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Si toutes les femmes du monde

Sénégal : L’Afrique à l’aube du féminisme

· Cahiers du féminisme, n° 49, été 1989 · p. 39 · 966 mots

Cln séminaire international s'est tenu à Dakar du 17 au 20 avril à l'initiative de YEWWÜ-YEWWI pour la libération des femmes , groupe féministe sénégalais. Cette rencontre regroupait une quarantaine de participantes du Cameroun , de la Côte d'ivoire, du Congo, de la Guinée, du Gabon, du Burkina-Fasso, du Togo, de la Tunisie, du Maroc et de l'Algérie. Le thème du séminaire était « Cultures en crise, quelles alternatives pour les femmes africaines ».

Les objectifs du séminaire étaient d’analyser les effets de la crise économique sur les cultures et ses implications sur la situation des femmes, de voir les réponses des femmes, la stratégie pour la libération des femmes en Afrique et enfin de constituer un réseau de solidarité, de communication, de réflexion sur les femmes africaines.

Dans son introduction au débat YEWWU-YEWWI* lie crise économique et crise des cultures : « La crise économique ayant provoqué une remise en question des valeurs culturelles de l’occident, on assiste à une recherche d’identité. » « Le fatalisme, le nationalisme culturel, le retour aux sources de la tradition africaine et l’émergence d’un fondamentalisme religieux (islamique ou chrétien) sont les différentes réponses préconisées. » « Ces réponses, déclare YEWWU-YEWWI excluent les femmes et les jeunes qui aspirent à l’égalité et à la liberté, remettent en cause les droits acquis par les femmes. »

Les communications ont abordé les questions du code de la famille, de la structure familiale africaine, de l’intégrisme religieux, du rapport des femmes à la politique, de l’image des femmes véhiculée par les médias, enfin du féminisme en Afrique. Nous n’évoquerons ici que quelques sujets ; d’autres articles plus approfondis paraîtront dans nos prochains numéros.

Francine Rogombé, présidente de la Fédération des juristes africaines, prenant 1 exemple du Gabon a analysé l’évolution de la structure familiale et l’inadéquation de la législation. Les migrations des hommes, les conséquences du salariat et du regime monétaire ont provoqué une diminution de la taille de la famille et rendu les femmes plus indépendantes. En milieu mbain apparaît un nouveau type de famille monoparentale avec la femme comme chef de famille. Le législateur n’a pas suivi cette �otohon, il suffit de se référer à la loi fondamentale dans son article premier :

« La famille est la cellule de base naturelle de la société, le mariage en est le support et l’élément constitutif. Ils sont placés sous la protection particulière de l’Etat. »

Le Code du statut personnel (CSP) tunisien a toujours été, quant à lui, une référence en Afrique. Nabila Hamza, membre de l’association féministe Femmes démocrates, a souligné les acquis du CSP tout en montrant un certain décalage entre la réalité et les textes. Le CSP fut promulgé en 1956 sous Bourguiba et continue aujourd’hui de susciter des débats et des attaques notamment de la part des courants fondamentalistes islamiques qui considèrent ce code comme une œuvre d’hérésie au regard des valeurs musulmanes. Les acquis essentiels du CSP sont : la nécessité du consentement de la femme pour le mariage ; la fixation d’un âge minimal pour le mariage (vingt ans pour les garçons et dix-sept ans pour les filles) ; la suppression de la polygamie, de la répudiation, l’institution du divorce judiciaire. Il existe cependant des mesures discriminatoires telles que l’article concernant la notion de chef de famille : « La femme doit respecter les prérogatives du mari en tant que chef de famille et dans cette mesure lui doit obéissance. »

N. Hamza évoqua en conclusion le cadre politique tunisien : « Le pouvoir tunisien dans un souci d’apaisement à l’égard des islamistes a pris des mesures telle que la référence obligée à l’Islam dans tous les discours. Il n’y a, conclut-elle, de libération possible des femmes que dans un état laïc. »

Les contributions de Penda Mbow (Sénégal) et Rabia Chikh (Algérie) ont ouvert le débat autour de quelques grandes questions : l’Islam est-il plus misogyne que d’autres religions ? Faut-il faire une relecture féministe du Coran ? Pour R Chikh, il faut distinguer le conjoncturel, c’est-à-dire l’offensive des organisations politiques islamistes, du structurel, c’est-à-dire la religion comme pratique de la société civile et légitimation du pouvoir.

« Les organisations politiques islamistes, dit-elle, ont un discours simpliste qui a pour cible les pouvoirs en place considérés comme complices de l’Occident et les femmes dont les revendications d’émancipation seraient empruntées également à l’occident alors que la notion d’égalité entre les sexes serait présente dans la culture musulmane. » En conclusion, elle a affirmé la nécessité pour le mouvement féministe africain de stimuler la recherche en ce domaine. Les participantes à ce séminaire ont constaté que les femmes ont participé à tous les mouvements de libération nationale et qu’après l’indépendance elles ont été exclues de la scène politique. Elles ont souligné ainsi l’échec des « nationalismes » à propulser un projet féministe égalitaire. Plusieurs mouvements féministes autonomes ont vu le jour en Afrique.

Ainsi depuis 1982, existe-t-il en Tunisie l’Association des femmes démocrates et au Cameroun, le Collectif des femmes pour le renouveau (CFR) qui connaît aujourd’hui d’énormes difficultés pour obtenir sa légalisation. Dans d’autres pays des organisations de femmes liées au pouvoir ont été créées comme l’Union révolutionnaire des femmes congolaises (URFC), l’Union des femmes africaines liée au FLN algérien alors que l’Association pour l’égalité devant la loi entre les femmes et les hommes a été créée sous l’impulsion des enseignantes de l’université d’Alger, indépendante du pouvoir. Enfin YEWWU-YEWWI a vu le jour au Sénégal en janvier 1984 à l’initiative de militantes de gauche de divers horizons. Ce séminaire a conclu sur la nécessité de mettre sur pied une coordination féministe africaine pour diffuser l’information, lancer des campagnes de solidarité aux luttes des femmes africaines.

L’Afrique est à l’aube du féminisme mais gageons que cette première rencontre n’a pas fini de produire ses effets.

Catherine Rosehill

Notes

  1. * mot wolof signifiant rupture, rébellion.

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