La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Infirmières : La tornade blanche

· Cahiers du féminisme, n° 47, hiver 1988 · p. 13-23 · 10 131 mots

Par un beau jeudi ensoleillé de septembre , le mouvement des infirmières a fait irruption sur le devant de la scène sociale, à la surprise quasi générale : les « gentilles infirmières », douces et dévouées, envahissaient par milliers les rues de Paris pour crier « Ça suffit ! ». CI ne profession sans tradition de luttes, très peu syndiquée, se mobilisait à 90 % et tenait le haut du pavé des semaines durant.

Et ce mouvement a déclenché une véritable onde de choc, entraînant dans son sillage les autres catégories de personnels de santé. Puis cette onde a commencé à atteindre d'autres secteurs de la fonction publique... Même notre bonne vieille grammaire s'en est trouvée bouleversée :

« infirmières en colère », « infirmières en grève » : toute la lutte s'est déclinée au féminin, malgré les 10 % d'hommes infirmiers, présents eux aussi dans la lutte. La grammaire n'a fait que s'incliner devant la réalité :

l'affirmation de la force collective des femmes.

Mais cette lutte n ' est pas seulement féminine par sa composition. C'est une lutte de femmes par bien d’autres aspects spécifiques également. Nous avons voulu revenir ici sur ces aspects, trop souvent passés sous silence dans la plupart des analyses.

Cet article est le fruit de nombreuses discussions qu’ont eues les membres de l’équipe des Cahiers du féminisme avec des infirmières et des représentantes d’autres professions de la santé de divers hôpitaux : Anne, Françoise, Gracie, Myriam, Réjane, Sergine et Valérie, toutes les sept infirmières à la Pitié-Salpétrière ; Nadia, élève infirmière de troisième année à Paris ; Aurore et Malika, infirmières à l’hôpital psychiatrique de Ville-Evrard, ainsi que Mireille, laborantine dans ce même hôpital ; Marie-Françoise et Sylvie, aides-soignantes, Claude, infirmière, et Isabelle, infirmière-puéricultrice, toutes les quatre à l’hôpital d’Agen ; Anne-

Marie et Catherine, infirmières à l’hôpital Grange-Blanche de Lyon, et Françoise, assistante sociale en hôpital psychiatrique, à Lyon également ; Violetta, infirmière dans une clinique privée d’Aix-en-Provence ; enfin, Irène et Pascal, membres du bureau de la coordination nationale des infirmières.

Certaines d’entre elles militaient déjà au niveau syndical, à la CGT ou à la CFDT ; Claude, les deux Françoise ainsi que Pascal sont également membres de la LCR. Pour les autres, comme pour des milliers de femmes dans ce mouvement, celui-ci représente leur première expérience de lutte.

Humour, fantaisie, ambiance joyeuse, chansons, satisfaction de se retrouver ensemble... C’est ce qui ressortait en premier lieu des differentes manifestations qui ont ponctué cette mobilisation. Mais la forme ne saurait faire illusion sur le fond. Ce qui s’exprimait là, c’était un ras-le-bol très profond : voilà des années que les infirmières se taisaient, qu’elles encaissaient sans rien dire. Le contentieux s’est accumulé. Aujourd’hui, c’est enfin l’heure des comptes : elles mettent tout sur la table, et elles parlent. Des salaires trop bas : cinq mille huit cents francs en début de carrière, pour trois années d’études après le bac ; de la dernière revalorisation salariale, qui remonte à... 1975 -la fameuse « prime Veil » qui, depuis, n’a pas bougé.

Elles parlent des conditions de travail épuisantes, de ces horaires tellement contraignants quelle que soit l’équipe, de ces semaines souvent sans week-end (seulement un week-end de libre sur trois à l’hôpital d’Agen), de la difficulté d’arriver « à tout articuler : notre vie professionnelle, notre vie affective, notre vie familiale ». Il y a celles qui travaillent de nuit, par « choix nécessaire », comme Sylvie et Marie-Françoise, à cause des problèmes de garde d’enfants, et celles qui, comme Aurore, ne veulent pas en entendre parler parce que « le travail de nuit, déboussole complètement la

Elles parlent de l’austérité budgétaire, qui depuis plusieurs années soumet le service public de santé aux lois de la rentabilité et aggrave encore les conditions de travail : les effectifs qui diminuent, les congés de maternité non remplacés, les jours de repos sans cesse reportés par man-de personnel, les services fonctionnent en permanence en « service minimum », les tensions qui s’ensuivent les personnels et la culpabivis-à-vis des malades : suit une formation de trois mais ensuite on bosse comme robots, raconte Myriam. On n ’a temps de suivre nos malades, devenu l’usine! On donne un de soi-même, on est complèépuisées... »

ce boulot lui-même, si dur psychologiquement, la confrontation avec la mort, la maladie, la problèmes s’ajoutant les uns aux lors s’étonner du turn over constate dans cette profession, moyenne est de sept à huit ans ? tiennent, précise Irène, connaisun autre cette envie de tout lié à la pénibilité du travail tout concilier, ce boulot et le on finit par craquer ! »

il ne s’agit plus d’infirmièindividuellement, chacune fuient. C’est toute la profesqui se révolte. A travers la de la formation, des condiqu’elles posent fondamentale- ment, c’est le problème de la reconnaissance de leur qualification, la reconnaissance de leur profession : « Nous sommes dans la rue pour avoir un statut », scandent-elles dans les manifs.

« Ni bonnes, ni nonnes, ni connes »

Comme l’explique l’article suivant (p. 24-26), les progrès très rapides de la médecine, dans les dernières décennies, ont profondément bouleversé le paysage hospitalier et, parallèlement, les conditions d’exercice des différentes catégories de personnel soignant, des infirmières en particulier : de simples « auxiliaires de santé », celles-ci sont devenues de véritables « techniciennes de soins » : « Aujourd’hui, explique Catherine, nous utilisons des techniques nouvelles ; notre travail n ’a plus rien à voir avec ce que renvoie l’imagerie populaire. Il implique toujours plus de technicité, plus de responsabilités. Les infirmières sont de plus en plus souvent seules avec les malades, elles effectuent des gestes auparavant réservés aux médecins. »

Tout le monde s’accorde pour reconnaître cette évolution. Mais leur statut, lui, n’a pas suivi... Aussi, quand elles revendiquent « deux mille francs d’augmentation pour toutes » et « pas de salaire inférieur à huit mille francs » (ce qui a été qualifié par certains d’« exigences de haut niveau », entendez : de trop haut niveau), elles demandent simplement un salaire qui corresponde à leur niveau de formation et de responsabilité : « Nous voulons être reconnues, affirme Nadia. Quand on dit “ infirmière ”, les gens pensent aussitôt "piqueuse” ou "donneuse de bassin”. Ils oublient nos trois ans d’études et les connaissances qu’on peut avoir... Lorsque Rocard a parlé à la télé des métiers "sous-qualifiés” en mettant sur le même plan les gardiens de prison et les infirmières, cela m ’est resté en travers de la gorge ! On n ’est pas des garde-malades, on veut que notre qualification soit reconnue. »

A travers cette revendication, c’est toute l’image sociale de leur profession qu’elles remettent en cause, « l’image de l’infirmière dévouée, toujours prête au sacrifice, cette image héritée du passé où l’infirmière, c’était la religieuse, qui pratiquait ce métier bénévolement, par "vocation”, rappelle Valérie. Dès l’école, ajoute-t-elle, on nous prépare dans cette optique de sacerdoce, on nous répète sans cesse : "Quand vous serez infirmières, il ne faudra pas avoir une montre dans votre poche ; vous faites ce métier parce que vous l’aimez, vous serez obligées parfois de rester au-delà de votre horaire... ” »

Des salariées comme les autres

C’est tout cela dont elles ne veulent plus aujourd’hui : « Sacerdoce, bénévolat, ras la seringue ! Nous sommes des Infirmières ! », affirme le badge de la coordination. Car c’est au nom de ces critères que les infirmières sont toujours exploitées et sous-payées, comme le montre Nadia : « Farce que nous voyons souffrir les gens, on insiste sur le côté "vocation” ; on nous dit : "votre récompense, c’est de sauver des vies.” D’accord, mais cela ne nous donne pas à bouffer le soir! Sous prétexte qu’on exerce un métier "social”, la paye ne serait pas importante. C’est vrai qu’on choisit ce métier avec l’espoir de sauver des gens, mais il faut être réaliste : nous sommes comme les autres, nous travaillons aussi pour des raisons financières, et il n’y a pas de honte à avoir pour cela. Nous ne voulons pas d’une auréole de sainte. Nous voulons que notre métier soit considéré comme n’importe quel métier qui suppose une formation. Nous voulons être au même plan que les autres. »

Et Irène, parlant du malaise de la profession, précise de son côté : « Il y ace sentiment de ne pas être considérées comme de vraies salariées. Cela, sans doute parce que nous sommes des femmes infirmières. Nous héritons de deux choses : nous sommes des femmes et nous sommes des infirmières. »

Tous les poncifs les plus traditionnels relatifs aux « métiers typiquement féminins » se retrouvent en effet cumulés dans cette profession. Témoins ces quelques réflexions émanant d’infirmiers hommes, citées dans le Monde du 25 octobre : « C’est un métier de femme parce que les qualités relationnelles y sont essentielles », « une femme fera preuve de plus de dextérité, de douceur », ou encore : « un malade est en situation de dépendance, il va attendre des infirmières un certain maternage. Les infirmiers hommes sont là pour aider à dépasser cette phase »... Bref, selon ces messieurs (qui, eux, faut-il le préciser, s’orientent en général vers les services de soins intensifs, de chirurgie, ou les SAMU, où ils peuvent « mieux exprimer leur technicité »), le métier d’infirmière ne serait que le prolongement de la « fonction maternelle » des femmes !

Et quand ce n’est pas l’image de la « maman » qui est mise en avant, « c’est, à l’inverse, celle de la "putain”, ajoute Valérie ; la femme toute nue sous sa blouse, qui couche avec tous les médecins et les internes.... De toute façon, nonne ou putain, on ne nous reconnaît jamais comme quelqu ’un de qualifié, comme des techniciennes. Les gens pensent que l’"intuition” suffit pour faire ce métier ». Décidément, il y a des clichés qui ont la vie dure !

Mais le mouvement des infirmières a commencé à donner un bon coup de balai dans ce vieux fatras idéologique. A travers le slogan « Ni bonnes, ni nonnes, ni connes », c’est le droit à l’égalité et à la dignité qu’elles revendiquent : fini le temps de l’exécutante docile, qui était là « pour panser » mais à qui on reconnaissait à peine « le droit de penser ». C’est leur place en tant que femmes dans un univers très hiérarchisé, où le pouvoir reste masculin (85 % des médecins sont des hommes), qu’elles remettent en cause. Ce qu’Irène analyse en ces termes : « Le fait que ce métier soit très majoritairement féminin explique aussi que pendant très longtemps cela n’ait pas bougé. Ce n ’est pas toujours évident pour les femmes de se mettre en avant sur la scène sociale et de se révolter ; et puis, il y a cette chape de plomb que représente le pouvoir administratif et médical au-dessus de nous. Mais je crois qu’apparaît aujourd’hui une génération nouvelle de femmes qui refusent désormais d’être sous la tutelle d’un médecin — un médecin qui la plupart du temps est un homme. Il y a — et je pense que c’est quelque chose d’essentiel dans cette mobilisation — une

A ...... II ..... Ill ...... ill ...... ............ ...... ...........

Plate-forme de la coordination des infirmières

1) Un statut commun à l’ensemble des infirmières salariées intégrant :

-la reprise de l’ancienneté à 100 % quel que soit l’établissement d’origine, public ou privé ;

— une grille indiciaire unique minimale ; rattrapage de deux mille francs, pas de salaire à moins de huit mille francs net (hors prime), revalorisation des primes et intégration aux salaires, treizième mois pour toutes ;

— le droit à la formation continue financée par l’employeur.

2) Un plan d’urgence pour ta santé :

— l’arrêt des suppressions de postes ;

— la création de nouveaux postes pour de meilleures conditions de travail pour le personnel et un meilleur service rendu aux usagers ;

— dans l’immédiat, l’embauche des infirmières nouvellement diplômées,

3) Sur la formation ;

— l’abrogation de l’arrêté du 23 décembre 198? ;

— une formation continue à l’initiative des infirmières de dix jours par an dans l’immédiat et l’augmentation de la masse salariale consacrée à ce budget ;

— travail en tandem pendant un temps déterminé pour toute infirmière . arrivant dans un service, volonté de se déterminer face à eux comme égales. Non pas égales en termes de fonction (nous ne revendiquons pas d’être des médecins, ce n est pas notre problème) ; mais nous voulons que soit reconnue notre place dans la santé, une place importante et trop longtemps négligée. »

Reconnaissance de leur qualification et de leur dignité dans le travail, refus de la hiérarchie et du pouvoir masculin, revendication du droit à l’égalité : comment ne pas reconnaître là l’écho des remises en cause formulées par le mouvement féministe ? Ce qui est en jeu dans cette lutte, au-delà du droit à l’emploi, c’est le droit d’exercer une profession reconnue, avec un salaire qui ne soit plus considéré comme un « salaire d’appoint » : c’est la place des femmes dans le monde du travail et plus généralement leur statut dans la société, même si cela n’est pas forcément explicité en tant que tel.

Un décret provocateur

Les gouvernements successifs, loin de tenter d’apporter une réponse au malaise grandissant de la profession, ont depuis 1978 reconduit d’année en année les plans d’austérité, entraînant en particulier suppressions de postes et fermetures d’écoles. Dans un deuxième temps, la réduction importante des crédits réservés à la promotion sociale et professionnelle ainsi que la limitation des possibilités d’être rémunéré pendant les études d’infirmières ont eu pour conséquence une crise sérieuse des recrutements (en quatre ans, le nombre des entrées dans les écoles d’infirmières a chuté de 1 1 %). La seule solution proposée alors par le gouvernement fut l’ouverture du concours d’entrée dans les écoles d’infirmières (jusque-là réservé aux bacheliers) à toute personne pouvant justifier de cinq ans d’activité professionnelle quelle qu’elle soit. Cette mesure (le fameux « décret Barzach » du 23 décembre 1987) fut ressentie par toute la profession comme une humiliation de plus : au lieu de répondre à la crise du recrutement par une réelle revalorisation du métier d’infirmière, on diminuait le niveau de recrutement. « En outre, ajoute Catherine, ce décret a été

Les débuts d’un mouvement

Lors d'un meeting organisé à Paris par la Ligue communiste révolutionnaire, François , militant de cette organisation et membre du bureau de la coordination des infirmières, avait retracé Vémergence de ce mouvement. Nous reproduisons ici une partie de son intervention (voir aussi p. 30) .*

Le 25 mars, une manifestation d’une organisation infirmière corporatiste, l’UNASIIF, regroupe trois mille infirmières contre le décret Barzach, qui ouvrait l’accès aux écoles à “des sportifs de haut niveau” (sic) par exemple. Nous n’avons rien contre le sport, nous qui courrons toute la journée d’une chambre à l’autre, mais cette mesure tut la goutte d’eau qui fit déborder le vase : elle illustre bien le type de remède que les gouvernants apportent à la crise de recrutement dans les écoles d’infirmières. Là où il aurait fallu ouvrir le dossier pour en traiter les causes profondes (bas salaires, conditions de travail difficiles, etc.), on bricolait comme toujours.

Trois mille infirmières, c’était une grosse manifestation pour la profession (depuis, on a fait mieux !). Mais là, toujours le même hic : une bonne journée d’action... sans perspective. Alors, on appelle au mégaphone ceux et celles qui le souhaitent à se retrouver l’après-midi à la Bourse du travail pour discuter et voir ce que l’on peut faire. Quarante à soixante personnes s’y retrouvent, venant d’une dizaine d’hos-tos. Que faire ? Continuer ? Comment ?

La perspective est vite trouvée. Une rencontre pour le mois d’avril. On collecte les adresses, on téléphone à droite et à gauche (surtout à gauche) et, le 28 avril, on se retrouve à une petite centaine, mais déjà vingt-deux hôpitaux sont présents, toujours à la Bourse du travail. Là, on discute de tout, en vrac : le décret Barzach, la crise de la profession, la perte du pouvoir d’achat, nos salaires, l’Europe de 1992, la fiiite de la profession, les manques d’efifectifs...

On est tous d’accord pour y aller : des infirmières et infirmiers syndiquées qui rament depuis des années contre l’atonie et la division syndicale, avec en leur sein quelques militants de la Ligue ; des membres de l’UNASIIF ; et surtout ceux et celles qui ne sont ni l’un ni l’autre I

On constitue trois commissions: salaires, statut, conditions de travail, formation, relations publiques. La coordination des infirmières d’Ile-de-France (syndiqués, non-syndiqués, associés, non-associés) vient de naître. On échange les adresses, on fixe des dates de réunions de commissions, on coopte un bureau et on convient d’une AG pour la mi-juin.

C’est loin, mais tout va vite ! Chacun sait ce qui lui reste à faire :

tout ! Chaque semaine, on se retrouve à la Bourse du travail dans une salle prise par la CFDT Santé-Région parisienne. Dés le début tout est clair : chacun apporte ses compétences, et les militants de la Ligue leur expérience acquise dans le travail syndical et dans ce qui nous a passionnés chez les cheminots et les étudiants : la rencontre d’une certaine expérience et de ce qu’il y a de meilleur dans la spontanéité.

Syndiqué(e)s non-syndiqué(e)s

« Mais, si l’on veut vraiment gagner, il est nécessaire que tous (es syndicats, associations, non-syndiqué(e)s, non-as -socié(e)s, nous nous retrouvions autour des mêmes revendications »: voilà ce que nous disions déjà dans un tract de la coordination du 13 mai.

Déjà à Corbeil. à Evry, des réunions se tiennent. Le courrier part tous azimuts, on l’envoie à toutes les sections syndicales de Paris et à celles des gros hôpitaux de province. Les commissions se réunissent tous les quinze jours, et l’on planche sur les décrets, les textes officiels, on calcule les pertes de salaires. On ébauche une plate-forme, synthèse des premiers travaux des commissions et chacun, chacune de travailler à une première apparition publique, notre première AG, le 14 juin. On fonce, on se démène, on se réunit. La CFDT Santé-Région parisienne tire les tracts, on se retrouve dans ses locaux : les infirmières commencent à découvrir leurs amis, l’importance d’un outil syndical au service de la mobilisation.

Le 14 juin arrive : deux cent cinquante personnes, soixante hôpitaux, on sait qu’on a déjà gagné notre pari. On grandit, et vite. On commence à savoir ce que l’on veut, et on le vote : deux mille francs de rattrapage, un treizième mois, pas de salaire à moins de huit mille francs net (hors primes) ; l’abrogation du décret Barzach ; et une phrase encore générale : « pour l’amélioration de notre statut, de nos conditions de travail, d’emploi et de formation ».

On a déjà deux rendez-vous : le 15 septembre, une nouvelle AG et, le 29 septembre, une journée de grève et notre première manifestation au ministère. On a pris la parole, même si on est conscient que nous les mecs on parle trop et qu’ü faut qu’on réussisse ensemble à faire que les copines du bureau animent la prochaine AG. On est parti pour aller loin.

Notre outil pour nous faire connaître : un « appel-pétition » qui va circuler tout l’été. On continue à arroser les sections syndicales, mais on comprend déjà que, ce qu’il nous faut, c’est construire des coordinations dans les établissements, tourner dans les services. A Pitié, un cofiectif se monte à partir de l’équipe CFDT, les réunions s’organisent, les premiers collègues y viennent... L’élan est donné ! On contacte les fédérations et les associations professionnelles, on demande le soutien de tous... Il nous faudra l’attendre en vain pour certains. Mais les coordinations locales se construisent dans les hostos et les signatures s’accumulent : c’est bien là l’essentiel !

Nos revendications sont légitimes

Dans les commissions et au bureau, ouvert à tous et à toutes, le débat s’organise, la plate-forme s’affine. On sait depuis longtemps ce que l’on ne veut plus, et on cerne un peu mieux ce qu’on appelle notre « identité professionnelle ».

Septembre arrive. A l’AG du 15 septembre, on est cinq cents, venant de cent seize hôpitaux, dont vingt de province ! La plate-forme est adoptée, qui deviendra nationale le 8 octobre en présence des délégué(e)s élu(e)s de plus de quatre cents établissements de Paris et de province. On a des revendications de « haut niveau », dit la presse : pour nous, c’est ce qu’on nous doit, tout simplement.

Peu savent encore toutes les embûches qu’il faudra enjamber pour y arriver...

Ce qui compte, c’est le sentiment profond que nos revendications sont légitimes, que ce qui nous est dû doit nous être donné. On va découvrir que c’est plus compliqué.

Le 29 arrive : vingt mille personnes dans la rue, quand les RG en prévoyaient cinq mille (ils n’ont pas fini de se tromper î) — et déjà les autres catégories sont présentes.

Le 6 octobre, on fera mieux, cinquante nulle. Le 13, la manifestation nationale regroupera cent mille personnes, dont un tiers de nos collègues AS-ASH, kinés, labos, radios. Puis, le 22, avec les usagers et la population. Les coordinations ont la santé et la mettent dans la rue !

élaboré dans la perspective de l’ouverture sur l’Europe. Or, il faut savoir que la France est le pays où les infirmières ont le plus de responsabilités dans leur travail et où la formation est la plus poussée. Nos collègues européennes sont encore moins bien payées que nous. Le décret préparait donc un nivellement par le bas. »

Pendant ce temps là, de l’autre côté de la Manche, celles que l’on appelle les « anges » — les infirmières britanniques — se mettaient en grève de façon massive, en février 1988, pour faire reconnaître leur formation et leurs responsabilités.

« Alors, pourquoi pas nous ? », se sont dit ici de nombreuses infirmières...

La suite... c’est la manifestation du 25 mars, à l’appel d’une association professionnelle, l’UNASIIF, puis la naissance de la coordination des infirmières (voir encadré p. 16). Et c’est l’émergence d’un mouvement qui allait très vite bouleverser toutes les données du jeu politique traditionnel.

D’abord par son caractère massif et sa représentativité : alors que les syndicats sont très peu implantés dans ce milieu (cf. l’article p. 27-30), la coordination des infirmières a tout de suite entraîné derrière elle près de 90 % de la profession (y compris une bonne partie des syndiqué(e)s). Il n’y a pas là de mystère : outre son fonctionnement très démocratique, sur lequel on reviendra plus loin, ce qui explique ce succès, c’est que, en mettant en avant les revendications spécifiques d’une profession, d’une catégorie, la coordination a permis à toute cette catégorie de se reconnaître, de s’identifier à elle : « Pour la première fois, nos revendications sont mises en avant, ne sont pas enfouies parmi celles des autres personnels soignants. » Grâce à la coordination, les infirmières ont enfin le sentiment d’exister collectivement : « La coordination est aussi le reflet de cette aspiration tellement forte à la reconnaissance de leur dignité », souligne Françoise.

L’aspect catégoriel de cette lutte a déjà fait couler beaucoup d’encre, a suscité maints débats, tant à l’intérieur du mouvement qu’à l’extérieur. L’accusation de « corporatisme » a été lancée à plusieurs reprises. Cette question, qui était déjà présente dans les débats autour de la coordination des cheminots de l’hiver 1986, mérite qu’on s’y arrête quelques instants.

Il serait vain de nier les problèmes. Si l’organisation catégorielle de la lutte a été l’une des raisons de son succès, elle a aussi, a contrario, suscité des réticences chez certaines infirmières : Anne-Marie, par exemple, qui, depuis vingt-huit ans qu’elle est dans le métier, a « une longue habitude de luttes plus globales », s’est sentie « gênée au départ par l’aspect catégoriel de celle-ci, de même que par la revendication d’abrogation du décret Barzach », qui représentait plutôt à ses yeux une chance de promotion sociale, pour les aides-soignantes en particulier.

Et, surtout, ce caractère catégoriel de la lutte a souvent été ressenti — tout au moins au début — comme négatif par les autres catégories de personnels : « Des aides-soignantes sont venues avec nous à la première manifestation, celle du 29 septembre, en solidarité avec les infirmières, raconte Valérie. Elles ont pris conscience que leur catégorie également avait des choses à revendiquer. Mais, à l’assemblée générale qui a suivi la manif, à la Bourse du travail, elles se sont senties exclues ; on ne parlait pas du tout de leurs problèmes. Et c’est vrai qu ’il y a eu, de la part de certaines infirmières, des comportements assez corpos. » « Cela s ’est ressenti dans les services, ajoute Gracie ; il y avait des tensions, une certaine agressivité. Cette rancœur s’exprimait dans les AG à l’hôpital : “ Vous nous laissez tomber. ” La coordination des infirmières a alors proposé aux AS et auxASH [agents de service hospitalier] de former leur propre coordination, sur leurs revendications spécifiques. »

Lutte catégorielle ou corporatiste ?

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Si les tendances corporatistes sont indéniables chez certaines infirmières, s’il y a souvent des tensions assez fortes entre différentes catégories au sein d’un même établissement (qu’y a-t-il d’étonnant à cela, dans cette structure hyper hiérarchisée qu’est l’hôpital ?), la démarche de la coordination ne peut pour autant être taxée de corporatiste : tout en affirmant sa « spécificité infirmière », elle ne s’est jamais située en opposition aux autres catégories. Dans les faits, elle a au contraire contribué à la mobilisation de celles-ci, comme le rappelle Irène : « Le mouvement des infirmières a été réellement le moteur d’événements nouveaux dans la santé; il a poussé d’autres catégories de personnel à réfléchir sur leurs conditions de travail — tout aussi déplorables — et a entraîné la création d’autres coordinations. Cela relève bien du malaise général de la santé. La revalorisation de notre profession, nous l’avons toujours associée à une revalorisation de la santé, à l’exigence d’une santé de qualité. Et nous sommes de plus en plus nombreuses aujourd’hui à être convaincues que c’est dans l’unité de toutes les catégories qu’on parviendra réellement à faire céder le gouvernement. Reste à convaincre les autres. »

Tout ne va peut-être pas aussi vite qu’on le souhaiterait mais, note Françoise, « l’existence de catégories différentes est une réalité, il ne faut pas brûler les étapes. C’est vrai qu’au départ, ajoute-

Le privé aussi !

Dans cette lutte, on a surtout parlé des infirmières des hôpitaux publics. Mais celles du secteur privé étaient là aussi. Ensemble, elles revendiquaient une « grille unique privé-public ».

« Dans la tète des gens, constate Violetta, le privé c’est mieux que le public. fis pensent qu’ils y seront mieux soignés. Les jeunes infirmières aussi croient quelles seront mieux payées. Elles déchantent vite... En fait, les cliniques privées fonctionnent comme n’importe quelle entreprise privée : le but des actionnaires est défaire des bénéfices. Les salaires sont très bas. Moi, par exemple, avec onze ans d’ancienneté, je touche cinq mille sept cents francs par mois ... De plus, ces cliniques emploient souvent un nombre important de “faisant fonction ”, c èst-à-dire du personnel n’ayant pas le diplôme, ce qui permet de les payer encore moins cher : cela est surtout vrai pour les aides-soignantes.

« Quant aux effectifs , ils sont également très bas: les conditions d’accueil et de sécurité pour les malades sont parfois à la ; limite... » ' v _ 2. _ t-elle, la lutte des infirmières pouvait être vécue comme une source de division. Cependant, aujourd’hui cela est estompé, le mouvement s’est élargi. Les AS et les AS H se sont dit que, si les infirmières pouvaient gagner quelque chose sur les salaires, pourquoi pas elles aussi ? Elles se sont alors pleinement inscrites dans la lutte ».

Là non plus, les raisons ne manquaient pas, ainsi que le rappelle Valérie : « Le mouvement actuel a fait éclater au grand jour des frustrations accumulées depuis des années. Les AS n ont pas de véritable statut : par suite du manque de personnel infirmier, il est fréquent, la nuit en particulier, qu 'elles tiennent seules des salles ; elles sont même parfois amenées à faire des actes infirmiers. Mais, après, on les laisse tomber, on ne leur reconnaît rien, elles sont juste bonnes à faire le ménage, ou pour les hommes à jouer les garçons de courses. Alors que les AS ont un diplôme ! »

Un virus contagieux

C’est ainsi que, très rapidement, à l’instar des infirmières, les autres catégories sont entrées dans la lutte, sur la base de leurs revendications et en se dotant de leurs propres structures de mobilisation. Et, bientôt, aux côtés de la coordination des infirmières, sont apparues la coordination des AS-ASH, celle des personnels médico -techniques, le collectif kinè-ergothérapeutes, le collectif psy-chomotriciens-orthophonistes, la coordination des personnels de santé et le collectif des établissements psychiatriques. Chacune avec ses revendications spécifiques : la plate-forme des AS-ASH, par exemple, revendique « un statut pour toutes, l’accès à la formation et à la promotion professionnelle, des effectifs correspondant à la qualité des soins, deux mille francs de rattrapage et pas de salaire inférieur à six mille francs, avec revalorisation et intégration des primes dans les salaires ».

Aux côtés, avons-nous dit, et non contre elles : c’est bien là l’important ! Et, peu à peu, les liens se développent, les rapprochements se font, les fils du « tous ensemble » se tissent progressivement. Ainsi, sur proposition de la coordination des infirmières (proposition adoptée lors de l’AG nationale du 8 octobre), un comité de liaison entre les dilférentes coordinations a été mis en place. Si sa fonction est restée au début un peu vague, la coordination du 5 novembre a ensuite très clairement réaffirmé son existence et défini son rôle : « préparer des actions communes, manifestations unitaires ou autres initiatives, avec les autres personnels de santé ».

On peut également mesurer le chemin parcouru en faisant un rapide retour en arrière sur les différentes manifestations de ces deux derniers mois : celle du 29 septembre concernait strictement les infirmières. Le 13 octobre, les AS et autres catégories représentaient déjà un bon tiers du cortège, mais manifestaient derrière la coordination des infirmières. Tandis que la manifestation du 3 novembre était clairement organisée par l’ensemble des coordinations, qui défilaient derrière une banderole commune : « La santé, c’est l’affaire de tous ! »

Il faut également noter, à ce sujet, que dans certains hôpitaux le mouvement a été d’emblée un mouvement de toutes les catégories ensemble : c’est le cas par exemple à l’hôpital d’Agen, où « la spécificité, note Claude, c’est quid les catégories sont beaucoup plus soudées. Le démarrage de la lutte s ’est fait sur des revendications locales — en particulier l’exigence d’effectifs supplémentaires pour améliorer les roulements des week-end. La coordination, chez nous, s’est toujours appelée “coordination IDE-AS-ASH” ». Dans les hôpitaux psychiatriques, également, la lutte a été le plus souvent, dès le départ, une lutte collective de toutes les catégories.

Notons encore, toujours à propos de la dimension « catégorielle » de cette lutte, que le débat soulevé par Anne-Marie à propos du décret Barzach est un problème bien réel — la possibilité pour les AS d’accéder à la catégorie infirmières. Mais ce serait un faux procès d’accuser la coordination d’avoir à ce sujet un réflexe « élitiste » visant à protéger le « niveau » de la catégorie : le problème de la promotion sociale des AS ne passe pas par un abaissement du niveau de recrutement du concours d’infirmières, mais plutôt par une amélioration de la formation continue, de façon à leur permettre de suivre efficacement les trois années d’étude (car il ne suffit pas de réussir à entrer dans les écoles d’infirmières, il faut aussi passer le diplôme à la sortie).

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Ni aumône, ni pourboire !

Ce qui a surpris également tous les observateurs, c’est la rapidité avec laquelle ce mouvement s’est développé et la détermination dont ont fait preuve les infirmières et les autres personnels de santé dans la défense de leurs revendications : « Le sentiment de la légitimité de nos revendications était tel qu’on était persuadées qu’on allait gagner », explique Réjane. Un sentiment renforcé par les nombreux soutiens rencontrés, tant du côté des malades que des personnalités du monde médical, et dans l’opinion publique en général.

L’attitude du gouvernement, par ailleurs, n’a pas peu fait pour contribuer à la radicalisation de ce mouvement. Rappelons nous brièvement : dans un premier temps, tout en multipliant les déclarations émues sur le thème « on vous a compris », le gouvernement refuse de reconnaître la coordination : le ministre Evin explique que ses seuls interlocuteurs sont les syndicats. Lors des négociations du 6 octobre, ses premières propositions sont tellement dérisoires (un milliard de francs au total, soit trois cents francs en moyenne par infirmière) que même les syndicats ne peuvent les accepter. Pour la coordination, c’est une simple « aumône » : « On n est pas des moineaux, on ne se contentera pas de miettes. »

Le 13 octobre, Evin avance de nouvelles propositions, d’un montant total de deux milliards cette fois. La CFDT parle de « véritable avancée ». Mais, pour la coordination, on reste très loin du compte, on est simplement passé « de l’aumône au pourboire ». La coordination du 15 octobre, à la quasi-unanimité, repousse ces propositions et vote la poursuite de la grève. Dans les médias, le ton commence à changer ; on trouve que ces infirmières, décidément, sont bien exigeantes : « Du coup, on n ’est plus les “douces petites colombes’’ », commente Sergine en riant.

C’est là que Rocard se permet un commentaire qui restera célèbre : « Il s’agit d’une décision d’énervement qui ne préjuge pas des décisions qui seront prises à la base dans les hôpitaux, dèclare-t-il au Journal du dimanche, le 16 octobre, à propos du vote de la coordination. Je ne suis pas certain que les propositions du gouvernement aient été étudiées à fond. Nous sommes confrontés à un vaste problème d’explication. »

Dans ce mouvement où le sentiment de dignité est primordial, et qui depuis le début fonctionne de manière hyper-démocratique, cette déclaration a été ressentie comme une véritable insulte : « Les infirmières ne sont pas énervées, elles sont déterminées », lui ont-elles répondu. Quant à la tentative de division entre la « base » et le « sommet », elle a fait long feu : dès le lundi 17, les AG locales confirment la décision de poursuite de la grève.

Mais le gouvernement ne veut plus rien concéder. Face à la coordination, il obtient l’appui des syndicats CFDT, FO et CFTC, qui apposeront leur signature le 24 octobre au bas des propositions d’Evin, et ce malgré l’appel lancé par des milliers de manifestants le 22 octobre : « Syndicats, ne signez pas ! »

Comparé à la proposition faite au même moment par Durafour aux fonctionnaires — une augmentation annuelle de cinq cent quarante francs —, cet accord peut apparaître comme une avancée importante. Mais, rapporté à l’ampleur de la mobilisation et aux revendications mises en avant par les infirmières, il est bien peu de choses (voir encadré p. 20).

« Indignes de notre lutte »

« Quand on dit que l’on n’a rien obtenu, résume Irène, c’est bien réel. Le mouvement des infirmières et des personnels de santé est né d’un ras-le-bol général : “On ne peut plus travailler dans les conditions actuelles. ” Or, ce qui nous est proposé aujourd’hui nous fait revenir dans les services pratiquement dans les mêmes conditions. Demain, rien n ’aura changé réellement pour nous. D’où notre détermination à continuer, à ne pas se laisser avoir par de tels propos. Ce que je dis là n ’est pas seulement mon point de vue personnel : la coordination nationale du dimanche 23 octobre a montré que la réaction était partout la même dans les hôpitaux. Les accords Evin ont provoqué chez la plupart des infirmières un immense désarroi : on a réalisé qu’on n’était toujours pas prises au sérieux, qu’on nous considérait vraiment de la même façon qu’avant, c’est-à-dire toujours aussi mal. Et, massivement, les infirmières ont rejeté ces propositions qui ne sont pas dignes d’une telle lutte, d’une telle volonté de faire changer les choses. »

Sentiment largement partagé par les infirmières de la Pitié-Salpétrière, et que résume Réjane : « On n ’est pas des politiciennes, mais on est quand même capables de comprendre que le gouvernement se fout de nous. Après l’annonce des propositions d’Evin, les gens ici se sentaient vexés, car ils avaient vraiment le sentiment que le gouvernement nous prenait pour des andouilles... »

En fait, Evin a traité ce mouvement comme s’il s’agissait d’une simple revendication salariale alors que, on l’a vu, c’était bien autre chose qui était en jeu dans cette lutte. Mais, à cela, il se contente de répondre par la proposition d’une vaste (et vague...) discussion sur « la place de l’infirmière au sein de l’hôpital ».

Malgré le rejet massif par les infirmières des accords entre Evin et les syndicats, la coordination du 5 novembre a voté l’arrêt de la grève. La fatigue commençait à peser lourd : plusieurs semaines de grève déjà, avec en plus le service « minimum » — c’est-à-dire assurer les soins tout en étant encore moins nombreuses que d’habitude. Difficile de continuer encore longtemps selon les mêmes modalités...

La reprise du travail ne signifie pas pour autant que les infirmières et les personnels qui s’étaient mobilisés rentrent dans leurs services avec le sentiment d’une défaite. Ce qui prédomine, au contraire, c’est l’idée qu’il faut dès maintenant préparer une deuxième phase de la lutte. La coordination nationale du 5 novembre a ainsi adopté tout un dispositif d’action pour les mois à venir : un nouveau « Jeudi noir de la santé », le 1er décembre (jour de la mise en application des accords Evin), préparation d’une grève nationale fin janvier 1989, avec manifestation nationale, états-généraux de la santé en février, manifestation européenne le 1er Mai.

Malgré ces semaines épuisantes, visiblement, les infirmières « gardent la pêche » ; elles sont plus déterminées que jamais. Même si elles estiment n’avoir pour le moment encore rien obtenu, elles ont le sentiment, comme le dit Irène, d’avoir réussi à « faire ouvrir le dossier de la santé ».

« L’argumentation de M. Evin ou de M. Rocard, poursuit-elle, c’est de nous dire: nous n’avons plus d’argent à vous donner. En fait, c’est une question de choix budgétaire, de priorité budgétaire. Au début de la lutte, ce qui était essentiel pour nous, c’était nos revendications, la spécificité des revendications propres aux infirmières. Mais plus le mouvement s est développé, plus la détermination s’est confirmée, plus le débat s’est élargi au problème de la santé en général. Car c’est bien le problème de fond : si la santé depuis des décennies n ’a jamais été considérée, c ’est bien parce que ce n’est pas un secteur “productif’, parce que ce n ’était pas une priorité. Il y a là une question de choix que ce gouvernement de gauche se refuse à faire — et cela déçoit de plus en plus les infirmières alors que, dans leur majorité, elles font partie de son électorat... On nous parle beaucoup de “rigueur”, mais nous constatons que la rigueur ne s’applique pas à tous les secteurs de la même façon : à l’aube du XX f siècle, on n’hésite pas à

—

Les accords Évin : « un marché de dupes »

• Salaires : augmentation de quatre cent quatre-vingt-dix-huit francs en début de carrière, mais près de la moitié de cette augmentation se fait sous forme de prime, alors que l’une des principales revendications du mouvement était l’intégration des primes dans le salaire, « pour en finir avec ces salaires de base tellement faibles ». Les primes de nuit augmentent de... quatre francs par nuit travaillée. Royal 1

• Statut : l’étalement de la carrière des infirmières est ramené de 24 à 17 ans ; en fin de carrière, possibilité de passage à un deuxième grade, mais pour 28 % des effectifs seulement ; et il s’agit d’un avancement au mérite, « en fonction de ce que vous avez dît ou pas dit.. »

• Grille unique privé/public : cette revendication de la coordination avait pour objectif de faire disparaître les disparités, souvent importantes, qui existent actuellement entre les deux secteurs. Là dessus, aucune avancée.

• Effectifs : la coordination demandait au minimum une suspension des redéploiements; Evin répond simplement en proposant dV élargir la concertation sur le redéploiement ».

Quant aux mille cinq cents postes supplémentaires promis par Evin, « c’est un véritable marché de dupes » : ce chiffre correspond à des postes déjà budgétisés dans les hôpitaux mais non pourvus. Cela fait en moyenne un poste supplémentaire par établissement..

• Formation continue : la coordination réclamait dix jours de formation par an, compte tenu de l’évolution technologique rapide de la médecine. Seule réponse d’Evin ; imposer aux hôpitaux l’utilisation pour la formation du 1 % de la masse salariale (mesure déjà prévue dans les textes, mais jusque-là peu ou pas du tout appliquée dans certains hôpitaux).

• Pour les autres catégories : quasiment rien. Pour les aides-soignantes, un nouveau grade est créé, celui d’AS principale, pour 15 % d’entre elles ; « Le genre caporal-chef... C’est le même principe que le deuxième grade accordé

, aux infirmières: l’avancement au mérite... » , dépenser cent quarante milliards pour des Rafales, mais on ne consacre que deux milliards pour répondre aux revendications des personnels de la santé. Il y a là un paradoxe que nous aurions peut-être admis autrefois mais que, aujourd’hui, on ne peut plus admettre ! »

« On se bat en tant que femmes »

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Ce qui a fait également la force du mouvement des infirmières et des autres personnels de santé, c’est le sentiment très largement partagé que cette lutte était vraiment la leur : le mode d’organisation qu’elles se sont donné (coordinations locales, départementales, régionales puis nationales, s’appuyant sur des AG dans chaque hôpital, avec des déléguées mandatées) manifeste la volonté de garder en permanence le contrôle de leur lutte et le souci d’y associer le plus grand nombre de personnes. On est loin des journées d’action décrétées d’en haut par des directions syndicales sans lien avec la base !

Une « base » composée à 80 ou 90 % de femmes, ne l’oublions pas. Cet aspect-là explique bien des caractéristiques spécifiques de ce mouvement : entrer en lutte, ce n’est jamais tout à fait la même chose pour une femme et pour un homme, non pour de quelconques raisons biologiques mais parce que, pour la plupart des femmes, il n’y a jamais de coupure totale entre la vie privée et ce qui se passe sur le lieu de travail. Même en grève, elles continuent à « porter le poids de la maison sur le dos », comme le rappelle Claude : « La grève des infirmières, c’est le travail avec service minimum ; mais c’est aussi les gosses à la maison le soir, le ménage et le repassage — même si les “maris” assurent un peu plus en ce moment, même si le ménage est laissé de côté, même si les plats congelés et les sandwiches constituent l’ordinaire quotidien. » Irène, de son côté, souligne « tout ce que les femmes qui se sont mobilisées ont dû assumer : on parle de la double journée de travail des femmes mais, pour les femmes qui sont en lutte, c’est d’une triple journée qu ’il s ’agit » ! Toutes parlent de ce tiraillement permanent entre ce qu’elles sont en train de vivre à l’hôpital, dans les AG, dans les manifs, etc., et les charges familiales toujours aussi prenantes.

« Heureusement, note Claude, en général les hommes participent, sinon ce ne serait pas viva-ble. » Mais Sylvie nuance ce point de vue : « Ils comprennent plus ou moins... » Il y en a qui acceptaient bien au début, mais qui au bout d’un mois commencent à trouver que cela dure un peu trop...

Alors, il y a celles qui regrettent de « n ’avoir pas pu faire tout ce qu’elles auraient souhaité, à cause des enfants ». Et celles qui se sont « débrouillées » et ont pu s’investir à fond dans le mouvement, mais avec toujours quelque part ce vieux sentiment de culpabilité, comme Marie-Françoise : « J’ai négligé ma fille durant la grève ; je ne pensais plus à ses devoirs, je la “casais” partout où je pouvais : elle a somatisé, elle a eu une angine énorme, avec des boutons partout... » Ou comme Irène : « Je culpabilisais énormément. Pas vis-à-vis de mon mari qui se retrouvait tout seul à la maison avec les gosses — cela m ’est arrivé à moi aussi!— mais vis-à-vis de mes gamins que je ne voyais plus. Imagine ce que cela peut créer comme problèmes chez un enfant de quatre ans qui brusquement ne voit presque plus sa mère à la maison, mais qui par ailleurs la découvre à la télé ! » (Irène, en tant que membre du bureau de la coordination, a été interviewée à plusieurs reprises.)

Le poids de ces « contraintes spécifiques » explique l’attention apportée dès le départ à l’organisation collective de la lutte, comme on peut le constater à Agen par exemple : « Il s’agit pour les filles de donner ce quelles peuvent au mouvement, de se partager et de se répartir les tâches en fonction de leur volonté et de leur disponibilité, sans laisser le monopole des affaires entre quelques mains. » Ainsi, explique Claude, « on a toujours fait les réunions à 14 h pour que toutes les femmes puissent y venir ». De même, quand elles ont décidé d’occuper le conseil d’administration pour exposer leurs problèmes au directeur, elles l’ont fait avec les enfants, parce que « c’était la condition pour que les femmes participent » (et, parmi les revendications mises en avant localement, il y a bien sûr l’ouverture d’une crèche dans l’hôpital).

Et Claude de conclure : « Nous avons utilisé les moyens qui sont les nôtres, des moyens de femmes. En ce sens, c’est différent d’un affrontement "classique” ouvriers contre patrons. Nous avons choisi des modalités d’action originales, plus extraverties que celles des hommes — avec des ballons, les enfants qui marchaient à quatre pattes sur le bureau du directeur... »

L’apprentissage de la prise de parole

Ce souci de tenir compte des préoccupations et des contraintes personnelles de chacune a ainsi permis à des milliers de femmes de s’investir dans cette grève et d’y faire leur « apprentissage » de la lutte. Le cadre collectif et démocratique a aidé nombre d’entre elles à surmonter les obstacles et les réticences, leur a permis de s’exprimer, les a poussées à s’affirmer : « Il y a dans ce mouvement une grande sensibilité à tous les problèmes de prise de parole et de prise en charge du mouvement par tout le monde, note Françoise en citant l’expérience du collectif Pitié-Salpétrière ; avant chaque AG, on discute ensemble, au sein du collectif, pour savoir qui va présider, qui va présenter les propositions du collectif, etc. Ainsi, quand on prend la parole à l AG, on se sent soutenue par les copines ; c’est quelque chose de très important ! Bien sûr, les premières fois, c ’était dur ; il a fallu se forcer mais, maintenant, cela se passe bien. » Anne enchaîne : « Au début, c’était les "habitués”, les militants syndicaux — c ’est-à-dire surtout des mecs — qui intervenaient dans les AG. Mais rapidement les tâches se sont multipliées, il a fallu rédiger des lettres, aller dans les services pour discuter avec les gens, leur expliquer, etc. Alors, peu à peu, tout le monde s’y est mis. » Et Valérie ajoute que, pour elle, « l’important, c’est ce qui se passe sur le terrain, dans les piquets de grève, dans les réunions de service où l’on discute de l’organisation de la grève. On a appris à se prendre en charge, à parler dans les AG, à tenir tête à la surveillante ; à la limite, je dirais que, tout cela, c’est plus important que la négociation ! »

Nul doute en effet que, pour beaucoup, cette lutte, quels qu’en soient les résultats, aura été une formidable expérience : « Dans les AG, les coordinations, les réunions de bureau, c ’était beaucoup plus souvent les hommes, au début, qui prenaient la parole, raconte de son côté Irène. Mais ce n’était pas mal ressenti, car c’était un peu l’expression d’une situation objective : nous n 'étions pas prêtes à nous mettre en avant dès le début.

Puis nous avons commencé à en discuter entre nous, les filles du bureau : ce combat, c ’était le nôtre, il fallait réagir.

Alors, dans les AG, quand des mecs parlaient trop longtemps, on leur disait : “Ça suffit, maintenant ; priorité aux femmes !” Mais, en fait, il n’y a rien eu d’imposé ; les choses ont évolué progressivement, nous nous sommes peu à peu affirmées. Il a fallu pour cela dépasser beaucoup de choses; c’était toute une éducation à bousculer, toute une pratique à conquérir! Pour nous, cela représente une phase tout à fait nouvelle: nous nous sommes affirmées comme individus et comme femmes. »

Nous avons également, à ce sujet, interrogé Pascal, membre comme Irène du bureau de la coordination, qui fut présenté à plusieurs reprises dans les médias comme le porte-parole masculin d’un mouvement majoritairement féminin : « C’est vrai que, dans la première phase, la phase de construction et de structuration du mouvement, François et moi sommes beaucoup apparus : nous avions tous les deux l’expérience militante du syndicat et de la LCR, alors que le milieu avait dans l’ensemble peu de traditions militantes (les syndicalistes sont essentiellement des hommes). Pour la première AG par exemple, le 14 juin, personne n’avait pensé à discuter avant de la répartition des interventions. Résultat, ce sont surtout les mecs qui sont intervenus. A la fin, les copines ont réagi et on a réalisé que, si l’on continuait comme cela, on allait se couper de la réalité du milieu. On s’est dit qu’il fallait absolument préparer collectivement les prochaines AG pour que cela ne se reproduise pas. C’est ce que nous avons fait pour celle du 15 septembre, où toutes les interventions introductives étaient plani-fées et minutées : du coup, cette AG représentait beaucoup plus la réalité du milieu. Il y avait eu aussi, pendant tout l’été, les réunions de commissions, la mise sur pied de collectifs dans les hôpitaux: là, les copines avaient commencé à prendre la parole, à organiser les choses, etc.

« Après, tout s’est accéléré, de plus en plus de femmes ont pris l’habitude d’intervenir dans les AG, de présider les réunions, de répondre aux journalistes, de parler à la sono dans les manifs... Le service d’ordre des manifestations est de même pris en charge essentiellement par des copines : la première fois, les gros bras de la CGT en étaient tout déboussolés, ils n 'ont pas l’habitude d’avoir en face d’eux des lignes de femmes... »

Il semble en revanche que les autres coordinations n’aient pas connu pour le moment la même évolution : à l’issue de la manifestation du 3 novembre, par exemple, au moment des prises de parole à la sono, toutes les coordinations étaient représentées par des hommes, à l’exception de celle des infirmières : « Ce n ’est pas très étonnant, précise Pascal ; ces coordinations se sont construites beaucoup plus rapidement, elles n’ont pas connu toute cette phase de maturation qui a permis aux infirmières de se “roder”. »

« Une bouffée d’oxygène »

On pourrait multiplier les témoignages sur ce sujet : toutes les femmes rencontrées disent qu’elles ont fait durant ces semaines de grève « des tas de choses dont elles ne se croyaient pas capables ». Ce sont des expériences qu’on n’oublie pas, des acquis auxquels on tient !

Elles parlent également de tout ce que cette lutte a changé pour elles au niveau personnel : cette « déconnection totale » par rapport à leurs habitudes, « comme une bouffée d’oxygène » — la découverte de la solidarité entre femmes, le plaisir d’être ensemble : « pendant la lutte, il y a une autre ambiance, entre des filles qui jusque-là pensaient n ’avoir rien à faire en commun » — les changements que cela a provoqué dans leurs relations de couples — les discussions collectives sur tout cela (« les mecs, eux, fonctionnent de façon beaucoup plus individuelle, discutent beaucoup moins entre eux », nous dit Pascal). Et, maintenant, ce besoin de faire le point sur tout ce qu’elles viennent de vivre...

« Non, décidément, plus rien ne sera jamais comme avant », concluent-elles toutes sous une forme ou sous une autre. Avec une nuance pour Marie-Françoise: « A l’hôpital, oui! Mais à la maison ? Je ne crois pas... »

Lutte de femmes, lutte féministe ?

Par tous ces aspects, comme par les revendications mises en avant dans cette lutte, celle-ci n’est pas seulement une lutte de travailleuses se battant pour leur emploi : elle touche directement à bien des aspects de l’oppression des femmes, renouant ainsi avec les luttes des femmes des années soixante-dix — celles de Lip, Cerisay... — et avec tout ce que le mouvement féministe a contribué à mettre à nu.

Certes, ce lien n’est pas revendiqué en tant que tel. Et même, pour beaucoup de ces femmes, « le féminisme, c’est dépassé ». Peut-on s’en étonner? En l’absence d’un pôle féministe fort et vivant, de structures organisées (groupes femmes ou commissions syndicales femmes), dans ces temps où règne au contraire l’idéologie du « post-féminisme », où « féminisme » est devenu synonyme de « ringard », il serait illusoire de croire qu’un mouvement de ce type pourrait d’emblée se reconnaître, s’affirmer comme féministe. En outre les infirmières — comme les étu- diant(e)s il y a deux ans -ont manifesté tout au long de leur lutte une sorte de méfiance vis-à-vis de tout ce qui était déjà structuré et leur apparaissait comme « extérieur » (syndicats, organisations politiques), attitude qui traduit en fait essentiellement le besoin de faire par elles-mêmes leur expérience : nul doute qu’on retrouverait plus ou moins la même chose vis-à-vis d’un mouvement féministe organisé.

Tout cela n’empêche pas ce mouvement d’avoir une dimension réellement féministe. Pour quelques-unes d’entre elles, cette filiation avec le mouvement des femmes est apparue de plus en plus évidente au cours de la lutte. Ainsi Françoise, qui a longtemps milité dans les groupes femmes à Lyon, voit dans ce mouvement « des séquelles du mouvement des femmes ». Et Irène, qui représente la génération suivante, nous dit de son côté :

« Comme bon nombre des infirmières qui se mobilisent aujourd’hui, je fais partie de cette génération de femmes qui avaient quatorze ou quinze ans lors des grandes luttes pour l’avortement. Cela a dû éveiller quelque part chez nous cette possibilité de revendiquer et d’agir aussi en tant que femmes, face à un pouvoir qui est le plus souvent masculin. »

La dynamique enclenchée par la lutte des infirmières peut ainsi ouvrir des perspectives nouvelles pour les féministes. Les limites sont cependant évidentes : elles ne viennent pas de cette lutte elle-même, mais tiennent à la crise du mouvement féministe, au quasi-vide existant de ce côté-là — d’où, pour les femmes qui se radicalisent aujourd’hui, une absence de références. On peut imaginer, à l’inverse, la situation dans laquelle on se trouverait si un fort mouvement de femmes s’était manifesté aux côtés des infirmières, en solidarité avec elles (ce qui a pu être fait, dans les limites des forces actuelles, permet déjà de tracer quelques pistes : l’organisation, à l’initiative de la commission femmes des « comités Juquin », d’une réunion unitaire des forces féministes, d’où est sorti un projet de vidéo sur la lutte des infirmières, qui pourra ensuite servir de base de discussion pour animer des réunions ; l’organisation d’un cortège femmes dans la manifestation infirmières et usagers du 22 octobre dernier...).

Quoi qu’il en soit, cette grève n’en constitue pas moins l’expression de la résurgence des luttes de femmes. Et son importance va bien au-delà des infirmières : elle concerne toutes les femmes, car elle soulève directement tous les problèmes auxquels sont confrontées les femmes salariées, en premier lieu celles de la fonction publique.

D’autres luttes de femmes sont probables dans un avenir relativement proche. Tirer les leçons de la lutte des infirmières, c’est en même temps se préparer à ces échéances. L’enjeu est décisif pour la construction du mouvement des femmes.

Nous laisserons à Isabelle le soin de conclure : « Notre lutte est historique pour la profession. Peut-être aussi pour toutes les femmes... »

le 22 novembre 1988, Anne-Marie Granger

Pour plus de détails sur le déroulement de cette lutte, nous renvoyons aux articles parus chaque semaine dans Rouge depuis le mois de septembre. Voir également l’article dans Critique communiste n° 78 (octobre 1988).

Sur les conditions de travail dans les hôpitaux et le travail de nuit, voir les articles publiés dans les n° 33 et 39 des Cahiers du féminisme.

diant(e)s il y a deux ans — ont manifesté tout au long de leur lutte une sorte de méfiance vis-à-vis de tout ce qui était déjà structuré et leur apparaissait comme « extérieur » (syndicats, organisations politiques), attitude qui traduit en fait essentiellement le besoin de faire par elles-mêmes leur expérience : nul doute qu’on retrouverait plus ou moins la même chose vis-à-vis d’un mouvement féministe organisé.

Tout cela n’empêche pas ce mouvement d’avoir une dimension réellement féministe. Pour quelques-unes d’entre elles, cette filiation avec le mouvement des femmes est apparue de plus en plus évidente au cours de la lutte. Ainsi Françoise, qui a longtemps milité dans les groupes femmes à Lyon, voit dans ce mouvement « des séquelles du mouvement des femmes ». Et Irène, qui représente la génération suivante, nous dit de son côté : « Comme bon nombre des infirmières qui se mobilisent aujourd’hui, je fais partie de cette génération de femmes qui avaient quatorze ou quinze ans lors des grandes luttes pour l’avortement. Cela a dû éveiller quelque part chez nous cette possibilité de revendiquer et d’agir aussi en tant que femmes, face à un pouvoir qui est le plus souvent masculin. »

La dynamique enclenchée par la lutte des infirmières peut ainsi ouvrir des perspectives nouvelles pour les féministes. Les limites sont cependant évidentes : elles ne viennent pas de cette lutte elle-même, mais tiennent à la crise du mouvement féministe, au quasi-vide existant de ce côté-là — d’où, pour les femmes qui se radicalisent aujourd’hui, une absence de références. On peut imaginer, à l’inverse, la situation dans laquelle on se trouverait si un fort mouvement de femmes s’était manifesté aux côtés des infirmières, en solidarité avec elles (ce qui a pu être fait, dans les limites des forces actuelles, permet déjà de tracer quelques pistes : l’organisation, à l’initiative de la commission femmes des « comités Juquin », d’une réunion unitaire des forces féministes, d’où est sorti un projet de vidéo sur la lutte des infirmières, qui pourra ensuite servir de base de discussion pour animer des réunions ; l’organisation d’un cortège femmes dans la manifestation infirmières et usagers du 22 octobre dernier...).

Quoi qu’il en soit, cette grève n’en constitue pas moins l’expression de la résurgence des luttes de femmes. Et son importance va bien au-delà des infirmières : elle concerne toutes les femmes, car elle soulève directement tous les problèmes auxquels sont confrontées les femmes salariées, en premier lieu celles de la fonction publique.

D’autres luttes de femmes sont probables dans un avenir relativement proche. Tirer les leçons de la lutte des infirmières, c’est en même temps se préparer à ces échéances. L’enjeu est décisif pour la construction du mouvement des femmes.

Nous laisserons à Isabelle le soin de conclure : « Notre lutte est historique pour la profession. Peut-être aussi pour toutes les femmes... »

le 22 novembre 1988, Anne-Marie Granger

Pour plus de détails sur le déroulement de cette lutte, nous renvoyons aux articles parus chaque semaine dans Rouge depuis le mois de septembre. Voir également l’article dans Critique communiste n° 78 (octobre 1988).

Sur les conditions de travail dans les hôpitaux et le travail de nuit, voir les articles publiés dans les n° 33 et 39 des Cahiers du féminisme.

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