Les 3 et 4 décembre 1988 , s'est tenu à Paris , à 1’initiative du Planning familial, un colloque international sur les nouvelles techniques de reproduction, sous le titre « L ' ovaire-dose ». Françoise Collin, philosophe, écrivain et animatrice de la revue les Cahiers du Grif qu'elle a fondée en 1975, a fait à ce colloque une intervention sur l'interprétation des maternités, dont nous reproduisons ci-dessous de larges extraits.
Les actes complets de ce colloque seront publiés prochainement par le Planning familial.
[ Dans la première partie de son texte, Françoise Collin rappelle quelles ont été les positions du féminisme des années soixante-dix à l’égard de la maternité, positions qui ne sont pas nécessairement homogènes. Elle y souligne deux tendances : l’une héritée de Simone de Beauvoir, qui vise à distinguer nettement la féminité de la maternité, voire à ne considérer celle-ci que comme une contrainte malheureuse ; l’autre, qui vise à rendre la maternité aux femmes, en la dégageant de son statut « patriarcal », à travers la contraception et l’avortement et par la transformation des conditions d’éducation . Dans cette perspective, la maternité, au moins comme potentialité, peut même être considérée par certaines comme essentielle à la féminité.
Mais à travers ces réflexions et ces pratiques se dessinent également deux conceptions du rapport à la « nature ». L’une, la plus répandue, qui insiste sur l’importance de la maîtrise de la nature. L’autre, plus sourde et surtout développée dans les pays anglo-saxons, qui attire l’attention sur le danger de médicalisation que peuvent représenter même la pilule et l’avortement, et qui manifeste par-là un souci de préserver la vie des femmes comme vie naturelle.
Françoise Collin aborde ensuite les nouvelles donnes du rapport à la maternité provoquées par l’apparition des nouvelles techniques de reproduction. Les enjeux de celles-ci sont infiniment plus profonds et plus inquiétants qu’il n’y paraît. Mais pour le grand public, ces techniques se définissent d’abord comme un remède à la stérilité, réactivant ainsi l’émergence du « désir d’enfant », voire du « droit à l’enfant », là où les années soixante-dix avaient surtout fait émerger le désir ou le droit de ne pas avoir d’enfant .]
Le désir d'enfant
A titre de préalable, il me paraît important d’attirer l’attention sur le fait que les femmes ont souvent été amenées à nommer prématurément désir d’enfant des désirs qui auraient pu se signifier tout autrement, et que l’enfant a traditionnellement été la manière la plus simple de résoudre, en ne l’écoutant pas, la demande d’une femme. Sans sous-estimer la richesse de la maternité biologique ou adoptive, on peut penser aussi qu’elle a souvent été pour les femmes une manière de condenser toute la vie relationnelle. Peut-être est-ce d’ailleurs parce que les femmes ont comblé leur désir de génération par la seule maternité qu’elles ont jusqu’ici été si peu capables de filiation symbolique 2.
Qu’en est-il donc du désir d’enfant si généralement et obstinément manifesté par les êtres humains, et en particulier par les femmes, puisque ce sont elles qui nous intéressent ici au premier chef. Question contemporaine qui s’impose, dans une culture où il est devenu possible de limiter ou annuler sa fécondité comme de tenter de remédier à sa stérilité, une culture où la maternité, ou l’absence de maternité, n’est plus un destin.
On ne peut écarter les éléments de pression sociale qui infléchissent ce désir. Aujourd’hui encore, et malgré une évolution certaine des mentalités, une femme qui n’a pas d’enfant — par choix ou nécessité — fait figure d’exception sinon d’anomalie. De plus, les impératifs démographiques des pays occidentaux tel la France, qui promeuvent une politique nataliste, viennent fortifier artificiellement ce désir d’enfant.
Mais il faut reconnaître qu’on le trouve tout aussi vif dans les pays qui, tel la Chine, réglementent au contraire la parenté jusqu’à n’autoriser qu’un seul enfant (et il faut signaler au passage que, dans ce cas, les couples choisissent majoritairement de faire un garçon, procédant à l’élimination des embryons filles puisque désormais la détection du sexe est possible au stade foetal, en attendant qu’il puisse être tout simplement déterminé).
Le désir d’enfant, quoi qu’en affirment complaisamment certains moralistes, et certains moralistes chrétiens en particulier, est d’abord un désir de soi. Il n’est pas plus généreux ni plus désintéressé que son contraire. Dans ce désir, l’autre n’a d’abord figure que projective et fantasmatique. L’enfant rêvé n’est pas un enfant réel mais une figure de soi.
Ce rapport à soi peut comporter des formes diverses. Le désir d’enfant est le support de quantité d’autres désirs : désir de durer au-delà des limites de sa propre mort (cette motivation me semble plus généralement masculine que féminine), désir de combler un manque, désir de se donner une compagnie dont on suppose toujours qu’elle permettra un rapport réussi, heureux et durable à la différence de tous les autres qui sont perçus comme conflictuels, désir de prouver à sa propre mère qu’on peut faire aussi bien sinon mieux qu’elle, désir de donner à un homme — ou à une femme — aimé ce qu’une autre n’a pu lui donner ou de lui donner aussi bien que ce qu’une autre lui a donné (dans le cas d’une deuxième union), désir d’aller au maximum de ses possibles, de ne pas renoncer à une expérience qui, toute commune qu’elle soit, est toujours vécue comme une aventure originale... On ne peut épuiser la liste des motivations qui sous-tendent le désir d’enfant.
Mais le propre de ce désir de soi, de ce désir du même, est qu’il donne lieu à de l’autre. Dans son alchimie, à l’enfant fantasmé est substitué un enfant réel, et l’histoire éducative est celle de la lutte de l’enfant réel contre l’enfant fantasmé. Nulle parenté n’est exempte de projections, mais ces projections sont constamment démenties par l’effectivité d’une vie. Le désir d’enfant produit un autre désir qui, en le comblant, le conteste. Peut-être est-ce ce double mouvement qui alimente le désir d’enfant : celui d’une attente, qui est attente de l’inattendu, celui d’un projet qui comporte son propre rejet. (...)
La maternité (la parenté) n’est toutefois pas un phénomène unitaire, global, comme la pensée dominante nous en a donné la représentation. Elle est faite d’une série de séquences qui ne s’enchaînent pas nécessairement, comme pouvait déjà le faire apercevoir la distinction de la maternité biologique et de la maternité adoptive.
Chaque femme investit différemment ces séquences. Pour les unes, ce qui importe c’est la transmission des gènes. Pour d’autres, c’est de porter l’enfant neuf mois, d’être enceinte et de mettre au monde par l’accouchement, de sorte qu’une césarienne ou une anesthésie peuvent apparaître comme une frustration. Pour d’autres encore, c’est le rapport à un bébé dès les premiers jours de sa vie, à un nourrisson avec qui se lier par l’allaitement. Pour d’autres enfin, c’est l’éducation de l’enfant doté de langage qui importe, l’initiation qui le conduira à l’âge adulte. (Et j’écarte ici les considérations touchant, pour les hommes surtout, à la transmission du nom, ou encore les considérations économiques qui ont longtemps prévalu dans les familles pauvres où un enfant pouvait devenir source de revenus ou soutien de vieillesse).
Par nécessité ou par choix — dans la mesure où ceux-ci deviennent possibles —, chaque femme ferait plus volontiers l’économie d’une de ces séquences que des autres. Ainsi être enceinte est pour certaines une jouissance incomparable, tandis que c’est pour d’autres la condition incontournable mais éprouvante d’une maternité.
Les nouvelles techniques de reproduction (NTR) ont mis en évidence la distinction de ces séquences en rendant possibles des formes variées de ce qu’on pourrait nommer l’adoption : adoption de l’enfant des autres, mais aussi adoption d’ovules ou de spermatozoïdes, ou encore d’un embryon étranger... Chacun, chacune doit désormais s’interroger sur ce que recouvre son désir d’enfant quant à ces séquences, et devant quels obstacles il peut reculer.
Aussi longtemps que la maternité a été vécue comme un destin, elle a pu rester irréfléchie, voire irresponsable. La contraception et l’avortement d’abord, les NTR ensuite, l’ont entraînée dans la sphère de la problématisation, pour celles qui y sont directement affrontées mais plus largement pour toutes et tous. La génération de l’espèce humaine ne va plus « de soi ». Elle est entrée dans la sphère éthique et politique.
Éthique et politique de la génération
Quelle maternité et quelle parenté voulons-nous aujourd’hui sauvegarder ou promouvoir ? Quelles manipulations de la reproduction nous paraissent-elles recevables ou irrecevables ?
La question n’est pas qu’individuelle, touchant les candidates à la fertilité assistée : elle est collective. Le remède à la stérilité n’est, en effet, que la fine pointe d’un iceberg autrement important, qu’il tend à dissimuler plutôt qu’à faire apparaître. Les femmes stériles sont un champ d’expérimentation offert à des recherches qui visent la maîtrise la plus poussée possible de la génération par la science et les techniques, son artificiali-sation progressive. Et on sait comment, dans les pays du tiers monde du moins, ce matériau humain est provoqué et pris dans un réseau commercial à travers un véritable trafic d’embryons.
Le développement des NTR, envisagées dans leurs ramifications les plus lointaines, peuvent donc entraîner des jugements négatifs et de sérieuses mises en garde, mais comporter aussi des éléments que nous pourrions ou que certaines pourraient juger positifs.
La première réserve touche les méthodes de recherche qui y président, à savoir l’expérimentation sur du matériau humain et plus particulièrement issu du corps des femmes, de manière spontanée ou provoquée.
La seconde concerne les applications de ces découvertes. Et, au premier chef, l’eugénisme qu’elles permettent. Cet « eugénisme », dont la notion et la réalité sont encore entachées de ses antécédents nazis, comporte une large gamme de pratiques, allant de la correction d’une infirmité ou d’une maladie au stade embryonnaire à la production d’individus sur mesure : le jugement doit être affiné et constamment en alerte.
Certaines de ces applications peuvent d’ailleurs inquiéter particulièrement les femmes, comme la sélection, et prochainement la détermination, du sexe de l’embryon qui risque, en l’état actuel des esprits, de réduire considérablement la naissance de filles. Mais d’autres peuvent les intéresser, comme la possibilité de créer un embryon non plus à partir d’un spermatozoïde et d’un ovule, mais à partir de deux ovules, ce qui permettrait à deux femmes de se reproduire et même de mener deux grossesses parallèles.
Enfin, on ne peut oublier que les modifications biologiques de la reproduction sont reprises dans un échafaudage législatif et culturel qui peut en infléchir le sens. Ainsi, on constate que l’ouverture provoquée par les NTR du côté d’une dénormalisation de la parenté, qui en multipliant les formes de filiation romprait le cadre étroit de la structure familiale oedipienne, est aussitôt réduite par le modèle juridique traditionnel du couple unique de géniteurs, de sorte que l’innovation reste purement technique et ne produit pas d’effets sociaux. Bien au contraire, le contrôle législatif sur ces pratiques vient renforcer un modèle dominant que la parenté dite « naturelle » tendait à assouplir.
On constate donc que, tant au niveau de la recherche et de l’expérimentation qu’au niveau des applications et de leurs incidences juridiques et sociales, les problèmes posés sont multiples et différenciés et nécessitent une vigilance spécifique sur chaque point. Il est impossible aujourd’hui, pour des raisons pratiques et théoriques, de condamner en bloc, mais plus encore d’admettre en bloc n’importe quoi.
La critique, négative, que les féministes et de nombreuses femmes développent aujourd’hui à l’encontre des nouvelles techniques de reproduction, nécessiterait sans doute une formulation plus positive de ce qu’est ou doit être la parenté, ou plus précisément la maternité. Cette critique s’assortit en effet trop souvent d’un repü frileux, avoué ou implicite, sur l’idée d’une maternité « naturelle » idéalisée, que nous avons pourtant combattue dans les années antérieures. En effet, c’est bien contre la naturalité de la maternité que nous avons lutté, au profit d’une maîtrise de celle-ci par les femmes, et par chaque femme, à travers la contraception et l’avortement. Aujourd’hui, par un mouvement apparemment contraire, nous nous rebellons contre la maîtrise.
La contradiction n’est pourtant qu’apparente. Car ce que nous refusions par la maternité volontaire, c’était la maternité obligée, celle que nous ne contrôlions pas. Et ce que nous refusons dans les NTR, c’est une maternité dont, de la même manière, le contrôle nous échappe, non plus en raison des processus naturels mais en raison de l’annexion qui en est faite par le savoir et la technique. Dans un cas comme dans l’autre, se dessine la volonté d’une maternité qui serait nôtre, une maternité de femmes.
Nous pressentons dans le pouvoir scientifique et médical une oppression aussi grande, sinon plus grande, que l’oppression de la nature. Ce que nous cherchons alors ce n’est pas, contre la science, le retour à la nature, mais contre le diktat de la nature et contre le diktat de la science — ou des scientifiques — une maternité librement définie par les femmes ou par chaque femme. Ce à quoi nous nous opposons, c’est à la désappropriation de notre désir et de notre vouloir. Nous ne voulons ni être esclaves de la nature, ni esclaves d’une décision prise par-dessus nos têtes.
Certaines de ces résistances, cependant, sont teintées de naturalisme. Elles mythifient une nature supposée bonne (alors qu’elle a toujours été le lieu de la férocité et du cataclysme) contre la technique. Cette position simplificatrice, et indéfendable à la limite, me semble devoir faire plutôt place à une mise en alerte de la réflexion et du jugement sur chaque cas d’espèce, distinguant le souhaitable ou le tolérable de l’intolérable. La domination qu’exerce la collectivité scientifique sur la communauté humaine doit être combattue comme une des formes subtiles et des plus aiguës de la domination dans le monde contemporain. Mais les découvertes scientifiques et les possibilités qu’elles offrent comportent le meilleur et le pire : il importe à la communauté de se prononcer.
Ainsi, les femmes ont-elles aujourd’hui deux tâches qui sont aussi deux droits : celui de s’informer et d’être informées précisément, non seulement sur ce qui concerne leur cas individuel — ce qui n’est pas négligeable — mais sur les expériences qui se trament tant dans les cliniques que dans les laboratoires, sur le plan national et international. Car les informations des scientifiques eux-mêmes viennent toujours trop tard et sont toujours incomplètes, pour des raisons à la fois justifiables et tout à fait injustifiables. Et les média préfèrent le spectaculaire à la connaissance précise des enjeux et des faits. L’intervention de l’Etat en faveur d’une information du public en ces matières est, quant à elle, curieusement lacunaire.
Les femmes ont d’autre part le droit et la tâche d’être partie prenante dans les décisions qui concernent tant l’orientation et les limites de la recherche et de l’expérimentation que leurs applications. C’est là ce qu’exigent les principes élémentaires de la démocratie. Si le scientifique peut difficilement exercer une auto-censure sur sa recherche — encore que certains l’aient fait — celle-ci ne peut être exemptée des préoccupations éthiques et politiques.
Les comités d’éthique mis en place ça et là ne suffisent pas, dans leur forme actuelle, à assurer cette mission. Car ils sont constitués eux-mêmes d’experts, et la question de la génération n’est pas une affaire d’experts.
Des colloques, comme celui auquel nous participons, peuvent favoriser notre information et notre réflexion. Il resterait à rechercher et à définir des stratégies permettant à ces acquis de ne pas rester lettre morte. Comment peser sur les décisions concernant l’avenir de la génération ? Comment résister à la manipulation du désir de maternité? Quelles pratiques d’intervention développer ? Questions « poütiques » qui restent jusqu’ici sans vraies réponses.
Françoise Collin
Photo sans autorisation de diffusion
Notes
- 1 . Cette préoccupation a animé les Cahiers du Grif dès les années soixante-dix et s’est traduite dans de nombreux articles ou numéros spéciaux : «Les femmes et les enfants d’abord » (1975), «Mères/femmes » (1977).
- 2. J’ai développé ce point dans «Un héritage sans testament », in les Cahiers du Grif n° 34 : «Les jeunes, la transmission » (édition Tierce).
- 3. L’importance de ce thème nous a amenées à titrer le Cahier que nous avons consacré aux NTR : «De la parenté à l’eugénisme » (1986). Il ne me parait pas possible en effet de détacher la problématique de la stérilité de son contexte.