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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Infirmières : Luttes sans frontières

· Cahiers du féminisme, n° 50, automne 1989 · p. 10-12 · 2 455 mots

Luttes sans frontières « Rien n’arrête la tornade blanche », affirmait une publicité célèbre. Parmi les nombreux qualificatifs donnés au mouvement des infirmières , celui de « tornade blanche » lui convient particulièrement bien : traversant les frontières , il a gagné peu à peu la plupart des pays européens. Les grèves des infirmières britanniques et françaises ont servi de référence à leurs collègues d’Allemagne, de Belgique, de Suisse, des Pays-Bas...

Le 21 octobre prochain, cette dimension européenne s’affichera dans la rue : des délégations d’infirmières de plusieurs pays seront présentes aux côtés des personnels des hôpitaux français pour une grande manifestation à Paris.

De Londres à Cologne, de La Haye à Rome, un peu partout les infirmières ont secoué l’image traditionnelle de la profession. Au-delà des différences de langues, on retrouve le même humour dans les slogans, la même ambiance dans les manifestations, ce mélange de gaieté et de détermination résolue, de spontanéité et d’organisation. Mais surtout, on retrouve à l’origine de ces manifestations les mêmes problèmes et les mêmes exigences. D’un pays à l’autre, l’exemple des voisines a servi d’encouragement, a accéléré l’émergence des revendications. « Pourquoi pas nous ? », s’étaient dit les infirmières françaises en voyant la grève massive des « anges » britanniques, en février 1988 '.

La transmission

A l’automne 1988, ce fut au tour de la France de jouer ce rôle de « phare » : la Coordination nationale infirmière fut alors sollicitée de tous côtés pour participer à des réunions dans les pays voisins, expliquer comment la grève avait démarré et s’était organisée, les problèmes rencontrés... Pour les militantes de la coordination, épuisées par plusieurs semaines de lutte intense, c’était une tâche supplémentaire... mais qu’elles acceptèrent avec enthousiasme. Laurence, membre du bureau national de la coordination, se souvient avec émotion de cette journée de décembre à Duisbourg où, au terme d’une tournée de huit jours dans différentes villes de RFA avec Danièle (également membre du bureau), elles prirent la parole devant plus de cinq mille personnes -sans compter les deux mille autres qui n’avaient pu entrer faute de place ! — rassemblées par le DBFK, une association professionnelle d’infirmières. Pas besoin de traductrice pour comprendre l’espoir que soulevait chez les Krankenschwestern allemandes (littéralement : les sœurs des malades) l’action des blouses blanches françaises.

Deux mois plus tard, Laurence reprenait le chemin de l’Allemagne, cette fois-ci pour apporter le soutien des infirmières françaises à leurs collègues d’outre-Rhin qui organisaient, le 1 8 février à Cologne, leur première grande manifestation. D’un pays à l’autre, les revendications se rejoignaient : 500 DM pour toutes, des effectifs supplémentaires, une véritable formation continue, de meilleures conditions de formation pour les élèves infirmières. Bref, tout ce qui est indispensable pour garantir qualité des soins et qualité de vie pour le personnel.

Le mouvement était lancé. Le 28 février, vingt-mille manifestantes, venues de toutes les régions de RFA, défilaient à Dortmund. Les 18 et 19 mars une première assemblée allemande, à Cologne, rassemblait des délégué(e)s de différentes villes pour élaborer une plate-forme revendicative nationale et discuter de la structuration et de la coordination du mouvement. Cela devait déboucher sur l’organisation d’une semaine d’actions en avril, avec information et popularisation auprès des usagers, et des manifestations, le 15, à Bonn, Hambourg, Francfort... Cette date n’avait pas été choisie au hasard : il s’agissait, pour les Krankenschwestern en lutte, d’affirmer concrètement leur solidarité avec la coordination des infirmières françaises qui, au même moment, tenait à Paris ses états généraux, et de montrer, par-delà les frontières, la similitude des revendications. Parallèlement, une délégation allemande participait à ces états généraux.

La mobilisation s’est poursuivie, et se poursuit encore, avec des hauts et des bas bien sûr. Elle passe essentiellement au travers de collectifs indépendants, présents dans la plupart des grandes villes (on en compte actuellement une trentaine) : les WWU (Wir wehren uns : nous ne nous laisserons pas faire), qui jouent un peu le rôle d’aiguillon des syndicats, mais ne sont pas encore coordonnés au niveau fédéral.

Dévouement démodé

La dimension européenne de la lutte pour la reconnaissance de la profession d’infirmière était également manifeste, lors des états généraux à Paris les 15 et 16 avril, dans la présence d’une forte délégation belge. En Belgique aussi, au même moment, de nombreux hôpitaux étaient en grève.

La première apparition publique du mouvement, dans ce pays, date du 27 janvier 1989. A l’appel d’un front syndical CSC (syndicat chrétien)-FGTB (sociaux-démocrates) et de l’Union professionnelle des infirmières, toutes les catégories de personnel de la santé manifestent ensemble ce jour-là à Bruxelles ; plus de trente-mille personnes au total. « Une date dans l’histoire sociale du pays » titrent le lendemain les quotidiens. A parcourir ceux-ci, on croirait revivre l’« automne chaud » des hôpitaux français. Ici aussi, l’ampleur de la manifestation révèle publiquement « l’incommensurable ras-le-bol de la profession », les « frustrations profondes » trop longtemps contenues. Certains slogans ont franchi directement la frontière : le « Ras-la-seringue ! » s’affiche partout ; « Ni bonnes, ni nonnes, ni connes », chantent des infirmières coiffées d’une cornette où s’inscrit un vigoureux « Démodé ! ». Tandis que les slogans locaux pourraient tout aussi bien être repris en France : « se couper en quatre après trois ans d’études pour deux fois rien », « demandons avenir plus rose pour personnel en blanc », etc. Ce que réclament les manifestantes (les femmes sont là aussi les plus nombreuses), est encore une fois très semblable : « Gagnées par la contagion britannique et française, les blouses blanches demandent du respect, du repos et des sous », écrit le quotidien belge le Soir (27 janvier 1989). A diplôme équivalent, les salaires dans la santé sont en effet très inférieurs à ceux de l’industrie, et les barêmes n’ont pas changé depuis 1975. L’insuffisance notoire des effectifs, que le gouvernement refuse depuis plusieurs années d’augmenter, rend les conditions de travail encore plus dures : cadences épuisantes, travail de nuit, travail du week-end, inflation du travail administratif au détriment de la présence auprès des malades, etc.

Tout cela traduit, aux yeux des infirmières, une absence de reconnaissance de leur profession. « Pour les médecins, nous sommes des sous-fifres, des exécutantes, même s’ils nous demandent d’être des super-pros, explique l’une d’elles dans le Soir. Quant aux patients, ils nous réduisent à une ‘‘profession-sourire’’ payée pour se dévouer. »

Le même malaise et les mêmes revendications se retrouvent chez les autres personnels hospitaliers, techniciens, kinés, laborantins, administratifs, ouvriers. Ici, la lutte a regroupé d’emblée toutes les catégories travaillant dans les hôpitaux. Les propositions avancées par le ministre des Affaires sociales, au soir même de la manifestation, sont loin de répondre à cette exigence de reconnaissance sociale : 3 % d’augmentation des salaires et une légère amélioration des indemnités pour le travail de nuit et du week-end. Aucun engagement pour une réelle revalorisation. Et rien sur les effectifs. Le mécontentement fait alors rapidement tâche d’huile, la grève gagne de plus en plus d’hôpitaux. A la différence de la France, le mouvement belge, tout en ralliant un grand nombre de non-syndiqué(e)s, a été animé essentiellement par les syndicats ; mais les directions se sont vues à plusieurs reprises désavouées par une « base » très combative, qui n’acceptait pas les compromis négociés en son nom et refusait de suspendre 1 action pour ce qu’elle considérait comme des miettes. La tentative du gouvernement de diviser le mouvement, en proposant des primes spéciales pour es seules infirmières, S’est heurtée également à un retus massif de tous les personnels, qui revendiquaient une prime « égale pour tous ».

Cologne, 18 février 1989, manifestation du WWU.

Nul doute que l’accord final, signé le 10 mai par tous les syndicats, aura été dur à encaisser dans les hôpitaux et qu’il laissera dans les rangs des syndiquées des blessures profondes. En échange de la garantie de la paix sociale jusqu’au 31 décembre 1990, les signataires n’ont obtenu, en plus des maigres propositions initiales du gouvernement, qu’une prime de 6 000 F belges (environ 1 000 F français) en 1989 et en 1990, et la création de... six cents emplois ! Pour le reste, des groupes de travail sont mis en place afin d’examiner « les revendications qualitatives » et « le problème social du personnel soignant ». On peut, sans trop de risques, prévoir ce qu’il en sortira�...

Poursuivant son chemin, la tornade blanche a atteint les Pays-Bas. Là, c’est une coordination, WIO (Verplegenden en verzorgenden in opstand : infirmières et soignantes en révolte), qui se trouve à la tête d’une mobilisation sans précédent dans le pays. A plusieurs reprises, en mars et avril, des manifestations ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes. On pourrait encore citer, sur le trajet de cette tornade, l’Italie, la Suisse, et tout récemment l’Autriche, où une coordination est en train de se constituer au niveau national, en dehors des syndicats. Au-delà des variantes et des spécificités locales, l’essentiel se retrouve à chaque fois : toute une profession — et une profession très majoritairement féminine — qui se lève pour exiger d’être enfin reconnue.

Cologne, 18 février 1989, manifestation du WWU

La Santé française toujours malade

Dans aucun de ces pays, quelle que soit l’ampleur du mouvement, les revendications mises en avant n’ont été jusqu’ici réellement satisfaites. Partout, elles se heurtent au même refus des gouvernements, à la même politique d’austérité. Qu’il s’agisse de gouvernements conservateurs, comme celui de Thatcher en Grande-Bretagne, ou de gouvernements socialistes, comme en France, tous ont essayé ou essaient, par des mesures partielles, d’endiguer la lame de fond. Avec des résultats variables et surtout provisoires, car les véritables questions soulevées n’ont toujours pas trouvé de réponses.

Aussi peut-on parler, dans la plupart des cas évoqués ici, d’une situation de « paix armée »,

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comme le faisait Libération aux lendemains de la réunion des états généraux de la Coordination nationale infirmière en avril. A ne considérer que la surface des choses, on pourrait croire que tout a repris « comme avant ». Mais le malaise est toujours là, plus présent que jamais. Et tout en courant d’un malade à un autre, plus d’une infirmière, plus d’une aide-soignante rêvent de « remettre ça ». Car en un an, les choses ont peu avancé. Des mesures de revalorisation salariale sont bien intervenues, en application de l’accord signé l’an dernier par une partie des syndicats (contre l’avis de la majorité des personnels) mais on reste loin des 2 000 F réclamés. En outre, ces mesures sont très différenciées d’une infirmière à l’autre, ce qui heurte profondément un mouvement qui s’était battu pour des augmentations égales pour toutes. Quant aux autres catégories (aides-soignantes, agents de service hospitalier, médico-techniques), qui n’avaient quasiment rien obtenu l’an dernier, elles viennent de bénéficier de quelques mesures de rattrapage. Destinées avant tout à apaiser le mécontentement croissant de ces catégories, ces mesures restent très insuffisantes, des inégalités profondes demeurent.

En matière de formation, de déroulement de carrière, de statut, rien n’a changé. Question effectifs enfin, on connait maintenant les conclusions de la mission confiée par le Premier ministre à Michèle André, secrétaire d’Etat aux droits de la femme 3 : « Il est clair qu’une création massive d’emplois n'est pas en mesure de répondre aux attentes des personnels » (!). Selon Michèle André, les sous-effectifs dont on parle tant ne seraient qu’une « impression » (sic). En revanche, elle juge l’absentéisme « particulièrement élevé » et suggère de le faire baisser en accroissant « la motivation des personnels ». Diminuer d’un point le taux d’absentéisme permettrait de gagner l’équivalent de six mille postes. Voilà des calculs qui ont dû être appréciés au ministère de la Santé...

La réalité, elle, se mesure autrement : « On jongle en permanence avec la vie des malades », constatent tous les personnels. Et l’absence de réelle revalorisation se traduit par une crise de plus en plus aiguë du recrutement. En cette rentrée, il n’y a que 850 élèves dans les écoles de l’assistance publique de Paris, alors que 1 500 places étaient offertes au concours...

La Haye, 15 mars 1989, manifestation à l’appel de WIO.

Une mobilisation européenne

Il faut tout l’aplomb d’un Evin, et une bonne dose de mépris pour le personnel, pour oser affirmer, comme il l’a fait dans une interview à France-Soir k 26 août dernier : « Le dossier des infirmières a été traité sur le plan de la revalorisation financière et sur le plan statutaire. Reste à régler les problèmes de l’expression des infirmières et de leur place dam l’hôpital. » La réponse, les infirmières la lui ont apportée le 16 septembre, lors de la réunion de la coordination nationale à laquelle ont participé deux cents délégué(e)s, représentant 233 établissements: i « Consciente que rien n ’est réglé, la Coordination nationale infirmière a mis en place un plan d’action faisant preuve de sa détermination. »

Ainsi, à partir du 2 octobre, la coordination « dévoilera quotidiennement les scandales que les sous-effectifs induisent au niveau de la qualité des soins et des conditions de sécurité. » Le 12 octobre, « un immense rassemblement de la profession » aura lieu à Paris (auparavant, le secteur psychiatrique aura organisé une journée d’actions diverses sur ses pro-; blêmes spécifiques, le 28 septembre).

Cette mobilisation doit déboucher le 21 octobre, à Paris, dans une manifestation « à vocation unitaire, j regroupant toutes les professions de santé ». Cette initiative, dont le principe avait été décidé lors des , états généraux d’avril, traduit une volonté de convergence des différentes catégories de personnel. Elle est préparée et coorganisée par les différentes coordinations (infirmières, AS-ASH, kinésithérapeutes et ergothérapeutes, médico-techniques, orthophonistes et psychomotriciens), sur la base de leurs plate-for-mes respectives. Depuis plusieurs mois déjà, un appel-pétition pour le 21 octobre circule en Ile-de-France. Il est clair que la réussite de cette manifestation est décisive pour la suite du mouve-. ment des personnels de la santé. 1

Cette journée du 2 1 octobre aura aussi une autre dimension, une dimension européenne. Des délégations étrangères participeront à la manifestation à Paris, tandis qu’au même moment des actions auront lieu à Londres, à Vienne, dans plusieurs villes d’Allemagne et peut-être encore ailleurs. Les structures en lutte ce jour-là enverront à leurs gouvernements respectifs des télégrammes dénonçant la situation de la Santé. Elles entendent ainsi montrer que, en-deça comme au-delà des frontières, leurs objectifs sont les mêmes. « La date du 21 octobre a été retenue pour unifier notre profession sur un plan européen et faire en sorte que la Santé devienne une priorité. »

Une nouvelle fois, les infirmières donnent . l’exemple : elles prouvent qu’une action concertée, à l’échelle de plusieurs pays, est nécessaire et possible. Elles ont commencé à mettre en pratique ce qui n’est encore bien souvent qu’un slogan, « l’Europe des luttes ». 1

Notes

  1. Anne-Marie Granger le 23 septembre 1989
  2. 1 . Voir les Cahiers du féminisme n° 44 (printemps 1988) et notre dossier sur la lutte des infirmières dans le n° 47 (hiver 1988).
  3. 2. Pour plus de détails sur le mouvement des infirmières belges, voir le dossier consacré à celui-ci dans Chronique féministe n° 31, mai-juin 1989, «La Santé des infir mières » (Chronique féministe est publiée par l’Universite des femmes de Bruxelles, la, place Quetelet, 1030 Bruxelles).
  4. 3. Mission «Dialogue dans les hôpitaux », cf Monde du 27 mai 1989.

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