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Faire reconnaître la prostitution comme le produit de cette société : Interview des militants du NID

Cahiers du féminisme, n° 5, juin - juillet - août 1978 · p. 34-35 · 1 574 mots

Le Nid est une association de bénévoles et d'éducateurs professionnels qui se sont donnés pour tâche d'aider les prostituées à s'en sortir. Pour cela , // a, depuis sa création , organisé foyers , permanences, ateliers, etc. Le Nid lutte depuis plus de trente ans pour que les prostituées trouvent un lieu, des gens qui les aident collectivement, pour que la prostitution soit reconnue comme le produit de cette société. C'est dans les locaux du Nid que s'était tenue à Lyon, la première réunion qui avait, en juin 1974, marqué le début de ce qui sera leur révolte un an plus tard. Nous avons rencontré des militants et militantes du Nid pour qu'ils nous parlent de ses activités...

Le Nid : 7, rue du Landy 92110 Clichy, tél. : 270.9Z40. Sa revue trimestrielle s'appelle « Femmes et Monde ».

• Comment est née votre association, le Nid, et quelles sont ses activités ?

— Personnellement, je suis un des fondateurs du Nid. Je suis d'origine bretonne et quand je suis arrivé à Paris pendant la guerre, j'ai été invité à rechercher les personnes originaires de la Bretagne, mes compatriotes. J'ai découvert à ce moment-là, en 1943, des femmes en détresse dans le quartier des Halles. Les maisons de tolérance fonctionnaient à plein pour les soldats allemands, et les autres femmes mouraient littéralement de faim, car il n'y, avait plus de clients. Elles demandaient surtout à manger et nous avons fait venir du ravitaillement de Bretagne. On a ainsi accueilli les premières femmes dans le quartier de la République, en liaison avec des dispensaires du quartier. Très vite, on a été débordés par les demandes et on a aménagé une villa abandonnée à Fontenay-aux-Roses.

On s'est alors aperçu tout de suite qu’il fallait organiser un atelier pour les occuper. C'est ainsi que sont nées petit à petit toutes nos activités. Tout se faisait à base de bénévolat, aujourd'hui, nous recevons quelques subventions : dans nos foyers, il y a des éducateurs spécialisés, mais beaucoup de choses sont faites par des bénévoles. Nous avons déménagé plus tard à Clichy car cela nous mettait d'emblée beaucoup plus dans le milieu du travail. Nous avons plusieurs centres à Paris et ailleurs. Il y a cette permanence ici par exemple, en plein Pigalle. Nous n'acceptons que des femmes majeures et volontaires. Pour nous, il s'agit de donner une aide directe aux femmes prostituées et cela peut aller depuis lui apprendre à lire jusqu'à lui donner la possibilité d'avoir une formation profes-sipnnelle, de toucher d'emblée un minimum d'argent, de l'aider dans ses démarches, etc.

Aujourd'hui, la plupart d'entre elles viennent de cités vraiment sous-prolétaires et on en retrouve plus d'analphabètes qu'il y a quinze ans, ce qui peut apparaître paradoxal. Dans tous les cas, notre action se situe sur le terrain lui-même, sur le trottoir. Notre but est d'aider à réinsérer celles qui le désirent mais aussi d'informer toutes les organisations, quelles qu elles soient, sur la réalité de la prostitution et les conditions des prostituées aujourd'hui. Il s'agit en effet du résultat d’une société, de l'aboutissement de conditions de vie, de logement, de situation affective, etc., bref de tout ce capitaliste.

C'est pour cela qu'au moment des élections nous avions envoyé un questionnaire à tous les partis politiques, dont nous avons publié les réponses dans un numéro de notre journal. Peut-être que plus il y aura des femmes qui s'en sortent, qui rejoindront un collectif, plus cela avancera.

• Combien de temps une femme reste-t-elle en moyenne dans un foyer ?

— Cela peut être deux heures, deux jours, deux mois, deux ans, étant donné que c'est le volontariat. Les ateliers tentent de donner une adaptation au travail, mais il faut au moins six mois et je voyais l'autre jour par exemple une personne qui est là depuis deux ans environ. En ce qui concerne les problèmes d'amendes, d'impôts en suspens qui sont un gros facteur de blocage pour une réinsertion des prostituées, il y a ici une personne qui fait une permanence juridique et on tâche d'obtenir leur arrêt. Il y a en effet des personnes qui ont des rappels qui vont de huit à vingt-quatre millions ! Mais un des problèmes auquel on est confronté c'est le fait que souvent les débouchés sont difficiles à trouver.

• Oui, mais parfois aussi et même souvent elles disent que pour retrouver un boulot pénible et qui rapporte à peine le SMIG elles préfèrent rester au trottoir...

— Ce serait une étude à faire que le sens accordé à l'argent. C'est l'argent, l’argent, toujours l'argent... et ce n'est pas comparable aux petits salaires qu' elles vont rencontrer, mais une personne, qui a rencontré une amitié, des relations autres, avec des militants ou pas, son point de vue, le sens qu elle veut donner à sa vie change, et l'argent n'est plus le premier. Etant donné cet entourage, cet environnement, cette possibilité d’apprendre un travail, ce n'est plus l'argent qui prime, à condition bien sûr qu'on ait pu régler tous les problèmes essentiels : minimum pour vivre, pour son enfant, etc. Et ce n'est pas toujours facile. Mais rencontrer un autre milieu entraîne un renversement des valeurs.

Michelle. — J'ai un fait personnel à raconter là-dessus. L’autre jour en consultation, j’ai vu une personne qui est depuis sept ans à la Madeleine et elle me dit : c'est la dernière fois que je viens vous voir. J'étais très étonnée car je ne m'y attendais pas et je lui ai demandé comment elle allait s'en sortir: alors, elle m'a dit : « J'ai trouvé un travail de vendeuse, j'ai rencontré un ami, il m'a donné la possibilité de trouver un travail et d'avoir un petit logement. » Et elle me disait : « J'en ai tellement assez de n'être considérée que comme une prostituée, de ne plus être libre finalement, que maintenant je ne gagne vraiment pas grand chose, mais je préfère ce travail-là que ne pas être propre. » Moi qui ai été prostituée pendant longtemps, je sais bien que c'est un gros problème, mais ce problème de hic |e I ai dépassé le jour où j'ai rencon iré de véritables amitiés, des gens qui trouvaient cheminer avec moi et qui me disaient: « Mais tu t'en sortiras », qui me faisaient confiance alors que je sa vais à peine lire et écrire. J'en connais des tas de copines qui s'en sortent.

J en connais qui gagne 280 000 bal *es Par mois et qui s'en sort pourtant avec son môme et le loyer à payer. Elle commence à découvrir sa conscience ouvrière et elle me dit : « Dans le fond, je fais partie du monde ouvrier et quand je les vois défiler j'ai envie de défiler avec eux, je sens que c'est ce peuple-là qu'il faut que je rejoigne. » Alors le fric ? C'est important dans la vie mais ça devient secondaire dès l'instant qu'on a des copains.

Le discours qu'elles nous tiennent au trottoir, il faut absolument l'accepter car c'est vrai, mais quand elle voit qu'elle n'est plus seule, ce drame de l'argent passe au second plan. J'en ai vu arriver au centre dont tout le monde disait qu'elle ne pourrait pas s'en sortir, etc. Mais c'est vrai qu'elle n'a pas envie d'être femme de ménage, d'être en usine, seulement le jour où la copine a rencontré des copains dont elle est sûre, ou un groupe de femmes, elles ne voit plus les choses pareil. Et quand on est sur le trottoir on ne peut pas voir autre chose, surtout aujourd'hui. Avec la situation économique, elle est sûre que jamais elle ne s'en sortira. C'est pour ça que c'est important les mouvements qui lui font rencontrer des gens engagés dans la lutte, qui ont un boulot sur le plan politique ou syndical, de façon à ce que la copine rencontre une autre espérance, qu'elle ait envie de faire quelque chose. C'est pour ça que c'est important d'aller contacter les personnes là où elles sont, dans une durée, il ne faut pas aller les voir, un soir... Il faut un déclic un jour, pour qu'elles s'en sortent, mais ça ne se fait pas du jour au lendemain.

C'est vrai aussi qu'il y en a qui conçoivent le pas nécessaire pour s'en sortir sous l'angle de l'argent : je gagne beaucoup, je gagnerai beaucoup et c'est par exemple le petit commerce acheté, mais ce n'est pas du jour au lendemain qu'on peut en faire marcher un, seule, sans milieu de travail I Mais dès l'instant qu'on se sent accueilli comme les autres, il y a quelque chose qui se passe. S'il n'y a pas d'engagement, il y a des richesses en elle qui ne s'épanouiront pas. Il faut surtout que jamais elles ne sentent de rejet car sinon comment se réinsérer.

• Pouvez-vous, vous, avoir une idée sur le proxénétisme, est-ce qu'il s'agit de souteneurs individuels ou pas, ou si des femmes se prostituent sans souteneurs ?

— L'idée du Jules avec casquette est dépassée. Les grands souteneurs ne connaissent même pas leurs femmes. Beaucoup ont un mec, mais elles n'en parlent pas, elles ne le disent jamais. On le sait au bout d'un certain temps. Mais dans les rues, où la prostitution est commercialisée, c’est très rare que la prostituée ne soit pas avec un souteneur. Je connais un mac, par exemple, qui a payé sa portion de 20 mètres de trottoir trois millions, ça se fait encore.

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