La prise de conscience des femmes syndiquées
Pouvez-vous définir dans quel contexte général s’est effectuée la prise de conscience des femmes syndiquées de l’Etat espagnol et ce qui a incité le syndicat des Commissions ouvrières (CO) à impidser la création de commissions féminines syndicales en son sein ?
Nadi Camacho. — Il faut souligner le rôle que jouèrent les femmes dans la lutte syndicale durant la période précédant la constitution du syndicat des Commissions ouvrières en tant que tel. On en a de nombreux exemples, comme la lutte des femmes de la fabrique de porcelaine Alvarez qui fut à l'origine de la grève générale de Vigo. Il faut dire que la participation des femmes aux luttes importantes de la classe ouvrière est un phénomène historique, qui s'est traduit par leur présence massive dans les assemblées comme dans les grèves, même s’il est vrai qu’il leur était difficile d’être active de manière constante. Avec la légalisation du syndicat, leur participation aux activités des CO est devenue plus « facile et le prestige dont elles jouissaient vu les luttes qu'elles avaient déjà menées explique quelles aient pu poser le problème de leurs revendications et de leurs besoins spécifiques dans un contexte relativement favorable. On ne peut pas dire que ce fut l'enthousiasme, mais elles ne rencontrèrent pas non plus de résistances importantes de la part des directions syndicales.
D'une manière générale, il faut néanmoins souligner qu’il n’existait pas, dans le syndicat, un niveau de conscience très élevé en ce qui concerne l’oppression des femmes. Il s'agit d'ailleurs d'un problème plus large qui fait que le mouvement ouvrier était en retard, non seulement sur un point aussi important que celui-ci, mais sur un problème comme l’écologie ou sur d’autres points qui, jusque là, ne lui étaient pas apparus comme importants.
Le débat sur la Constitution espagnole a engendré le débat sur la situation des femmes
Cependant, la situation politique dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, le fait notamment que le débat sur la Constitution traverse l'ensemble du mouvement ouvrier, a permis de poser les problèmes relatifs à la situation sociale des femmes. Il faut comprendre l'importance de ce débat dans un pays où toute forme de démocratie a été bannie jusqu'à il y a peu et la possibilité que cela donne de dépasser la discussion sur des revendications purement économiques pour aborder frontal ement la question des revendications politiques et sociales que les femmes mettent en avant. La création de commissions féminines et de secrétariats responsables du travail parmi les femmes dans le syndicat exprime la prise de conscience qui s’est effectuée sur ces problèmes.
Le contenu de la Constitution sera peut-être un désastre. mais ce peut aussi être un texte entation définissant les lignes générales d’un régime démocratique dans notre pays. L'importance, par exemple, qu’on y aborde la question du droit au travail, d’une loi sur le divorce ou sur l’avortement apparaît aux yeux de tous dans le syndicat, et les militantes des commissions féminines en sont particulièrement conscientes. Ce qui n'implique pas que tous et toutes aient pleinement assimile i les enjeux de la lutte contre j l'oppression des femmes Mais j il existe une compréhension I réelle de l'urgence de la bataille j a mener autour de la Constitution. un sentiment qu'il ne faut pas louper le coche, que ce qu'on n'arrivera pas à imposer aujourd'hui, on ne pourra pas nécessairement l'obtenir dans deux ans.
Les revendications mises en avant
Alicia de Diego. — Le type de problèmes que posèrent les féministes et les travailleuses les plus conscientes ont permis au syndicat dans son ensemfcle de faire un pas en avant, car les revendications avancées allaient bien au-delà des plates-formes existantes. La question de la contraception, que les femmes syndiquées ont posée en la liant à la question du droit au travail et de la Sécurité sociale, par exemple, montre bien la dynamique du débat engagé. Et ce sont autant de points qui seront discutés et intégrés dans les plates-formes revendicatives soumises au vote des congrès des CO. Les barrières concrètes qui s opposent à une participation active des femmes aux activités syndicales, sociales ou politiques. font que beaucoup d'entre elles voient aujourd'hui toute 1 importance de la bataille à mener pour changer cette situation, pour que les tâches domestiques auxquelles elles sont censées se consacrer cessent d'être un obstacle à leur engagement dans la lutte de la classe ouvrière.
Ce ne sont pas les directions syndicales qui ont proposé la création de commissions féminines mais bien les militantes qui étaient soucieuses de résoudre le problème de la participation des femmes du syndicat, de leur présence dans les organes de direction, etc. Dans un contexte assez exceptionnel puisque le syndicat était tout juste en train de se constituer et qu'il régnait une très grande ouverture aux propositions de chacun. ces camarades sont parvenues à faire admettre aux directions qu'il fallait créer des structures spécifiques pour répondre aux besoins particuliers des travailleuses. Cela fut accepté pour des raisons déjà indiquées par Nadi. mais aussi parce que les groupes féministes, dont la bataille avait porté jusque là sur une série de thèmes liés aux revendications spécifiques des femmes, commençaient à centrer leur action sur la question de la Constitution. Et ce ne fut pas sans influence sur la façon dont on aborda dès lors la question de l’oppression des femmes dans les rangs syndicaux. Le débat porta sur la nécessité pour le syndicat de combler le retard et de prendre l'initiative en s'appuyant sur ces commissions féminines pour que les acquis du mouvement féministe deviennent également ceux du mouvement ouvrier (des CO dans le cas précis).
De nombreux congrès des CO — soit des congrès de branches, soit des congrès locaux — se sont tenus ces derniers mois. Qu’ont-ils apporté de nouveau en ce qui concerne les femmes ? Est-ce qu’ils ont permis de préciser les axes d’intervention et les perspectives d’action du syndicat contre la surexploitation et contre l’oppression spécifique des femmes ?
Nadi Camacho. — Il y a deux éléments qui ressortent des derniers congrès. D'une part, c’est la réalité du travail effectué. En ce qui concerne les commissions féminines, par exemple, elles ont fonctionné de manière plus ou moins sporadique, mais à Madrid, cela fait tout de même presque deux ans qu'elles existent. D'autre part, ce qui est important, ce sont les textes qui ont été discutés et votés, et la volonté d'intégrer les revendications sociales et politiques contenues dans les plates-formes spécifiques relatives à l'oppression des femmes, au programme d'ensemble du mouvement ouvrier.
En liaison avec le mouvement féministe, le syndicat peut jouer un rôle irremplaçable — bien que non exclusif — dans la lutte de libération des femmes. En raison de ses objectif, qui sont notamment d'imposer un changement dans les conditions de vie et de travail de milliers de femmes.-il me semble que le syndicat peut repondre par des propositions concrètes aux problèmes qui sont posés. Pour la première fois cette année, les syndicats ont pu tenir officiellement des congrès préparés dmocratiquement. Dans l'hôtellerie , par exemple, où travaillent un très grand nombre de femmes, il a été avance une revendication pour que toute personne ayant à sa charge un enfant de moins de dix ans puisse bénéficier de l’horaire libre. Une telle revendication ne concerne pas uniquement les femmes, mais il est évident que ce sont d’abord elles qui bénéficieraient d’un tel accord puisque, à l'heure actuelle, ce sont d'abord elles qui s'occupent des enfants. Cependant, nous avons formulé la chose de manière à ce que les hommes puissent bénéficier de ce type de mesures et le débat doit porter sur le fait qu’il faut qu’ils prennent en charge leur part de tâches en ce qui concerne les enfants, le ménage, etc.
Dans le textile, par ailleurs. nous exigeons que la femme puisse changer de poste de travail dès le quatrième mois ac ia grossesse et nous revendiquoi. aussi l'amnistie pour tous les prétendus « crimes féminins ». (avortement, adultère, etc ). Il s'agit là d’une bataille qui ne sera pas facile. Mais ce qui est certain, c'est que s'il s'appuie sur les commissions féminines. s'il met un tel programme revendicatif en avant, s'il se bat réellement pour obtenir gain de cause et que ces points soient intégrés dans les contrats collectifs, le syndicat peut imposer un changement dans les conditions de travail des femmes
Alicia de Diego
Nadi Camacho
Les liens entre les syndicats et les groupes féministes
Mais il y a une chose qui est décisive — et qui a déjà partiellement trouvé une solution dans la réalité — c'est la question des liens qui peuvent exister entre le syndicat et les groupes féministes. car cela détermine le travail qui pourra être effectué dans leur position personnelle, il semble que l'ensemble des camarades (dont nous faisons partie) qui forment l'équipe de responsables du travail femmes dans les CC soient favorables à l'existence d une coordination avec les groupes féministes Mais ce qui est moins clair. c'est comment, selon quel critères. établir une telle coordination Nous ne pouvons pas continuer à être suivistes en ap puyant des actions sporadiques comme nous l avons fait jusqu'ici — avec une présence irrégulière dans les coordinations — sans que cela donne lieu à une reelle discussion à ce sujet dans les secretariat et dans les commissions feminifes. et sans qu'il y ait de débat à ce propos au niveau des instances de direction du syndicat. C'est le premier problème qui doit être résolu si nous voulons pouvoir établir une coordination beaucoup plus étroite avec l'ensemble des groupes féministes.
Dans le syndicat, une bataille féministe à trois niveaux
Alicia de Diego
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j En ce qui concerne notre j relation avec le mouvement | autonome des femmes, il faut ; souligner que notre présence j dans les coordinations a été jus-i qu'ici de caractère essentielle-| ment conjoncturel, comme la j dit Nadi La coordination du j mouvement à Madrid, par j exemple, nous a convoquées dans des moments bien précis, comme à l'occasion du 8 mars cette année, pour la journée internationale des femmes travailleuses. Pour l'instant, il n'existe pas de vision très claire, dans le syndicat, quant aux médiations qui permettraient d'établir des liens centraux avec le mouvement. mais il n'y a pas de doute que nous devons trouver le moyen d'effectuer la jonction avec toutes les luttes féministes qui se situent dans une perspective de classe.
Ceci dit. force est de voir que la question de la liaison entre le mouvement autonome et le syndicat est rendue confuse par les attitudes qui prévalent chez certaines féministes de la coordination. D'une part, elles constatent l’incapacité du mouvement à répondre à tous les problèmes que posent aujourd'hui la radicalisation très massive des femmes en raison des limites de l’implantation des groupes femmes dans les entreprises et dans les quartiers populaires. C’est pourquoi elles en sont venues à rechercher des liens avec les organisations capables de toucher la masse des femmes de la classe ouvrière (c’est-à-dire les syndicats, et avant tout les CO vu que jusqu'ici, c’est la seule organisation à avoir accordé une attention particulière aux problèmes spécifiques des femmes). Mais d’autre part, ces femmes craignent que les liens avec les syndicats ne soient une façon pour eux de récupérer leur lutte et de faire passer sous la table certains aspects essentiels de la bataille qu elles ont menée depuis deux ans.
C'est donc qu'à partir d'une clarification de nos positions respectives que nous parviendrons a définir quel pourra être le développement futur des liens entre mouvement féministe et mouvement syndical, et quelles sont les perspectives de débat et d intervention qui peuvent être mises, en avant