Les prochaines élections municipales mobilisent toute la classe politique. A ce niveau de responsabilités où les femmes sont le mieux représentées , elles restent encore au second plan. Les Cahiers du féminisme ont rencontré Michèle Ernis, institutrice, militante de la LCR et conseillère municipale depuis mars 1983 à Saint-Etienne-du-Rouvray (région de
Rouen).
Michèle a été élue sur une liste « La voix des travailleurs contre l’austérité », animée notamment par LO et la LCR et qui avait obtenu 5,05 % des suffrages. La liste d ’Union de la gauche, dominée par le PC, avait obtenu 65 % des voix dès le premier tour.
Les femmes sont assez nombreuses parmi les 39 membres du conseil municipal, et la première adjointe est une femme. Il y a eu un choix de féminiser le conseil et ses apparitions publiques. Toutefois, pendant les séances plénières du conseil (sept ou huit dans l’année), peu de personnes prennent la parole, peu de femmes notamment. Celles-ci travaillent surtout en commissions et dans la gestion quotidienne des affaires de la commune.
♦ Y a-t-il un sexisme dans la répartition des tâches ?
Certainement. Les pesanteurs dans ce domaine sont fortes. Les conseillères s’occupent avant tout des personnes âgées, de l’éducation, des questions artistiques et de l’aide sociale. Les conseillers, eux, ont pris en charge le sport, les finances, l’urbanisme et le bulletin municipal. Comme un membre du conseil ne peut participer qu’à deux commissions en même temps, je suis personnellement dans la commission finances et rapports avec le personnel et dans la commission aide sociale, petite enfance et personnes âgées.
♦ As-tu des relations priviligiées avec les femmes de la commune ?
Nous avons mené l’expérience d’une commission extra-municipale sur la petite enfance. Une trentaine de femmes et deux homme venus de la PMI, de la CSF, du MFPF ou des école se sont réunis, alertés par la pénurie d’équipements 1 -. il n’y a aucune crèche municipale à Saint-Etienne, alors que la population (un peu moins de 35 000 habitants) compte 10 % d’enfants de moins de 5 ans. Il y a une seule halte-garderie publique, qui ne peut accueillir que vingt-quatre enfants par demi-journées, sans pouvoir assurer le repas de midi. Par ailleurs, il existe des structures privées, nourrices agrées et une halte-garderie animée par la CSF.
La commission a initié un travail sur les quartiers en liaison avec la municipalité. Des débats ont été organisés. Mais aucun crédit n’ayant été voté, les revendications issues de ces débats ont paru trop subversives à certaines femmes, qui ont donc décidé de « lever le pied ». La commission poursuit cependant ses travaux, de manière moins spectaculaire, en proposant d’organiser un service municipal de renseignements sur toutes les ressources de la commune pour la garde des jeunes enfants.
♦ Peux-tu donner d’autres exemples de ton activité municipale ?
L’an dernier, la municipalité a accordé des subventions pour fêter le 8 mars. C’était à l’initiative du Planning et centré autour du sexisme. Pour préparer cette fête, plusieurs institutrices avaient élaboré un travail sur le sexisme à l’école, dénonçant les stéréotypes présents dans les manuels scolaires et demandant aux enfants de faire des dessins sur ces thèmes. Grâce à la coopération entre la municipalité, les écoles et les associations comme le Planning, ce 8 mars a connu un succès notable.
Dans un autre domaine, j’ai été conduite à dénoncer les subventions que la mairie verse chaque année à l’occasion de la fête des mères, grand moment d’émotion familiale, avec médailles, discours et mamans méritantes. Ces subventions seraient bien utiles aux équipements collectifs de la commune, mais les traditions et les vieilles mentalités ont la peau dure.
♦ Y aurait-il un programme féministe municipal à élaborer ?
Un programme, c’est ambitieux. Mais je suis convaincue de la nécessité d’un combat féministe à mener dans les conseils municipaux. Seulement, il faut le relayer à l’extérieur par un travail collectif et des associations ancrées sur la commune. On ne peut pas peser isolément en étant conseillère. J’ai eu beau, par exemple, parler des difficultés spécifiques des femmes dans le contexte du RMI 2 et du sexisme de la loi en vigueur, tant qu’aucun groupe de femmes ne produira lui-même cette critique sur Saint-Etienne, mon action restera très abstraite.
En plus, il n’est pas toujours aisé d’être une femme en position minoritaire dans un conseil, même si les réflexions sexistes ordinaires, au lieu de me désarmer, me motivent.
Une militante féministe dans un conseil municipal a du pain sur la planche : intervenir pour faciliter l’existence de toutes les associations et groupes de femmes, pour encourager les 8 mars, pour soutenir les luttes des femmes. C’est dans le domaine du possible. Exiger qu’il y ait une rubrique femme régulière dans le bulletin municipal, imposer un service de la petite enfance qui ne définisse pas un mode de garde exclusif mais qui soit capable de proposer aux femmes un choix réel avec des places en nombre suffisant. Organiser des débats, à partir de films, d’expositions ou d’interventions. Tout cela est à notre portée, pour peu qu’existent sur la commune des associations reprenant à leur compte tel ou tel aspect. Ainsi, dernièrement à Saint-Etienne, une association avec le soutien de la municpalité a décidé de proposer aux femmes d’un quartier immigré des activités au moment où les enfants sont en classe.
♦ As-tu des contacts avec d’autres féministes présentes dans des conseils municipaux ?
Très peu, trop peu. J’ai eu quelques rencontres individuelles avec des militantes du PSU, et j’ai eu la chance de participer à la réunion de fondation de l’URCOL, association que les rénovateurs ont créée pour leurs élus en février 1988. Après le rapport introductif d’Amicabile, une femme est tout de suite intervenue et la discussion s’est engagée durant deux heures sur la question femme, la place des élues, le sexisme dans les conseils, etc., alors que rien, initialement, n’était prévu à ce sujet. Signe que, pour les femmes, la question est brûlante.
De ces contacts, j’ai gardé le sentiment rapide que les problèmes rencontrés étaient les mêmes. Mais il serait utile d’approfondir l’analyse et surtout d’échanger nos expériences.
Propos recueillis par Natacha Brink
1 . PMI : protection maternelle et infantile. CSF : Confédération syndicale des familles. MFPF : Mouvement français pour le planning familial.
2. RMI : revenu minimum d’insertion.
Notes
- 1 . PMI : protection maternelle et infantile. CSF : Confédération syndicale des familles. MFPF : Mouvement français pour le planning familial.
- 2. RMI : revenu minimum d’insertion.