Itinéraires
Cine « juive universelle »
8 mai 1945 : les nazis capitulaient. Avril 1945 : Hanna Lévy , survivante du camp de \ Bergen-Beisen, errait comme tant de déportés à l’époque sur les routes d’Allemagne, à la recherche d’un moyen de transport pour rentrer chez elle en Yougoslavie. Dans un petit sac, elle conservait précieusement les notes qu’elle avait prises dès son arrivée au camps en Août 1944 jusqu’à son départ. C’est ce journal de l’intérieur qui vient d’être édité en \ France, ainsi qu’un entretien entre l’auteur et son éditeur allemand, en 1978 1 . C’est donc un document, d’autant plus rare qu’il a été rédigé par une femme et qu’elles sont peu nombreuses à avoir livré leurs témoignages.
Hanna Lévy est née à Sarajevo en 1913 mais c’est dans le Monténégro, où elle a été nommée enseignante, qu’elle s’est engagée aux côtés des partisans contre l’occupant italien, puis contre les Allemands. C’est là qu’elle est arrêtée en février 1944 par la Gestapo, avant d’être déportée quelques mois plus tard, comme tant d’autres. « Ils étaient 75 000 (Juifs) quand l’Allemagne a attaqué la Yougoslavie, il n ’en est resté que 15 000. 60 000 d’entre eux ont été massacrés ou sont tombés en luttant dans les rangs des partisans. 2 »
Le camp
Une des premières choses qui la frappe lorsqu’elle observe ses compagnons d’infortune face aux privations, c’est la moindre résistance des hommes : « Il y une chose qui me déconcerte terriblement. C’est de voir que les hommes sont beaucoup plus faibles, moins résistants que les femmes. Physiquement et très souvent même moralement. Ils ne savent pas se dominer et manifestent souvent un manque de courage à faire pitié. » A ces lignes font écho bien des années plus tard, celles de David Rous-set : « Dans la prison et dans les camps, j’ai été fasciné par le comportement des femmes. Jeunes ou vieilles. Leur condition était plus mauvaise que la nôtre, toujours. Cependant, elles ont montré d’inépuisables ressources, une constante volonté de refus, une agressivité dans la manifestation, en complète rupture avec nos prudences et nos calculs. Aussi, une spontanéité dans la solidarité rare parmi nous. Et si parfois, il leur arrivait de désespérer, elles se ressaisissaient sans avoir besoin de lentes et tortueuses raisons. Des femmes très remarquables ont remarquablement écrit sur leurs prisons et sur leur société concentrationnaire. Pourtant, une part essentielle de ce quelles furent et de ce qu ’elles sont n ’a encore jamais été dite. » Voilà ce qu’il écrivait en préface d’un témoignage précis, sobre et terrible lui-aussi, sur les prisons argentines 3.
Ecrire, pour Hanna, c’est le moyen de résister aux nazis qui veulent anéantir chez les déportés toute trace d’humanité. Malgré la crasse, la faim, le froid et la promiscuité, elle retrouve confiance grâce à tous ces enfants qui eux aussi luttent pour leur dignité et poussent des « hourras et des cris de joie » quand elle les appelle pour commencer l’école, école clandestine bien évidemment ; grâce aussi aux autres femmes qui décident avec elle de ne plus se laisser voler la nourriture par des déportés sans scrupules et collaborateurs des Allemands. Ainsi, grâce à leur courage (elles sont prêtes à faire la grève de la faim) et leur solidarité, elles réussissent à contrôler la distribution de la nourriture dans leur section.
Mais au fil des mois, le régime du camp devient de plus en plus insupportable et comme on nous le rappelle en annexe du livre : « Au cours de l’hiver 1944, la population de Bergen-Beisen ne cesse de croître, au fur et à mesure que les Allemands évacuent d'autres camps situés à la portée de l’avance des Alliés. Fin novembre 1944, 15 000 déportés s’y trouvent regroupés, fin janvier 1945 ils sont environ 22 000, 41 000 fin février et approximativement 60 000 lors de la libération du camp, mi-avril 1945. Sous l’égide de Joseph Krammer qui a fait ses classes comme adjoint de Hoess, le commandant d’Auschwitz, Bergen-Beisen ; est devenu un véritable camp d’extermi-l nation : sans chambre à gaz, par la faim, i les mauvais traitements, les épidémies A Bergen-Beisen est devenu une sorte de\ dépotoir où sont déversés des esclaves \ épuisés, évacués d’autres camps. D'où tel spectacle que découvent les Anglais qui \ libèrent le camp : montagnes de cadavres \ se décomposant dans une odeur insoutenable, milliers d'agonisants vaincus par la famine et le typhus. Du début du mois] de mars à la libération du camp, 35 (Ml personnes environ sont mortes à Bet H gen-Belsen. 13 000 autres moururent encore dans les semaines qui suivirent la\ libération. » C’est de cet enfer où Y « on finit par confondre les vivants et les 1 morts » qu’Hanna Lévy revient. \
Le retour
Mais quand elle rentre en Yougoslavie, c’est pour apprendre que huit: membres de sa famille ont été exterminés. De 1945 à 1948, elle sera respon-j sable des émissions en langue française à Radio-Belgrade puis des publications; en français auprès du Bureau d’information du gouvernement. Mais seule et « hantée par le souvenir de (sa) familM assassinée » et désorientée par l’affron-J tement entre Staline et Tito, Hanna Lévy j décide de partir en Israël : « Pour autant, | lorsque je suis partie fin décembre 1948, | je ne débordais pas de joie. » Là-bas, elle | rejoint le PC israélien, qui, jusqu’à la| scission de 1965, regroupait juifs etj arabes. En 1968, après la guerre des Six | Jours, elle quitte le groupe communiste j auquel elle appartenait, contaminé | lui-aussi par « certaines approches chau-i vines juives ». Elle consacre alors son|
? énergie militante au mouvement fémi-[ juste et à la lutte contre la guerre menée ' Israël contre les Palestiniens, no-| tamment au moment de la guerre du | Liban.
I Depuis, Hanna Lévy-Hass vit en l France pour des raisons de santé mais ; aussi du fait de ses convictions : la 1 politique menée par le gouvernement I israélien est un véritable crève-cœur f pour cette femme qui se définit I elle-même comme « une Juive universelle » pour reprendre une expression d’Isaac Deutscher : « Je suis plutôt
-comment dire ? — une Juive ni fortunée ni chauvine, ouverte au monde et à l’humanité entière par l’esprit et le cœur, car j’ai une vision du monde nettement et foncièrement internationaliste. »
Il y a dix ans, H. Lévy-Hass concluait son entretien en exprimant la crainte que « le monde commence à s’accoutumer au pire » -, dénonçant aussi les risques de l’armement nucléaire et le « retour d’une barbarie au visage hyper-modernisé ». Mais, disait-elle, « il n ’empêche: on n’a pas le droit de s’y résigner ». On le voit, à l’heure où l’extrême droite en Europe prend un essor certain, n’hésitant pas à réécrire l’histoire pour réhabiliter Hitler, ce témoignage en direct sur l’horreur reste d’une grande actualité.
Josette Desbois
Nous avons reçu
★ L’association les Nanas Beurs a fait paraître, en mars, le numéro zéro des Carnets des Nanas Beurs.
Au sommaire du numéro un (à paraître en mai) : « Elles n’en font qu’à leur tête », les unions mixtes, le Code de la famille au Maghreb.
Pour tout renseignement : les Nanas Beurs, 126, rue Castéja, 92100 Boulogne (tél. (1) 46 21 07 29).
★ « Des violences faites aux femmes ou la force de frappe du patriarcat » : c’est le dossier du dernier numéro de la revue belge Chronique féministe (n° 30, février-mars 1989), qui aborde la question plusieurs angles : réflexions théoriques, résultats des recherches, bilan de dix années d’accueil des femmes battues, recommandation du Conseil de l’Europe.
Chronique féministe, Université des femmes, la place Quetelet, 1030 Bruxelles (Belgique).
★ Michèle le Dœuff, l’Etude et le rouet, tome 1 : « Des femmes, de la philosophie, etc. », le Seuil, 378 pages, 140 F.
L’auteur dédie tout particulièrement ce livre « aux jeunes femmes qui s ’apprêtent à entrer dans un monde où, de semaine en semaine, il leur sera reproché de ne pas être du côté de la toute-puissance, donc de croire et de faire croire que l’esprit est ailleurs ».
★ Ginette Raimbault et Caroline Elia-cheff, les Indomptables : figures de l’anorexie, éditions O. Jacob, 282 pages, 120 F.
Par deux psychanalystes, une étude de l’anorexie, à partir de leur expérience professionnelle et de l’analyse de quelques « cas » célèbres : Antigone, Sissi, Simone Weil et sainte Catherine de Sienne.
★ Louis Roussel, la Famille incertaine, éditions O. Jacob, 282 pages, 120 F.
L’analyse, par un démographe, des changements actuels de la famille, de l’évolution du mariage, du divorce, etc.
Errata
★ Suite à une note égarée concernant les sources, l’article « Citadelles masculines », paru dans le n° 48 des Cahiers du féminisme a été attribué à tort à Natacha Brink alors qu’il était presque intégralement extrait de l’article de Mariette Sineau, « Les femmes et la politique », in Universalia, 1984, supplément à Y Encyclopédia Universalis, p. 304 et suivantes.
★ Dans le même numéro également, nous avons, par erreur, attribué à Olympe de Gouges un portrait qui était en fait celui de Théroigne de Mèricourt.
Nous restituons donc ici à chacune leur propre image.
Avec toutes nos excuses pour ces erreurs.
Théroigne de Mèricourt
Olympe de Gouge
Théoigne de Méricourt
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Critique Communiste
Rouge
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Notes
- 1. Hanna Lévy-Hass, Journal de Ber-gen-Belsen, 1944-1945, éditions du Seuil, 1989. Ce journal traduit en six langues a connu une dizaine d’éditions.
- 2. Toutes les citations sont tirées du journal de H. Lévy-Hass ou de son entretien.
- 3. Miguel Benasayag, Malgré tout, éditions François Maspéro, Cahiers libres 360, 1980.