La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Entre le mépris et la pitié : Putes à jamais

Cahiers du féminisme, n° 5, juin - juillet - août 1978 · p. 23 · 545 mots

Sous l'Ancien régime, on marquait au fer rouge les prostituées. Aujourd'hui, plus subtile maistout aussi infamante, la marque se fait dans les têtes.

Alors voilà. Vous êtes prostituée et vous en avez marre. Si vous n'êtes pas maquée, ou si vous avez l'habileté de disparaitre sans laisser de traces ; si vous réussissez à trouver du travail très rapidement, avant que vos économies ne se soient épuisées ; si votre employeur ne vous pose pas trop de questions et ne vérifie pas votre curriculum-vitae ; s'il vous engage sans références, si les flics ne lui téléphonent pas pour lui apprendre votre ancienne profession ; si vous trouvez un appartement pas trop cher, si vous pouvez continuer à payer la pension des enfants en attendant la première paye, si vous pouvez convaincre l'assistante sociale pour les reprendre...

Si vous réussissez à payer la somme astronomique que vous réclament les impôts, sans se soucier de savoir si pour y arriver vous ne devrez pas refaire une ou deux passes et retomber, sans se soucier de savoir si votre nouveau salaire (ou vos malheureuses allocations chômage) vous permettent de payer un an après sans vous faire happer de nouveau dans l'engrenage (car racolage égal P.V.... pour payer les P.V. il faut faire des passes... mais comme pour monter le client il faut racoler... et que racolage égal P.V., etc...)

Si par miracle vous êtes acquittée de tous vos P.V., si vous ne cherchez pas désespérément les quelques centaines de francs qui vous éviteront la contrainte par corps et donc la taule... Si... Si... Si vous avez franchi tous les obstacles économiques, juridiques de la course à la « réinsertion », eh bien, vous n'avez gagné que le droit d'être écartelée entre deux choix aussi impossibles l'un que l'autre :

e Taire les mois et les années de votre vie ou vous vous êtes prostituée, c'est à dire vous mutiler de votre passé : vous surveiller sans cesse dans la crainte d'un mot trop révélateur ; craindre la rencontre d'un ancien client ; écouter en silence les autres déchirer à belles dents celles qui sont restées sur les trottoirs ; vivre dans l'angoisse que vos amis, votre mari, vos enfants l'apprennent et vous rejettent ; intérioriser la soi-disante honte et perdre peu à peu pied avec la réalité de sa vie.

e Essayer d'assumer votre passé de prostituée, en parler : mais n'en parler que là où il n'y a pas trop de risque, car, très souvent, c'est une inconscience suicidaire de le dire à ses collègues de travail, dans son syndicat ou son organisation politique. En parler, c'est à dire s'attendre aus insultes, aux questions voyeuses... ou, au mieux, aux regards gênés et aux silences lourds. Douter des motivations de chaque horrv-mequi vous approche, craindre que vos copains vous le reprochent. Devenir de plus en plus agressive, la meilleure défense étant encore l'attaque.

Le ghetto dans lequel vivent les prostituées ne s'ouvre pas forcément lorsqu'elles réussissent à changer de métier. Il est aussi dans nos têtes.

« Etre prostituée, ce n'est pas tellement un métier du sexe, c'est plutôt une façon d'être regardée différemment, d'être rejetée et même de te sentir différente. Ce qui importe, c'est plus le mot que l'activité. »

« Une vie de putain »

Notes

  1. Avant, vous êtes une femme. Pendant, vous êtes une pute.
  2. Après, vous serez toujours une pute.

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