annuelle de l’association « Du côté des femmes » et du Planning familial. Quatre femmes pauvres du groupe y participent et exposent sobrement leurs situations respectives. Enfin, le 8 octobre, à la Bourse du travail de Paris, trois femmes du groupe et deux militantes chargées de la préparation du Tribunal témoignent.
Profession : exclues
Ce qui réunit ces différentes femmes, c’est qu’elles sont, d’abord, isolées, marginalisées par la conjugaison négative, l’adjonction d’une série de facteurs : travail, ressources, logement, santé.
Aujourd’hui exclues du monde du travail, elles sont souvent d’origine ouvrière, parfois anciennes commerçantes, et ont pour la plupart commencé à travailler à treize ou quatorze ans, sans qualification, sans avoir toujours été déclarées. Interrompue par les maternités et s’adaptant à la situation du conjoint, leur carrière professionnelle a été morcelée. Chacune d’elles a connu en moyenne une dizaine d’employeurs. Ouvrières agricoles, femmes de chambre, femmes de ménage, retoucheuses, repasseuses, standardistes, ouvrières de filature, elles ont souvent cessé toute activité depuis deux ou trois ans.
« Mon dernier emploi, dit Marie-Louise, c’est un “logée-nourrie” chez une personne âgée. Je touchais deux mille francs par mois pour travailler vingt heures sur vingt-quatre, car je ne pouvais dormir que quelques heures par nuit ; un jour, je suis partie. »
« Avec mes économies, j’ai voulu tenir un café, dit Gisèle, mais c’était trop dur, je suis tombée malade ; j’ai fait faillite et j’ai tout perdu. »
Pour trouver du travail, on passe des annonces dans la Voix du Nord et dans les magasins. « N’importe quoi, du ménage. » On leur propose d’ailleurs souvent n’importe quoi, une réponse sur deux est « malhonnête » ; celles qui « ont l’habitude » font le tri, d’autres se découragent. Certaines se prostituent, pour combien ? On ne sait pas, c’est variable et surtout, c’est caché.
Certaines d’entre elles ont participé à des stages. En 1986, apparaissent les PLIF réservés aux femmes de plus de quarante ans, sans ressources. Un mi-temps de formation « théorique » et un mi-temps de « stage pratique », qui permettent parfois un redémarrage personnel et une resocialisation ; pour un tiers d’entre elles une réinsertion professionnelle à la fin, le tout rémunéré mille huit cent francs par mois.
Pour Hélène qui se plaît à parler de son stage « FLIP », ce fut une parenthèse « merveilleuse ». Elle a repris depuis son porte-à-porte avec plus d’entrain et continue à vendre, pour survivre, médailles et images religieuses.
En 1987, c’est la débandade : stage de réinsertion en alternance (SRA), demandeurs d’emploi de longue durée (DELD) sont proposés à ces femmes. La formation qu’elles en ont retirée? Elles n’en parlent pas : en revanche, dans les stages pratiques, elles font état de l’exploitation maximale de leur expérience ancienne (qui ne leur valait pas de trouver du boulot mais dont les grandes surfaces surtout font choux-gras). De cela, elles parlent : « Je n ai pas touché de rémunération avant deux mois et demi, dit Marie-Louise, et je devais tenir le rayon boulangerie, sans pause, et faire la caisse à la fin de la journée. »
Il existe une troisième filière : les associations intermédiaires dont l’objectif est la réinsertion des chômeurs. Elles donnent des heures de garde-malades, d’employée de maison. « Il m ’ont donné quatre heures chez un monsieur, dit M., et trois heures dans un café. T’as vu combien j’ai touché ? » Difficile de compter ses heures et son salaire, car rien n’est contrôlé : tout se passe entre l’employeur et l’employée. Les employeurs sont souvent eux-mêmes des assistés, handicapés, malades, impotents, incontinents, moribonds, mieux lotis que leurs employées sur le plan économique seulement, souvent pris en pitié par elles.
La situation financière de ces femmes est telle qu’elles en viennent à envier celles qui ont quelques ressources, même faibles, « grâce » à un handicap (une chance, quoi !), sous la forme de l’allocation d’adulte handicapé ou d’une pension d’invalidité, c’est-à-dire deux mille sept cents francs par mois, ou « grâce » au décès du conjoint, sous la forme d’une pension de réversion allant de deux cents francs à mille francs par mois, ou parfois « grâce » à une séparation, si la pension alimentaire est payée, c’est-à-dire mille francs par mois.
Sur ces quarante-et-une femmes, six bénéficient d’une allocation ASSEDIC de fin de droit-solidarité. Pour une dizaine d’entre elles, c’est l’aide départementale aux chômeurs, soit deux cents, quatre cents ou cinq cents francs par mois.
« Je ne peux plus inviter des gens à manger, dit J., après je dois me priver pendant une semaine. » « Je ne vois plus beaucoup mes petits-enfants, dit J., car je ne veux pas devoir leur refuser un bonbon ou quoi. On est une mémé ou on ne Test pas. » « Je ne peux plus prendre le bus, ça coûte trop cher. » « Les commerçants me regardent de travers. » « Mon propriétaire me relance pour le loyer. Je vais m’en aller, je ne peux pas payer. »
Exclues du droit au logement
Pour elles le logement, c’est le non droit : elles n’ont pas le droit à l’allocation logement, sauf si elles ont « l’aubaine » d’être reconnues invalides ou handicapées. Avec de si faibles ressources, comment payer un loyer ? Arrivent alors les conflits avec les propriétaires et les huissiers. Puis viennent les expulsions.
L’accueil au foyer d’hébergement ? Problématique. Les foyers n’accueillent pas volontiers ces femmes âgées, plus indépendantes que les jeunes femmes, difficiles à réinsérer dans le monde du travail. Les femmes elles-mêmes ne souhaitent pas les foyers, ne pas avoir de chez soi quand on en a eu un, se lier à un règlement. Elles préfèrent les solutions de dépannage dans l’entourage, précaires, momentanées. Quand l’entourage fait défaut, on se met « à la colle » avec un conjoint souvent aussi en situation précaire.
Les solutions, avec l’aide de l’association, sont l’hébergement à l’hôtel en attendant la location d’une chambre meublée à sept cents ou huit cents francs par mois, seul logement envisageable pour une bonne moitié des femmes, jusqu’à l’âge de la retraite.
L’appartement HLM ? Il est quasiment toujours refusé à des personnes sans emploi. Une possibilité : l’accès au parc HLM ou SLE — petits logements rénovés ou rénovables — par l’intermé- diaire du Centre d’amélioration du logement, dans le cadre d’un programme « précarité » financé par l’Etat (CAL-PACT). Mais les femmes seules, de cet âge, ne l’intéressent pas : deux attributions en un an pour une dizaine de demandes.
Exclues du droit à la santé
L’accumulation des difficultés : chômage, conditions de travail pénibles, sans alimentation, pas de chauffage, perte d’identité, stress répété, angoisse, violences physiques, violences institutionnelles (rebuffades adminitratives), finit par avoir raison de la santé physique et mentale. L’alcool devient le seul produit accessible offrant un plaisir passager.
Le café est pour certaines le seul lieu d’accueil et de rencontres permettant de « tenir le coup » quand on n’a que de quoi « picoler sa pension » ; « boire ou débloquer, il faut choisir ». C’est le signe qu’on se raccroche à la vie.
Beaucoup de femmes sont affectées d’une invalidité non reconnue. Mais la visite chez le médecin est problématique, et pas seulement pour des raisons financières : à cause du diagnostic, qui renvoie forcément l’image du désastre, sans apporter de solution.
Pour celles qui s’obstinent, l’accès aux soins est une véritable course d’obstacles : il faut éclaircir sa situation d’assurée sociale, il faut faire une demande de prise en charge par une assurance personnelle de l’aide sociale, puis faire une demande d’aide médicale gratuite et quémander régulièrement des « bons ». Avec la quirielle de papiers habituels : fiche d’état civil, justification de domicile, de non indemnisation par l’ASSE-DIC etc. Parcours difficile quand on est seule et malade, d’autant plus que l’accueil dans les bureaux est rarement encourageant, et l’accompagnement dans les démarches un luxe rare. Et quand on change de domicile, il faut attendre le transfert du dossier d’aide médicale et pendant ce temps, les « bons » ne sont pas délivrés.
Face à une telle accumulation de problèmes, leurs propos sont souvent amers :
« A cinquante ans, on n’est plus intéressante pour personne. » « Je n’ai plus de place. » « J’ai eu quatre enfants, trois césariennes, et je suis toute foutue. » « Je voudrais du travail, n'importe quoi. » « Nous, on aurait aussi envie de s 'amuser, faire des thés dansants, on inviterait des gens de notre âge. » « Ça ne peut plus durer, il faut que ça change. » « J’ai encore dix bonnes années, je veux bien les vivre. » Le groupe a permis à ces femmes d’exprimer tout cela, de s’éclaircir les idées. Elles sont passées du « moi » au « nous » et elles s’organisent pour « remuer » le monde extérieur. « Avant, on ne savait rien. » « On est toutes dans le même cas. »
Que demander à Bruxelles, et au-delà ?
— Le RMI sans contrepartie, comme mesure transitoire d’urgence, à ne pas assimiler à un quelconque salaire.
— La mixité des emplois et des stages ; que les créneaux « masculins » soient ouverts aux femmes, avec quotas.
— La revalorisation des emplois d’assistantes maternelles, d’aides ménagères, de garde-malades, qui sont de véritables métiers requérant compétence et énergie. L’emploi de garde-malades à domicile évite souvent le coût d’une hospitalisation.
— Que soit pris en compte le travail d’éducation des enfants dans les calculs de retraite.
— Que le travail soit partagé (pas le cumul pour les uns, le chômage pour les autres).
— Que les inspecteurs du travail mettent fin à des situations d’exploitation scandaleuse.
— Que soient créés des emplois sociaux.
— Que l’allocation logement soit accordée aux femmes sans enfants, sans revenus, prise en compte au moment où le logement est postulé.
— Que les HLM soient accessibles aux pauvres.
— Que soient créées des formes d’habitat collectif — « domiciles collectifs de quartier » -pour celles qui ont à retrouver le goût de se prendre en charge.
— Plus d’expulsions.
— Que soit reconnu un état d’urgence de la santé. « Soigner d’abord » devrait être la règle éthique de l’institution médicale, le redevenir.
— Qu’enfin cette société, qui a à ce point perdu les réflexes de solidarité, permette au moins aux femmes en difficuté d’être accueillies et « pansées » des maux sociaux dans des lieux adaptés, accompagnées dans la recherche de solutions et reconnues quant aux droits de tous les jours.
Après avoir eu le droit de produire des enfants et du travail, quelle exigence que le droit de se reposer et de vieillir au milieu des autres !
Quelle société, qui ne peut assurer aux victimes de la crise une vie décente et qu’elle est incapable de protéger, ne serait-ce que par la solidarité publique !
Des perspectives d'actions communes
Au-delà du tribunal de la pauvreté à Bruxelles, nos deux associations ont décidé de poursuivre leurs actions en commun. Nous allons créer un comité lillois d’intervention et de pression pour les situations « exemplaires », scandaleuses, les atteintes flagrantes aux droits élémentaires de la personne. Ce comité comprendra les femmes concernées, les associations « Du côté des femmes », Ligue des droits de l’homme, MFPF, CORIF, l’UL-CFDT,... Il pourrait, pour commencer, négocier auprès des services municipaux la gratuité du bus pour celles et ceux qui n’ont pas l’ ASSEDIC, secouer l’office des HLM, etc.
Nous avons également en projet des projections-débats, dans plusieurs quartiers, du film vidéo tourné pendant les vacances par l’association des « Petits Frères des pauvres » sur des situations de femmes dites par elles-mêmes, ainsi que des sorties et rencontres amicales.
Et très bientôt, les femmes qui sont parties témoigner au Tribunal contre la pauvreté à Bruxelles viendront faire le compte-rendu à celles qui sont restées ici.
Notes
- Elizabeth Pareyt (Association «Petits frères des pauvres ») et Roseline Tiset (Association «Du côté des femmes »)