La révolte des prostituées de Juin 75 n'a pas éclaté subitement comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Et si elle a stupéfait tant de gens, c’est que rares furent ceux qui prêtèrent attention à ses premières manifestations dans la région lyonnaise. Depuis 1971, les meurtres, les tortures et les aggressions de prostituées se succédaient sans que les es soient jamais inquiétés.
En avril 1974, on trouve le cadavre mutilé de Renée Grangeon, étranglée lentement par un fil électrique après avoir eu les ongles arrachés et subi le supplice de la baignoire. En Mai 1974, on découvre dans une décharge à ordures celui de Chantal Rivier : genoux éclatés, corps lardé de coups de couteaux, tête écrasée. Ces meurtres déclenchent une telle émotion chez les prstituées lyonnaises qu'en juin se tient une réunion entre prostituées, avocats, militants du Nid et journalistes. Un texte collectif axé sur la sécurité y est rédigé ; il sera distribué au syndicat de la Magistrature et à la presse puis diffusé sous forme de tract aux prostituées.
En août, un nouveau meurtre soude le mouvement naissant. Une nouvelle rencontre est décidée pour la rentrée et y sont invités les responsables lyonnais de la répression contre la prostitution. Les revendications des prostituées se précisent, la solidarité grandit ; les filles se mobilisent contre l'arbitraire des arrestations et des amendes. Pourtant, comme à dessein, les flics jouent les cow-boys, la chasse aux prostituées est ouverte jour et nuit. Traquées, insultées. Dès février 1975, on ressort une vieille loi permettant de condamner à la prison en cas de récidive pour la même condamnation dans la même ville et la même année.
En Avril 1975, 80 prostituées se retrouvent ensemble pour la première fois. Leur but ? Informer la population de la façon dont elles sont traitées : lettres à la préfecture, prises de contacts avec les journalistes et surtout participation aux Dossiers de l'Ecran à un débat sur la prostitution. C’est Ulla, acceptée par les filles de Lyon comme porte-parole qui les représentera à cette émission. L'impact sera inattendu. Le grand public ne comprendra pas et sera choqué par cette putain qui ose penser et parler. Mais toutes les prostituées de France ont entendu Ulla ; l'émission jouera un rôle de catalyseur, on s'en rendra compte lorsque toutes les prostituées de France se soulèveront ensemble dès que sera connue l'occupation d'église de Lyon.
Entre Avril et Juin, les initiatives de toutes sortes se multiplient ; les filles tentent de contacter les divers responsables dans divers ministères. En vain. Mais les condamnations pleuvent et les premières peines de prison sont prononcées. Les prostituées refusent la taule ; en quelques mois, elles ont appris à exister comme force collective, à relever la tête. Aussi décident-elles de mener des actions spectaculaires. Mais quoi ? Une manif ? Non, elles en ont fait une en 1973 à Lyon et la presse les a ridiculisées. Une occupation ? Oui, mais où ? Tout d'abord, elles décidèrent de s'enfermer dans l'appartement de celles qui étaient condamnées. Puis, pour éviter une répression immédiate et créer un évènement spectaculaire, elles choisirent d'occuper une église. Et le lundi 2 Juin, 100 à 150 prostituées pénétraient par petits groupes avec des ruses de Sioux dans une des principales églises du Centre de Lyon, l'église St Nizier. Une lettre tract est distribuée à la presse et aux passants :
« Lettre à la population. »
« Ce sont des mères qui vous parlent, des femmes qui essaient d'élever seules leurs enfants le mieux possible, et qui ont peur aujourd'hui de les perdre. Oui, nous sommes des prostituées, mais si nous nous prostituons, ce n'est pas parce que nous sommes des vicieuses : c'est le moyen que nous avons trouvé pour faire face aux problèmes de la vie. La société a l'habitude de nous juger, et de nous rejeter dans un ghetto de mépris ou de pitié. Nous sommes considérées comme des femmes « sales », « anormales », et cependant les gens disent : « ils en faut. »
« Parce qufw il en faut », la loi française n'interdit pas la prostitution et, en principe, nous sommes des citoyennes comme les autres. Mais parce que la société a honte de « nous vouloir », on nous traite comme des délinquantes, comme des êtres sur lesquels la police peut exercer tous les pouvoirs répressifs.�
« M. Poniatowski veut-il redorer le blason de la police lyonnaise éclaboussée par l'affaire de Lyon en 1972 (la découverte de policiers proxénètes) 7 Veut-il nous acculer à demander la réouverture des maisons closes, sources de revenus intéressants pour l'Etat 7 Toujours est-il qu'il a ordonné à la police lyonnaise de nous accabler de procès-verbaux (nous enavons 3 ou 4 par jour, d'un montant de 160 Frs l'un: l'Etat n'est pas perdant) et même de nous jeter en prison. Depuis quelques semaines, en effet, nous sommes les unes après les autres taînées devant les tribunaux de police de Lyon et de Villeurbanne pour y répondre de récidive à l'article R 34 du Code Pénal, qui sanctionne « l'attitude de nature à provoquer la débauche ». Qu'est-ce qu'une telle « attitude » 7 Qu'est-ce qu'une telle « débauche » 7 Les juges sont bien incapables de répondre, et nous sommes condamnées à des peines de prison sous l'accusation ridicule d'avoir fait des sourires aux passants de sexe masculin.�
« Nous n'irons pas en prison pour cela. Des femmes devraient être actuellement incarcérées : nous les avons soustraites à la police, et aujourd'hui, nous nous sommes réfugiées dans une église. Elles n'iront pas en prison. Ou alors la police devra nous massacrer pour pouvoir nous y entraîner.
« Nous, nous lui opposerons une résistance passive. Nous sommes les victimes d'une politique injuste. Nous ne vous demandons pas de défendre la prostitution, mais de comprendre qu'ils n'ont pas le droit de nous faire ce qu'ils nous font en ce moment. Personne n'a jamais pu changer de vie en recevant des coups de matraque.
« Soyez avec nous, contre l'injustice qui nous accable. Après, nous pourrons discuter pour savoir si la société a besoin de la prostitution... »
Très vite, les médias font la une sur l'occupation. Jeux de mots dégueulasses à l'appui, mépris paillard et embarras. Les journalistes voient l'événement à travers l'image mythique de la prostitution. Mais les prostituées ont gagné, on parle d'elles, les gens s'interrogent. Visiteurs et visiteuses se succèdent ; des féministes installent un poste vidéo devant l'église pour que tous puissent voir et entendre les prostituées. Un contact concret s'établira durant 7 jours entre les filles et ceux qui restent massés sur le parvis, obligeant chacun à voir des femmes derrières ces « putes », et à ne plus les appréhender seulement à travers leurs phantasmes.
La révolte se propage partout en
France avec occupations d'églises et grèves : Grenoble, Marseille, Montpellier, Toulouse, St Etienne, Cannes. Pourtant, le gouvernement reste planqué, drapé dans un digne silence.
Mme Giroud, sans doute éffarouchée, refuse de discuter avec elles, expliquant que ce n'est pas le rôle de la déléguée à la condition féminine. Puis les filles de Paris occupent la chapelle St Bernard à Montparnasse. Cette nouvelle extension, qui donne au mouvement un caractère national, effraye le gouvernement. Le fauve a peur, il envoie ses matraqueurs pour des expulsions plus que brutales. Mais les prostituées ne s'avouent pas battues. Elles préparent la première réunion des Etats généraux de la Prostitution. Et aussi elles vont occuper le chateau de Giscard à Chanonat, près de Clermont-Ferrand accrochant une banderolle : « Nous sommes venues de toute la France visiter le château que M. Giscard d'Estaing a pu se payer avec le prix de nos amendes et de nos impôts. »
Puis ce sont divers meetings. Le mouvement s'essoufle un peu, les médias n'en parlent plus, on raconte un peu n'importe quoi sur la manipulation par les proxénètes. Pourtant, le collectif des Femmes Prostituées continue à se réunir et à agir. Mais les filles ne voient pas bien la nécessité d'une structure permanente. Féministes et partis ouvriers ont d'autres chats à fouetter, et les perspectives sont minées. Pourtant, la situation des prostituées ne fait que s'aggraver, et la révolte couve toujours sous la cendre.
Quelques revendications des femmes prostituées
I. Travail (libre exercice de la prostitution)
prostitution)
(
Art. 2. — Les femmes prostituées exigent que leur soit accordée cette liberté privée de se prostituer, comme le leur autorise la loi, et donc d'exercer leur activité où et comme bon leur semble, c' est -é -dire soit en appartement, studio ou chambre, aussi bien en location qu'en prorpiété propre ; de nombreuses jeunes femmes n'ayant pas toujours forcément les moyens de se payer un studio ou un appartement.
(...)
Art. 4. — Dans toute considération sur les lieux possibles de prostitution. la sécurité des femmes prostituées doit être regardée comme prioritaire. Par conséquent, il ne faut pas leur interdire de se grouper, notamment en partageant un même appartement si elles le désirent. Deux femmes prostituées vivant ensemble ne constituent pas automatiquement une assistance é proxénétisme ni une augmentation de profits, mais bien plutôt une assistance è la sécurité de chacune, leur permettant d'éviter par là bien des agressions dont les prostituées sont trop souvent victimes (ce qui explique les gros chiens de garde qu'elles ont très souvent avec elles).
Art. 7. — A ce sujet, elles redisent avec vigueur : « Non à la réouverture des maisons closes » ou « Eros-cen-ters » ou toutes maisons de travail, quelles qu'elles soient, qui voudraient ainsi commercialiser leur activité au profit d'autres personnes — que celles-ci soient l'Etat ou d'autres...
Art. 8. — Cette même exigence de non-commercialisation doit pouvoir également s'appliquer aux municipalités. Il n'est donc pas question d'avoir à supporter une patente municipale ou quelque taxe que ce soit, comme certains maires l'ont quelquefois envisagé.
Las femmes prostituées ne sont pas des sex-shops.
Art-9-— Selon la loi en cours, les femmes prostituées ne sont pas des délinquantes. Il est donc inadmissible que la police exerce sur elles un contrôle permanent et qu'elles soient regardées par certains comme leur « Çhasse-gardée » avec le souci d'en faire la « capture » avec a chaque fois une « prime de capture »'en guise de récompense pour leur bon exploit de « chasseur ».
Cette manière de faire est une atteinte à leur dignité. En tant que personnes, les femmes prostituées revendiquent donc que leur soit appliqué le régime commun à tout citoyen/citoyenne, en matière de surveillance sur la voie publique, n'ayant pas à être surveillée plus que tout autre. (A-t-on jamais vu des ouvriers ou des vendeuses se faire contrôler plus particulièrement pendant leur travail pa�r les services de police 7)
Art. il. — Nombre de femmes sont pourtant aujourd'hui poursuivies pour << attitudes de nature à provoquer la débauche » ou même pour « racolage actif » sans que les délits aient été réellement commis par elles. Elles demandent donc :
— l'arrêt des poursuites engagées ;
— l'amnistie des peines prononcées ;
— et surtout, à l'avenir, la suppression de l'application particulière de cet article R 34 qui leur est faite.
Les femmes prostituées veulent bien se soumettre à des articles de loi destinés è tout citoyen/ citoyenne, mais refusent catégoriquement que leur soit appliqué un régime particulier pour la seule raison qu'allés sont des prostituées. Elles exigent donc que soient déterminées pour l'avenir — d'une manière absolument précise — ces « attitudes de nature è provoquer la débauche », susceptibles de pénalisation, et applicables è toute personne en France, quelle qu'elle soit, èans aucune forme de discrimination. Ce qui revient è dire que les femmes prostituées refusent toute forme de marginalisation qui voudrait faire d'elles une « espèce è part » du reste de la population.
Art. 12. — Le fichier concernant les femmes prostituées est depuis longtemps supprimé, en raison de l'article 5 de la loi du 13/4/1946 qui spécifie que « sont abrogées toutes dispositions réglementaires prévoyant l'inscription des personnes prostituées sur des registres spéciaux de police ou l'obligation pour elles de se présenter périodiquement aux services de police. Les registres et fiches seront détruits ». En vertu de cette loi, il est donc illégal que les services de police continuent à mettre « en fiche » chaque femme prostituée repérée sur le trottoir. Ils prétendent qu'ils en ont besoin pour leurs services internes d'organisation de la police. Mais alors, quelle différence y a-t-il avec l’ancien fichier 7
Il est de même inacceptable qu'une femme prostituée qui veut quitter la prostitution soit obligée d'aller se faire « déficher » (suivant le vocabulaire d'usage) au commissariat. Qu'est-ce que ces « fichages » et « défichages » veulent dire, par rapport è cette soi-disant liberté française de pouvoir disposer de son corps en vue d'une prostitution privée 7 (Qui plus est, il est également è peu près certain que les services de police gardent toujours les dossiers des femmes prostituées, pour raisons de sécurité publique, alors que tout dossier devrait être détruit.)
Art. 17. — Actuellement, de tous les côtés, l'Etat cherche è soutirer de l'argent aux femmes prostituées. alors que celles-ci sont tout disposées è en donner. Mais n’ est-il pas intolérable que les prostituées soient en même temps pénalisées et fiscalisées 7 En fait, cette double manière de tirer de l'argent de la prostitution, ne fait-elle pas de l'Etat le premier proxénète 7 Si donc l'Etat veut imposer demain les femmes prostituées, il lui faut revoir au plus tôt sa politique de répression par les amendes... ou vice-versa I De toute manière un choix s'impose.
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II. Finances (pénalisation ou fiscalisation ?)
Art. 21. — Selon les statistiques officielles parues dans « La journal médical » du 18 Juin 1975, et dont a fait état Mme Simone Veil, les femmes prostituées sont loin d'être les premiers agents de contamination des maladies vénériennes, contrairement aux opinions reçues. En effet les rapports libres avec des amis de rencontre représentent l'origine principale de cette contamination, soit 76% en 1970, 81 % en 1972 et 84% en 1973, ce qui ne laisse plus que 16% susceptible d'être attribué aux femmes prostituées I
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III. Santé (prévention des maladies vénériennes)
Art. 22. — Toutefois, il est vrai que leurs activités les exposant quo tidiennement au péril vénérien, les femmes prostituées sont <f accord pour se soumettre aux lois tendant è combattre celui-ci comme tout citoyen/ citoyenne. (Leurs clients ne devraient-ils pas avoir aussi ce même souci 7)
IV. SOCIAL (le droit à la protection sociale pour elles et leurs enfants)
Art 26 — Comme tout Français Française, les femmes prostituées ont droit, en qualité de femmes et citoyennes è part entière, è la protection, è la santé, è la vieillesse décente. Que I on soit célibataire. marié! a), avac charga ou non da famille ca droit ast inclus dans la déclaration das droits da l'homma.
Catta protection ast dus. qu'il y ait ou non activité salariée.
Art. 27 — En vertu da ca droit, las femmes prostituées demandant donc la bénéfice da la Sécurité sociale pour allas at leurs enfants.
(Elias estiment d'ailleurs que ce bénéfice pourrait également être étendu à toute personne n’en profitant pas encore )
Art. 28 — En ce qui concerne les Allocations familiales et autres prestations liées au fait que la majoité d'entre allas ont des enfants (comme par exemple las bourses scolaires). les femmes prostituées demandent que leur situation soit reconnue au même titre que celle de beaucoup d'autres femmes « chefs de famille ». Que leurs droits, au niveau des enfants. soient exactement les mêmes que pour d'autres et qu’elles en soient informées régulièrement par l'intermédiaire de services compétents. comme ils devraient exister dans tous les départements selon les ordonnances de 1960.
Art. 30. — Il est évident que si toutes tes jeunes femmes prostituées avaient tous leurs droits aux prestations sociales, il y aurait beaucoup moins de problèmes pour la réinsertion de ces dernières.
Une jeune femme, en effet, qui percevrait toutes ses prestations normalement, si elle voulait s'arrêter de travailler, le pourrait beaucoup plus facilement, ne se sentant plus isolée ni pestiférée.
Fait en date du 30 Septembre 1976.