En novembre dernier , le Brésil a connu un véritable tremblement de terre politique. Luiza Erundina, une femme, une militante du Parti des travailleurs (PT), venait de se voir élue maire de la plus importante ville d'Amérique du Sud, Sâo Paulo.
ISous reproduisons ci-dessous l'article que Tatau Godinho, membre de l'exécutif du PT de l'Etat de Sâo Paulo, a publié dans Em Tempo, où elle montre comment la présence du PT dans certaines des préfectures les plus importantes du pays lui offre la possibilité de créer, au niveau institutionnel, un rapport de forces contre la discrimination des femmes
L’un des enjeux les plus importants pour le PT, dans les villes qu’il va devoir administrer, est de parvenir à intégrer, dans son projet de gouvernement, une politique contre la discrimination des femmes.
Le PT, de par l’influence qu’il exerce dans les secteurs les plus actifs du mouvement de masse, et en fonction de sa volonté de représenter politiquement, d’organiser et de diriger les différentes couches opprimées, et par la présence des femmes organisées dans le parti à l’intérieur de commissions femmes, sera amené dans les municipalités à développer une politique qui réponde aux besoins et aux intérêts des femmes.
La première de ces tâches est de comprendre la nécessité d’avoir une politique spécifique par rapport aux femmes et de se doter d’instruments adéquats pour sa mise en pratique. Cela requiert une perception profonde de deux problèmes : premièrement, que la discrimination dont sont victimes les femmes n’est pas une simple question culturelle ou idéologique et, deuxièmement, que les pouvoirs publics, quand ils ne s’orientent pas consciemment dans une politique allant à l’encontre de cette discrimination, en reproduisent à leur tour les mécanismes, même quand leur orientation politique générale est favorable aux travailleurs.
Une action planifiée
Sur certaines questions importantes, l’action de l’Etat peut influer directement sur la situation des femmes. C’est le cas, par exemple, des politiques publiques qui s’attaquent au problème du travail domestique et au contrôle par les femmes de leur propre corps.
Sur le premier point, cela implique la construction d’équipements sociaux, crèches, laveries, restaurants ou cantines publiques. Le second appelle des modifications de la politique de santé. Bien d’autres exemples pourraient être donnés, sur l’enseignement primaire qui relève des compétences municipales, sur la politique d’approvisionnement, sur l’attention à donner aux femmes victimes de violences, etc.
L’élaboration d’une politique vis-à-vis des femmes implique de se doter des instruments nécessaires à cette politique, d’une structure au niveau de l’exécutif qui ait pouvoir de planifier, exécuter et coordonner, en commun avec d’autres organismes, les différents aspects des politiques publiques qui influent sur la situation des femmes dans la société.
La réponse des classes dominantes
Après la passation du pouvoir aux civils, en 1985, le gouvernement de la « Nouvelle république », en partie sous la pression des femmes organisées au sein du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB) au pouvoir, qui
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Les enjeux d’une victoire
Le PT est né en 1979, dans cette même ville de Sâo Paulo qui, avec sa banlieue industrielle, regroupe plus de 17 millions de personnes. Il s’est forgé à partir des luttes des métallurgistes qui secouaient la dictature militaire en place depuis 1964.
En son sein se retrouvent aujourd’hui des milliers de militants — chrétiens, marxistes-révolutionnaires, socialistes — qui animent le plus important syndicat du Brésil, la Centrale unique des travailleurs (CUT).
Luiza Erundina, âgée de 53 ans, est originaire du Nordeste, l’Etat le plus déshérité du Brésil. Très liée aux milieux chrétiens qui se réclament de la théologie de la libération, elle fut partie prenante des mouvements d’occupation de terre avec les paysans de cette région.
Femme et militante de gauche dans un continent riche en « caudillos », elle a eu droit, depuis son élection, à toutes les gracieusetés possibles. Son prédécesseur à la tête de la ville, Janio Quadros, vieux politicard de droite de 7 1 ans, répondait aux journalistes qui l’interrogaient quant à sa réaction de se voir remplacé par une femme ; « Moi , y aime la femme à la maison, avec un enfant autour du cou et me préparant un tutu de haricot » (plat typique de Sâo Paulo). La presse française ne fut guère en reste : le Monde, sous la plume de Charles Vanhecke, ne parle-t-il pas du « physique ingrat de Nordestine » de Luiza Erundina ?
Les problèmes auxquels devront faire face les militants du PT à la tête de la municipalité de Sâo Paulo sont innombrables. En 1988, l'inflation fut de 1000 % ; la dette extérieure du Brésil atteint 1 15 milliards de dollars. La ville même de Sâo Paulo est en faillite. 35 % de ta population vit dans les bidonvilles ; 50 % n’a accès à aucun service sanitaire ; l’homicide est aujourd’hui la première cause de mortalité chez les adultes.
Les enjeux de la gestion d’une ville de cette taille sont considérables. Le PT devra à la fois réviser et réorienter toute la politique municipale pour répondre aux besoins des couches populaires. La machine administrative est incapable de le faire seule et un rôle important sera attribué aux organisations autonomes de la population, aux conseils populaires dont le PT annonçait la création dans son programme.
Manifestation du 8 mars 1988 à Sào Paulo, Brésil.
cherchait à élargir la base sociale du gouvernement et à moderniser sa forme de domination, a constitué, tant au niveau national que dans les différents Etats et dans les municipalités, des « Conseils de la femme ». C’est dans ce cadre, par exemple, que furent créés les commissariats de femmes chargés de recevoir les femmes victimes de violences.
Ces conseils sont structurés comme des organismes liés à l’exécutif, mais sans réel pouvoir d’interférence dans l’élaboration et l’exécution de la politique des pouvoirs publics. Dans la majeure partie des cas, ils ne sont que des appendices des centres civils des gouverneurs ou du cabinet des préfets. Il n’existe aucune définition de leur zone d’activité et de décision, en propre ou en commun, avec les autres secrétariats du gouvernement. En général, ils n’ont guère d’autonomie administrative et financière et, la plupart du temps, ils n’ont même pas de cadre fonctionnel ou de structure de fonctionnement propre. Leur activité se réduit à faire des suggestions à l’exécutif et, principalement, à organiser la propagande .de modernisation en faveur de la politique gouvernementale en direction des femmes.
Dans la mesure où ces conseils n’ont pas de rôle effectif dans la définition de la politique des pouvoirs publics, leur constitution comme représentation de la société civile et des mouvements sociaux se transforme de fait en une relation démagogique de prétendue participation de la société.
Ceci étant dit, l’ambiguïté de ce type de structures, organisme d’Etat qui intègre des secteurs de la société civile, sème la confusion avec les structures autonomes d’organisation de la population qui font partie des propositions du PT (l’autonomie des mouvements, les conseils populaires etc.)
Manifestation du 8 mars 1988 à Sao Paulo, Brésil
Les municipalités du PT
Si la création des « Conseils de la femme » signifiait la reconnaissance, au niveau institutionnel, de la discrimination subie par les femmes, leur activité réelle ne s’est pas traduite par la mise sur pied de mécanismes politiques qui pourraient créer les conditions d’une modification de la situation des femmes. Le PT doit, et peut, rompre les limites de cette politique institutionnelle démagogique qui caractérise la politique actuelle de l’Etat par rapport aux femmes.
C’est à partir d’une évaluation des limites des « Conseils de la femme » et en progressant dans la compréhension de la nécessité de mettre en pratique une politique spécifique des pouvoirs publics, que se pose le problème de la création d’un secrétariat spécial sur la question des femmes.
La création d’une structure équivalente aux secrétariats du gouvernement, participant sur un pied d’égalité à la définition de la politique gouvernementale, avec son autonomie financière et administrative, signifie la possibilité effective de définition, d’élaboration, d’exécution et de coordination d’une politique à tous les niveaux de l’administration publique directe et indirecte, qui réponde aux besoins des femmes.
Un programme global
Les problèmes liés à la situation des femmes touchent différents secteurs de l’administration (éducation, santé, promotion sociale, etc.). Il est donc nécessaire d’agir en liaison avec ces différents secrétariats pour que l’on n’isole pas les aspects relatifs aux femmes, en mettant en pratique cette politique dans chacun des secteurs de l’administration publique, et pour s’assurer que ces programmes spécifiques soient intégrés et combinés à un programme global de lutte contre la discrimination.
Sans sous-estimer les difficultés de mise en pratique d’une proposition de ce type en fonction des besoins de réadaptation des structures de l’exécutif, la principale difficulté est, sans aucun doute, d’ordre proprement politique.
Par l’inexistence d’expériences antérieures, par la faiblesse de compréhension de l’oppression des femmes et de l’intégration du féminisme au sein du PT, toute proposition qui signifierait donner la priorité réelle à la question des femmes ne sera pas victorieuse sans un combat politique important.
Dans ce cadre, il est fondamental de renforcer l’organisation des femmes à l’intérieur du PT en la combinant au mouvement des femmes.