2500 femmes, jeunes et moins jeunes, venues de tous les coins de l’Etat espagnol se sont retrouvées, en décembre dernier, à la rencontre convoquée par la coordination des organisations féministes de l’Etat espagnol . Cette participation témoigne qu’après douze ans de lutte le mouvement féministe de l’Etat espagnol a su, grâce à sa combativité, conquérir un véritable espace politique.
Malgré des difficultés de dernière minute (déplacement d’une fete religieuse !) et le silence des médias nationaux sur la tenue de cette rencontre, le mouvement féministe de l’Etat espagnol tout entier s’était mobilisé pour faire de ces journées une véritable réussite. Et dès le premier jour, au gymnase de la faculté de mathématiques de Saint-Jacques de Compostelle, en Galice, l’air était déjà à la fête, à la joie de se voir si nombreuses et de se sentir si proches dans un même combat. Malgré un ordre du jour chargé (plus de trente rapports présentés en trois jours, des débats en commissions), la fête était au rendez-vous : théâtre, musique, chansons, etc. et manifestation dans les rues de Santiago pour clôturer ces journées.
Celles-ci devaient permettre de dénoncer toutes les violences faites aux femmes : au travail, dans la rue, à l’école, dans la famille... et d’échanger expériences et pratiques des différents groupes féministes contre ces violences.
Pornographie, prostitution, nouvelles techniques de reproduction, institutions, sexualité... tous les aspects de ces violences ont été abordés ainsi que les agressions spécifiques qui s’exercent contre les lesbiennes et les jeunes femmes.
Les femmes, tout au long de leur vie et à chaque instant sont victimes de violences, pas seulement de violences physiques (viols, agressions sexuelles, mauvais traitements...) qui ne sont que « la pointe de l’iceberg » mais aussi de violences psychologiques, institutionnalisées.
Certaines contributions ont montré comment les institutions chargées de la socialisation des filles et des garçons, comme l’école, la famille, les moyens de communication transmettent les valeurs dominantes et jouent un rôle essentiel dans la reproduction des rapports sociaux entre les hommes et les femmes : rôle de domination, de pouvoir pour les hommes, rôle de subordination, de dépendance affective, économique pour les femmes. Les institutions, comme supports des valeurs dominantes, marquent les comportements, les attitudes et figent les relations de pouvoir entre les garçons et les filles, relations de domination qui ne peuvent s’affirmer et se maintenir que de façon violente. Toutes les contributions l’ont réaffirmé : la violence machiste est un élément intrinsèque du système patriarcal, elle n’a pas un caractère individuel mais s’exerce contre toutes les femmes en tant que groupe « social ». Bien que quotidiennes, la plupart des violences faites aux femmes restent occultées.
Ainsi, alors qu’elles estiment que cela concerne près de 84 % des femmes qui travaillent à l’extérieur, les militantes du secrétariat confédéral de la femme des Commissic/ns ouvrières ont constaté que le harcèlement sexuel reste « un problème caché, sans presqu’aucune étude ni document statistique, sans jurisprudence, ni définition ».
Elles le définissent, pour leur part, comme « une forme d’agression sournoise et quotidienne qui, outre l’agression physique et sexuelle plus évidente, inclut d’autres comportements non voulus par la personne qui les reçoit, tels que les offenses verbales ou physiques de nature sexuelle, gestes obscènes, chantages... ». Le harcèlement sexuel est la démonstration et l’affirmation du pouvoir. Même s’il commence à apparaître publiquement, il est peu dénoncé par les femmes qui le subissent.
Pour briser l’isolement des femmes victimes d’agressions sexuelles sur leur lieu de travail et porter sur la scène publique ce qui se passe à l’intérieur de l’entreprise, le secrétariat confédéral de la femme des CC.00 considère aujourd’hui que le travail contre ces violences doit prendre deux directions :
1. convaincre les femmes de ne plus se taire ;
2. obliger les syndicats à assumer le problème afin que cela fasse partie de leur action syndicale quotidienne.
Les violences à l’encontre des lesbiennes sont « claires et directes si nous osons nous montrer publiquement, plus subtiles et sournoises dans d’autres cas » comme l’a expliqué le collectif des lesbiennes féministes de Bizkaïa. D’autres ont souligné que « la violence patriarcale, nous la subissons de façon permanente d’une manière ou d’une autre » par un contrôle social qui s’exerce contre toutes les femmes mais de manière plus violente encore contre les lesbiennes... La violence de « l’obligation » de la norme hétérosexuelle, la négation de la sexualité des femmes, place celles-ci dans un climat de peur constant et les contraint à vivre le plus souvent sur la défensive. Ainsi, la rue reste un espace réservé aux hommes où les femmes ne peuvent aller qu’accompagnées... d’un homme bien sûr et, comme le remarque le collectif de Bizkaïa, « dans la rue, la norme est implacable » !
Mais plus que toutes ces violences faites aux femmes, ce qu’ont dénoncé les femmes présentes, c’est le silence qui les entoure et l’isolement, dans bien des cas, des femmes victimes de ces violences. Pour cela, les collectifs féministes ont tenu à réaffirmer, dans la résolution finale, que « l’agression sexuelle de la femme est un problème de toutes et pas seulement de la victime ».
Même si le mouvement féministe par ses luttes dénonce publiquement ces violences, ce qui est frappant, dans bien des cas, c’est un fort sentiment de légitimation sociale de la part des agresseurs. « Dans le cas où il existe entre le violeur et la victime un lien conjugal, amical ou familial, le sentiment de légitimité de l’homme est si fort qu’il lui sert à justifier les faits, non seulement devant l’individu, et fréquemment devant la femme mais surtout devant la société. »
Pour mener une lutte effective contre la violence exercée contre les femmes, il est nécessaire que le mouvement féministe analyse les causes réelles de. cette violence. Une des tâches du mouvement féministe doit être d’expliquer les bases sociales sur lesquelles s’appuie cette violence et l’intérêt de l’Etat à maintenir la stabilité du système patriarcal.
Dans ces conditions, le rôle de l’administration ne peut être que limité dans la mesure où elle exerce un travail d’assistance pour les femmes victimes de ces violences (maisons pour femmes battues, aides et soutien...) mais sans remettre en cause ce système, sans s’attaquer aux bases sociales de cette violence. Toutefois, le fait même que les administrations soient contraintes d’intervenir pour venir en aide à ces femmes est une reconnaissance implicite de ces violences, et le mouvement féministe doit se servir de cela pour appuyer sa dénonciation des violences sexistes et contraindre l’administration à prendre certaines mesures d’urgence.
La présence et la participation toujours plus nombreuses de jeunes femmes, organisées de façon spécifique dans le mouvement féministe de l’Etat espagnol, constituent l’un des points forts pour les luttes à venir et c’est là un facteur dynamique pour les luttes présentes, qui fait cruellement défaut aux mouvements féministes d’autres pays.
Les contributions des groupes de jeunes femmes de Grenade, Madrid, Valence et Barcelone, ont permis d’aborder plus précisément l’oppression des jeunes femmes et les agressions spécifiques dont elles sont victimes : agressions dans la famille (par le père, les frères ou un autre membre de la famille), à l’école, dans la rue, à l’université. Le fait, d’autre part, que certains de ces groupes fonctionnent maintenant depuis quelques temps et qu’ils se soient enrichis d’une réelle pratique, a permis des échanges approfondis entre ces groupes sur les expériences de travail, les formes de luttes à mettre en place et les moyens d’organiser toujours plus de jeunes femmes dans le mouvement. « Quelle réponse donnons-nous à toutes ces agressions ? » Il ne s’agissait pas seulement, au cours de ces journées de dénoncer la violence machiste mais de réfléchir aux types de réponses à y apporter.
Même si toutes les femmes qui ont pris la parole ont affirmé que le mouvement féministe doit prioriser les types de réponses qui font croître la conscience des femmes et leur organisation, divers types de réponses ont été mis en avant, comme celles proposées par la commission contre les agressions faites aux femmes de Barcelone : « Malgré le manque de confiance dans l’appareil judiciaire, le nombre de problèmes et d’obstacles auxquels sont confrontées les femmes dans le cas d’un recours en justice, la dénonciation légale doit se poursuivre parce quelle permet d'avancer vers la reconnaissance sociale de ces agressions ; au niveau institutionnel, les femmes doivent exiger des administrations qu elles aient un rôle de prévention et non pas seulement celui d’offrir des solutions a posteriori (changement dans le système éducatif pour une éducation non sexiste, changement dans la politique du travail qui faciliterait l’intégration réelle des femmes au monde du travail, la création de garderie, etc.). » On a discuté de l’autodéfense, comme réponse individuelle pour chaque femme mais aussi collective, du rôle d’assistance que devraient ou non avoir les collectifs féministes face à ces violences... et de tant d’autres choses.
Au cours de ces journées, le mouvement féministe de l’Etat espagnol n’a pas seulement montré, après des années de lutte, sa capacité de mobilisation, il a aussi, en ce début du mois de décembre 1988, montré que le combat féministe et la lutte des femmes contre leur oppression s’inscrivaient dans le combat et les luttes de la classe ouvrière, en lançant un appel aux femmes de l’Etat espagnol pour qu’elles participent activement à la grève générale du 14 décembre, grève massive et qui constitue une victoire
Communiqué des journées féministes pour la grève générale du 14 décembre
Les femmes réunies à Santiago pour les Journées féministes contre la violence machiste soutiennent la convocation pour la grève générale du 14 décembre pour les raisons suivantes :
— parce que les femmes ont tous les motifs pour s’opposer à la politique économique du gouvernement du PSOE;
— parce que 42 % des femmes qui travaillent le font dans l’économie souterraine (travail au noir) ;
— parce que nous gagnons 20 % de moins que les hommes ;
— parce que chez les jeunes qui cherchent un emploi, les femmes sont en majorité absolue (...);
— parce qu’avec la flexibilité du marché du travail, les femmes sont encore de la main-d’œuvre bon marché, embauchée ou débauchée selon le bon vouloir de l’entrepreneur et avec l’accord du gouvernement ;
— parce que si nous avons un emploi, nous continuons à réaliser la double journée de travail (...) ;
Nous avons les mêmes motifs que la jeunesse, les travailleurs et les travailleuses de rejeter le projet d’occupation des jeunes de moins de vingt-cinq ans qui signifie leur exploitation et leur marginalisation, à cause d’une politique économique qui bénéficie seulement aux banques et à la CEE.
Nous avons les mêmes motifs et des motifs propres, indignation double, parce que nous sommes doublement affectées.
Nous lançons un appel à toutes les femmes pour qu’elles participent activement à la grève générale du l 14 décembre. , pour le mouvement ouvrier de l’Etat espagnol (voir encadré). Enfin, pour clôturer ces journées, il fallait un événement à la hauteur de l’enthousiasme qu’elles avaient suscité. Plus que jamais sûres de leur force et certaines qu’en-semble tout est possible, ces femmes, qui s’étaient réunies pendant quatre jours, se retrouvèrent pour une impressionnante manifestation dans les rues de Santiago. Elles chantèrent et crièrent l’orgueil d’être femme et féministe, aux cris de ' « nous sommes féministes et nous voulons la liberté » et encore « nous sommes mauvaises mais nous pouvons être pires » et lançèrent comme un avertissement :
« attention, attention, nous vous avisons que nous sommes beaucoup plus que lorsque nous avons commencé ». En se quittant, elles se promirent que la prochaine fois, elles seraient encore plus nombreuses et à les voir si déterminées, on ne peut qu’en être sûre !
Sophie