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Si toutes les femmes du monde

Allemagne de l’Est : Les Cassandres de RDA

· Cahiers du féminisme, n° 51, hiver 1989 · p. 31-35 · 5 247 mots

Les Cassandres de RDA 1

Cet article, rédigé en septembre-octobre 1989, ne prend que très partiellement en compte ks événements en cours en RDA. L Accélération de l’histoire est telle qu 7 1 est extrêmement difficile d’écrire sans être sûre d’être bientôt dépassée. II fait suite à un voyage effectué au mois d’août 1989 à Berlin, la situation matérielle des autres villes pouvant être sensiblement plus mauvaise.

Depuis quatre décennies — la RDA a fêté son quarantième anniversaire le 7 octobre 1989 — le monde entier sait que l’Allemagne est divisée et pourtant, lorsqu’on parle de , « l’Allemagne », tout le monde pense à ; la République fédérale. « L’autre » Allemagne est de ce fait non existante, une ri espèfce de trou noir, duquel émergent périodiquement des vagues de réfugiés ou un casse-cou suicidaire qui « choisit , la liberté au péril de sa vie » en escaladant, la frontière, sans que jamais les médias ne prennent la peine de se pencher sur cette « autre » Allemagne, dont il est entendu une fois pour toutes qu’elle est là mauvaise, la communiste, la pauvre, la triste, etc. Cet été 1989 lui aura valu' les honneurs — dont elle se serait ; bien passée — de la presse internationale et pourtant, jour après jour, les chaînes de télévision ne montrent que des gens ,i qui disent avoir quitté la RDA pour être « libres ». C’est bien la seule analyse du . phénomène à laquelle nous ayons droit. Vôilà qui est un peu trop maigre pour cohiprèndre ce qui se passe vraiment.

La RDA est vraisemblablement celui des �ays de l’Est qui est le plus proche de nous, occidentaux, aussi bien par le mode de vie que par les modes de pensée, bien que les contraintes politiques y soient très rigides. Le niveau de formation y est le plus haut de tous les P?ys;.de l’Est, le niveau de vie aussi, sans Ruder de l’influence permanente que la j�A exerce sur sa voisine par la télé--vision, captée et regardée partout en RDA. Ce développement contradictoire a pépnis aux « citoyens de RDA » d’éla-.borer, au sein de ces contraintes, une tfès grande autonomie de pensée. C’est à nos yeux le pays de l’Est où la situation femmes est la meilleure, et de très loin. Bien des mesures peuvent nous mite envie. Ainsi par exemple, quand on suit qu’une femme seule, mère céliba-taû‘e> jouit d’une réelle indépendance ' matérielle, qu’elle bénéficie de formations préférentielles, on se dit qu’il y est plus facile de choisir sa vie. En 1983, 30 % des naissances étaient issues de mères célibataires (9 % en RFA). Voilà que se découvrent des espaces de liberté dans le pays réputé pour être le plus stalinien, le plus rigide, le plus triste.

Ce n’est pas l’un des moindres paradoxes que de voir évoluer positivement la situation des femmes, leur grande conscience, parallèlement aux formes maintenues d’un contrôle très strict de l’Etat.

Genèse de l'histoire des femmes en RDA

Au moment de la constitution des deux Etats allemands en 1949, la RDA s’établit sur la zone d’occupation soviétique qui recouvre d’anciennes provinces prussiennes : le Brandebourg, le Mec-klembourg, la Saxe et la Thuringe. Le pays s’édifie lentement sur un vaste consensus antifasciste qui va s’émietter progressivement. D’une part, les cadres du Parti communiste, Walter Ulbricht en tête, ne veulent plus des comités antifascistes nés spontanément vers la fin de la guerre, d’autre part, la mise en place des grandes réformes de la propriété foncière en avril 1946 va faire éclater le consensus.

Comme sur l’ensemble du territoire allemand d’après 1945, les femmes vont jouer un rôle essentiel. Il est reconnu le 1er novembre 1945 par l’administration militaire soviétique en Allemagne (SMAD) qui autorise la création de comités antifascistes de femmes, qui préfigurent la très officielle Ligue des femmes allemandes créée deux ans plus tard.

Les femmes vont jouer un grand rôle pour des raisons numériques évidentes, après l’hécatombe due à la guerre, mais aussi pour des raisons économiques et sociales, dans la mesure où ce sont elles qui représentent l’élément stable et actif de la famille. Des hommes sont morts, d’autres portés disparus ou en captivité, et, à leur retour, ils ont eu du mal à se réadapter à la vie civile, comme le montre Heike Sanders dans son très beau film Allemagne, mère blafarde. Enfin libérées de la guerre, les femmes ont mis toute leur énergie à sortir du marasme. C’est elles qui ont déblayé les tonnes de ruines dans les villes, ce qui leur a valu le surnom de « femmes des ruines »-. Trümmerfrauen.

Un certain nombre de facteurs a rendu la vie des femmes en zone soviétique plus instable et plus difficile que dans les autres zones, mais certaines mesures en leur faveur préfiguraient bien des améliorations. Le territoire de la RDA fut, entre 1945 et le début des années cinquante, un lieu de passage : des communistes émigrés sous Hitler venaient s’y établir; des réfugiés allemands en provenance de l’Est (Pologne, Tchécoslovaquie, Prusse orientale...) et sommés d’aller à l’ouest de la ligne Oder-Neisse s’y installaient ou n’y faisaient qu’un bref passage ; des opposants aux réformes économiques la quittaient pour aller à l’Ouest.

C’est ainsi que la RDA perdit trois millions d’habitants entre 1951 et 1961 (date de la construction du mur à Berlin), par vagues successives, dont 1 600 instituteurs, 17 000 ingénieurs et techniciens, 5 000 médecins, dentistes ou vétérinaires 2.

C’est dans ce contexte très particulier que le gouvernement est-allemand se vit dans l’obligation économique de recourir à la force de travail des femmes qui ont assuré la continuité avec les Trümmerfrauen. Souvent leurs attaches familiales ou leur choix propre faisaient qu’elles ne partaient pas et qu’elles ne rejoignaient pas non plus ultérieurement leur mari parti à l’Ouest. Très tôt, la RDA a donc connu — et reconnu — le problème des mères célibataires qui tra- vaillent. Très tôt donc le pays a eu besoin de personnels qualifiés : on a mis en place des plans de formation et de promotion des femmes.

Contrairement à l’Allemagne de l’Ouest, où le miracle économique a souvent renvoyé les femmes à leurs popotes, sous prétexte que quand l’homme gagne bien sa vie, il n’a « pas besoin d’envoyer sa femme travailler » et qu’elle peut donc s’occuper des enfants pleinement, la RDA a créé des structures d’accueil des enfants en grand nombre. Constitutionnellement, l’égalité juridique des droits est garantie en RDA depuis toujours. L’égalité des salaires est acquise mais bien entendu, et comme dans les autres pays, les postes de « responsabilité » ou les mieux payés sont occupés par des hommes. Nous verrons que l’articulation entre les droits et la réalité est source d’une réelle prise de conscience des femmes.

Si le Parti communiste est-allemand (SED) a repris l’héritage de Clara Zet-kin, les luttes féministes du début du siècle ne semblent pas avoir laissé de traces manifestes dans la mémoire collective. Elles ont été « intégrées » à la doctrine officielle du parti sur la question des femmes. Or, les cadres du SED ont été formés à l’école stalinienne (dans les années trente pour les plus anciens, dans les années cinquante pour les plus jeunes). Dans toutes les publications des années soixante, et jusque dans les années soixante-dix, on exalte le rôle de la famille en RDA, la femme socialiste idéale étant à la fois mère de famille nombreuse (la RDA a connu de manière précoce une démographie à faible taux, conjuguée aux nombreux départs qui la vident d’une partie de son potentiel humain), ouvrière « activiste » ,à son poste de travail, en formation grâce aux cours du soir ou à l’enseignement par correspondance, et il va de soi qu’elle est membre du parti. C’est une « héroïne positive » de la vie quotidienne qui, toujours, saura trouver « LA » solution à ses problèmes, dans la joie et l’enthousiasme. Bien entendu tôt ou tard, cette image idéale était appelée à se craqueler, les « superwomen » socialistes, confrontées à la réalité, ne pouvaient que s’écrouler, d’autant que « rééduquer les hommes », comme le souhaitait Alexandra Kollontaï, n’a jamais été un devoir dans la société est-allemande !

La RDA, un paradis socialiste ?

Plusieurs facteurs se combinent pour rendre le sort d’une femme plus enviable en RDA que dans un autre « pays frère ». La RDA étant économiquement en tête des pays socialistes, les difficultés d’approvisionnement y sont moindres qu’ail-leurs, le niveau de vie y est supérieur ainsi que la qualité des services et donc, la vie quotidienne des femmes s’en trouve facilitée.

En nous promenant dans les rues de « Berlin-capitale-de-la-RDA », selon l’appellation officielle, beaucoup de choses nous étonnent. La première, paradoxalement et contrairement à une opinion souvent répandue, est un sentiment de familiarité, de proximité. On perçoit à tout moment qu’on se trouve dans un pays développé, même si ses insuffisances apparaissent très rapidement. Face à la crise du logement, le gouvernement a pratiqué des politiques différentes. Dans les années soixante, la réponse a été : on rase tout, on reconstruit « moderne », c’est-à-dire en pratique des immeubles serrés les uns contre les autres au milieu d’un paysage lunaire, avec des ascenseurs défaillants, et des cloisons de deux centimètres d’épaisseur ! Berlin est ainsi pourvue d’une ceinture de ces immeubles que l’on retrouve dans bien des livres écrits par des femmes ces dernières années. Sans doute ont-elles le plus à souffrir de devoir grimper treize ou quatorze étages à pied le soir, en rentrant de leur travail, de la crèche et des courses.

Heureusement vers le milieu des années soixante-dix, s’apercevant qu’il n’avait pas les moyens de poursuivre cette politique, le gouvernement décida une réhabilitaton des logements anciens. Si le centre de Berlin a été fortement détruit par les bombardements de la dernière guerre, de nombreux quartiers ont été épargnés et on retrouve avec plaisir les façades néo-classiques du xix' siècle. Les quartiers analogues de Berlin-Ouest, soumis à une spéculation immobilière effrénée dans les années soixante-dix ont été en partie rasés, puis reconstruits et inoccupés pour cause de loyers inaccessibles. En revanche Berlin-Est, par manque de moyens ne l’a pas fait et, si nombre de logements sont encore insalubres, la réhabilitation est en cours, lente, mais réelle. Beaucoup de logements anciens sont dépourvus de salles de bains, ont un chauffage au charbon et parfois encore des toilettes communes à l’étage. Néanmoins un grand nombre de locataires font moderniser leur appartement à leurs frais, en faisant installer des chauffages au gaz. Si l’on fait une demande officielle, il faut parfois attendre six à neuf mois ; si on passe par un artisan au noir, il le fera tout de suite mais peut exiger d’ètre payé en devises. De ce fait, en RDA, les plombiers sont les gens les plus riches du pays, et ils roulent en Mazda ou en Golf!

Il est normal là-bas d’avoir un équipement électro-ménager analogue à celui que l’on connaît en Occident : machine à laver (99 % des ménages en 1988), réfrigérateur (99 %), chaîne hi-fi, téléviseur (95,7 % dont 51,8 % en couleur), parfois congélateur (42,7 %), four électrique, robots, le plus souvent une voiture (52 %), plus rarement le téléphone. Ces biens d’équipement sont chers, mais font partie d’un équipement de base des ménages.

Le salaire moyen est de 1 050 marks par mois, net d’impôts. Un grand appartement ancien non réhabilité a un loyer de 90 marks par mois pour quatre pièces, dans le centre de Berlin. Une machine à laver coûte environ l’équivalent d’un mois de salaire et elle est disponible dans les magasins. Le « Centrum » (les « Galeries Lafayette » de Berün-Est) se voit assailli par les touristes de tout bord, d’autres pays de l’Est, d’autres régions de RDA et donc, fait étrange à nos yeux occidentaux, il est moins bien achalandé que les magasins de quartier.

C’est dans les quartiers que l’on peut le plus agréablement faire ses courses. Là encore nous sommes surpris de voir la quantité de magasins, telle qu’elle existait certainement il y a un demi-siècle et que la concurrence, la rentabilité ont réduite drastiquement dans les villes occidentales. Pratiquement tous les magasins d’avant-guerre sont ouverts : presque chaque rue a une boulangerie, une boucherie, un magasin de fruits et légumes, mais aussi.... une librairie! L’approvisionnement des boulangeries et des boucheries est tout à fait correct, en revanche le choix est moindre pour les fruits et légumes. Le mois d’août à Berlin offrait des choux (rouges, verts, choux-fleurs), des tomates, des carottes, des pommes de terre, parfois des haricots verts et des radis, quelques citrons et pamplemousses en provenance de Cuba et de minuscules pommes trop vertes. Si la production de fruits est- allemande pourvoit en fait Berlin-Ouest, on peut quand même faire des repas normalement équilibrés. La Pologne, elle, pourvoit la RDA en légumes surgelés, et la Hongrie en conserves de fruits.

Le gâchis est impressionnant dans les supermarchés : le lait est conditionné en sacs plastiques, souvent crevés, non réfrigérés, donc il tourne très vite. Les œufs sont cassés dans les boîtes, les acheteurs tournent et retournent les paquets avant de les mettre dans leur chariot. On a l’impression d’un absurde gaspillage. Bien que les magasins soient suffisamment fournis, on voit des queues se former à l’extérieur. C’est tout simplement qu’on ne peut pas rentrer sans prendre de panier et que les paniers sont en nombre insuffisant ! Une superette de quartier n’a droit qu’à dix paniers ! La grande librairie sur l’Alexanderplatz au centre de Berlin en a une trentaine au maximum. De là aussi naît le sentiment du gaspillage, gaspillage de temps.

Berlin, vitrine de la RDA, est mieux pourvue que les autres villes. Elle semble favorisée dans la fourniture d’articles d’hygiène : on peut y acheter des couches jetables pour les bébés, des serviettes et des tampons hygiéniques en cellulose. Chaussures et vêtements d’enfants sont également très corrects, et pas toujours très chers (1 5 marks une paire de chaussure d’enfants en cuir).

Dans Un pays où 93 % des femmes en âge de travailler travaillent effectivement, on voit que, matériellement, elles ont des avantages qui n’existent pas dans d’autres pays de l’Est, même si la recherche des produits rares est, en RDA comme ailleurs, source de déplacements et de files d’attente exaspérants. Contrairement à l’URSS, le système des grands-mères qui gardent les enfants est peu développé en RDA pour une raison très simple :,les grands-mères sont trop jeunes et, dans leur majorité, encore actives (la retraite est à 65 ans).

Presque toùs les enfants sont accueillis dans des crèches (79,9 % en 1988) et ensuite dans des garderies après l’école. Les institutions collectives pour enfants semblent être très fonctionnelles, très hygiéniques, trop peut-être même de l’avis de certains parents. Sans doute là aussi, l’Etat socialiste à la prussienne étend-il son orthodoxie jusque dans les moindres détails de l’organisation pratique d’une journée de crèche, sans que les parents ou les puéricultrices puissent faire preuve d’initiative.

Être une femme en RDA

Les droits des femmes sont indéniables et certainement enviables, y compris pour , nombre de femmes ouest-allemandes. Contraception et avortement sont gratuits pour toutes les femmes à partir de seize ans. La loi sur l’IVG est appliquée depuis 1972 et elle a permis de résoudre les problèmes dramatiques que connaissent les femmes dans les pays où 1 avortement est illégal et où la contra- élevé du monde, juste après les Etats-Unis. Depuis le milieu des années soixante-dix, la conscience que les femmes ont de leur situation a fait un grand bond en avant. Certes, l’égalité des droits est acquise. Ce qui ne veut pas dire que l’égalité tout court soit réalisée ! La contradiction entre le discours et le vécu a fait exploser bien des revendications.

Il n’est que de regarder quelques chiffres pour s’apercevoir que bien des domaines restent fermés aux femmes : en 1 979, 25 % des postes de direction dans l’industrie étaient occupés par des femmes alors qu’elles représentaient 44 % des salaires de ce secteur. Un tiers des députés sont des femmes, mais elles sont minoritaires à la direction du parti : elles représentent 10 % du comité central. Inge Lange dirige la section des femmes du comité central au sein duquel les femmes n’ont guère de responsabilités. Ursula Ragwitz dirige quand même la section culture. Aucune femme n’a jamais été membre titulaire du bureau politique. Inge Lange est la seule des dix secrétaires du comité central à ne pas être titulaire du bureau politique. Elle est donc la seule à ne pas avoir le droit de vote ! Aucune femme n’est ministre, à part l’épouse de l’ex-secrétaire général, Margot Honecker. Exclues des instances décisoires de la politique, le domaine privilégié d’intervention des femmes sur la scène publique est la littérature et ce, pour plusieurs raisons.

ception est peu fiable sinon inexistante. Charlotte Worgitzky a écrit un roman sans doute autobiographique très intéressant sur ce sujet, intitulé Mes enfants jamais nés3, dans lequel elle décrit notamment les pressions auxquelles elle a été soumise en tant que femme, de la part des médecins d’un côté, de l’autre de la part du metteur en scène de la pièce dans laquelle elle joue et dont le sujet est une grossesse non désirée dans les années trente. A travers ses allers-retours entre la pièce et la réalité de la RDA, Charlotte Worgitzky montre très bien l’épaisseur de l’oppression des femmes autrefois et aujourd’hui.

La RDA, contrairement à d’autres « pays frères » comme la Roumanie, n’a pas aboli cette loi sur lTVCf en dépit d’une faible démographie. Depuis 1976, le congé maternité est d’un an avec maintien intégral du salaire, ce qui a permis effectivement une remontée de la courbe des naissances. Ce droit n’est pas accordé aux pères. En RDA, il est frappant de voir que les femmes ne semblent pas craindre de vivre seules. Dès dix-huit ans, il est possible de faire une demande de logement ; le niveau de formation générale du pays est élevé, les femmes ont accès à tous les types d’enseignement y compris technique et donc, leur autonomie matérielle est assurée. Ce sont elles qui demandent surtout le divorce (75 % des demandes). On enregistre près de trente divorces pour dix mille habitants 4, c’est le taux le plus

Le 3 mai 1971, le comité central du SED « décharge » Walter Ulbricht « en raison de son âge » de la fonction de premier secrétaire du comité central, « pour confier cette fonction à un plus jeune ». C’est la fin de l’ère Ulbricht. Le VIIIe congrès du SED en juin 1971 consacrera l’avènement — attendu — d’Erich Honecker, W. Ulbricht étant excusé « pour raison de santé » 5. « C'est un congrès de rupture, d’abord sur le plan théorique, le socialisme devient “une formation sociale relativement indépendante ”, la RDA est considérée comme une société de classes de type particulier. La “tâche essentielle” est "d'élever le niveau culturel et matériel du peuple” » 6.

De nombreuses mesures vont être prises entre 1971 et 1977 : relèvement des bas salaires et des retraites, accroissement du nombre de places de vacances réservées aux ouvriers et prise en compte des difficultés des femmes travailleuses : « le temps de travail (43 h 45 en règle générale) est réduit à 42 h pour 800 000 mères de deux enfants ou plus, tandis que 200 000 d’entre elles ne travaillent plus que 40 h par semaine sans diminution de salaire. Depuis le I er mai 1977, la semaine de quarante heures est accordée à toutes les mères de deux enfants ou plus ; les mères de plus de quarante ans ont droit à un jour de repos mensuel supplémentaire ; une prime de 1 000 marks est accordée à chaque naissance (soit environ un salaire mensuel moyen ) ; leurs congés annuels sont également allongés, passant en 1978 à vingt-et-un jours ouvrables (vingt-quatre pour celles qui travaillent par équipes) au lieu de dix-huit pour les autres travailleurs. Le 9 mars 1972, la Chambre du peuple vote une loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse (...). Auparavant, les femmes qui souhaitaient avorter, devaient se rendre en Pologne ou en Hongrie. » 7 L’ensemble de ces mesures va avoir pour conséquence une diminution de moitié du nombre des femmes qui meurent en couches, une mortalité infantile qui tombe de dix-huit à treize pour mille (et à neuf pour mille en 1988) et, enfin une augmentation sensible des taux de fécondité et de reproduction.

Si beaucoup de mesures ont été prises et sont appliquées pour améliorer la condition des femmes, tout un pan du travail idéologique a été délaissé. Jamais les textes officiels ne proposent que l’un des deux parents, par exemple, puisse obtenir un congé, que l’un des deux parents se charge de telle ou telle tâche : ce sont toujours les femmes qui assument les relations avec les enfants ou la maison. Implicitement, seule la mère peut assurer le suivi des enfants et donc doit le faire comme un devoir social. C’est le nœud des contradictions.

Car, peut-on parler d’une amélioration du sort des femmmes lorsqu’en 1977, le gouvernement leur octroie un jour de congé spécial pour leur ménage ? ! ! Seul un certificat médical attestant que leur femme est malade permet aux hommes d’en bénéficier. C’est dire si les préjugés sur le partage des tâches ont la vie dure !

L’écart donc, entre la vie sociale des femmes, actives, formées, autonomes et leur vie de couple, a fait partir bien des étincelles dans toutes les directions. Alors que la presse quotidienne, la télévision et dans une large mesure le cinéma sont encore soumis à un « contrôle » très strict, depuis 1971, la littérature et le théâtre, plus libres, se sont vu attribuer une fonction qui n’était pas la leur à l’origine, une fonction de mass-média : à la fois réflexion des problèmes sociaux et lien entre les gens.

Sur le plan culturel, Erich Honecker affirmait en décembre 1971 : « Pour peu qu'on tienne pour point de départ la solide position du socialisme, il ne me semble pas qu 'il puisse exister de tabous dans les domaines de l’art et de la littérature. Cela concerne aussi bien les questions de fond que les questions de style » 8. Voilà qui marque la fin du réalisme socialiste. Cette déclaration va avoir des conséquences importantes pour le fonctionnement de la censure, dans la mesure où l’abandon de l’orthodoxie obligatoire pour avoir l’imprimatur fait éclore — et publier — une foison d’auteurs importants, et surtout d’écrivaines.

Christa Wolf, la plus connue sur le plan international de toutes les écrivaines de RDA, a commencé en 1961 à avoir un succès certain, avec son premier roman Le ciel partagé. Cet ouvrage se situe encore dans la foulée du réalisme socialiste : Rita l’héroïne est bien une « héroïne positive », mais c’est presque secondaire ; Rita impose son choix propre, c’est elle qui choisit sa vie. C’est le point de départ du travail de Christa Wolf sur « l’authenticité subjective ». A partir de là, le droit à la subjectivité en littérature sera revendiqué par des dizaines d’écrivaines, qui vont entrer en littérature.

Dans les années soixante-dix, elles se mettent à écrire, vers quarante ans, après avoir exercé un métier, élevé leurs enfants, comme si elles avaient besoin de faire le point, de faire profiter les autres femmes de leurs expériences, de servir de lien entre des vies cloisonnées et peut-être surtout de vivre pour elles-mêmes. Il faut dire que, grâce aux bourses et subsides divers, elles peuvent vivre de leur plume. Un livre va faire date, c’est le recueil d’interviews Bonjour, ma belle ! de Maxie Wander, disparue depuis, et qui porte le sous-titre Femmes en RDA : compte-rendus. Dix-sept femmes de seize à soixante-quatorze ans sont interviewées, et Maxie Wander leur laisse la parole ; elles sont physicienne, serveuse, élève ou grand-mère, et comme le dit Christa Wolf, « elles ne demandent pas d’abord ce qu’elles ont, elles se demandent qui elles sont » ■ Cette interrogation, cette quête d’une place dans la société, dans le couple, sera l’objet de très nombreux recueils de nouvelles ou de romans, qui paraîtront à la suite de celui-ci.

Elles s’emparent de tous les modes d’expression : fantastique et baroque (Irmtraud Morgner), fantastique et ironique (Helga Konigsdorf), précis et par petites touches presque sèches (Helga Schubert), à la façon du « nouveau roman » (Brigitte Burmeister). Elles s’approprient l’histoire, veulent réécrire la mythologie, telle qu’elle serait vue par les femmes ; au printemps 1988 paraît un numéro de la revue sur les arts plastiques Bildende Kunst, consacré aux femmes, qui part d’ Artemisia Gentile-schi, une peintre du caravagisme, et se clôt sur la situation sociale des artistes femmes en RDA et sur une discussion dont le thème était : « Androgyne, une réalité en nous ? »

Toujours en 1988, la réalisatrice Helga Misselwitz a produit un documentaire sur des vies quotidiennes de femmes en RDA. Interviewées sur leurs lieux de travail le plus souvent, elles sont montrées avec beaucoup de tendresse face à la rudesse de certains métiers. Le film porte le titre plein d’espoir Adieu l'hiver, comme si maintenant, pour les femmes, devait éclore le printemps. Et, de fait, elles montrent toutes une volonté de s’en sortir en ne comptant que sur soi et sur sa propre expérience, avec des vœux qui semblent effectivement être à leur portée.

En 1988 toujours, la revue Weima-rer Beitràge, une revue de théorie littéraire, d’esthétique et de théorie culturelle, va publier deux contributions, l’une d’Irène Dôlling sur « les images féminines et masculines comme objet de recherche pour la théorie culturelle », l’autre de Hildegard Maria Nickel sur « socialisation par sexes et division du travail. De la culture des différences selon les sexes ».

Comme on peut le voir, ce développement de la prise de parole des femmes est lié à toute une recherche théorique, une réflexion menée par des scientifiques.

Et le féminisme ?

Et pourtant, lorsqu’on parle de féminisme, on se fait souvent rabrouer par les écrivaines qui, en aucun cas, ne veulent entendre parler de s’opposer aux hommes, de créer un rapport de forces par exemple. Probablement faut-il prendre en compte l’effet produit par l’interprétation du mouvement des femmes ouest-allemand dans les médias occidentaux, qui mondent largement la RDA. Si actuellement on reprend en RFA bien des thèmes chers au mouvement des femmes (grâce surtout aux Grünen), pendant de nombreuses années, les médias ont brocardé largement les Emanzen, c’est-à-dire les femmes qui voulaient s’émanciper. C’est cette image négative et parcellaire qui semble avoir frappé les imaginations en RDA. Car si l’on explique que l’on entend par féminisme la place des femmmes en tant que « sujets de l’histoire », comme le dit

Christa Wolf, ce à quoi les hommes n’ont qu’à gagner en se défaisant de leur rôle de supermen, alors oui, on peut tomber d’accord.

Mais dans ce pays, où la libre association n’est pas un droit, elles n’envisagent pas de se regrouper, de faire pression, d’imposer, de conquérir. Il s’agit bien plutôt de faire évoluer lentement les mentalités, comme si on pouvait indéfiniment contourner la question de la remise en cause idéologique du pouvoir masculin. Vu d’ici, on n’imagine pas très bien comment accéder à un certain nombre de fonctions (politiques par exemple) sans remise en cause volontariste, sans imposer des quotas, sans favoriser systématiquement l’accès des femmes à la politique. Certes l’indépendance d’esprit, l’autonomie et la conscience de soi qu’ont les femmes en RDA nous surprennent, certes les livres ont des tirages et des chiffres de vente qui font rêver les auteurs occidentaux, certes les auteurs vont faire des « lectures », c’est-à-dire lire des extraits de leurs œuvres et mener des discussions sur les lieux de travail et dans les usines, ce qui élargit le public, néanmoins pour le moment, les conséquences immédiates sur le plan social ne se voient guère.

On peut quand même se demander si d’une certaine façon, le développement de la conscience des femmes n’était pas préparatoire aux évènements qui secouent la RDA aujourd’hui. Ce développement, en dépit de maintes assertions, est un développement de rupture, au moins de rupture avec la situation pré-existante, sinon de rupture avec le système. Or, le décalage qui est perceptible entre un discours qui s’affirme « avec, pour les hommes, et non contre eux » et la pratique — le taux de divorces, le choix de vivre seule, etc -est révélateur des limites imposées à la pensée par un système clos. Les femmes en sont d’une certaine façon conscientes, et l’expriment parfois de manière fantasmatique, comme Helga Konigsdorf dans sa nouvelle Boléro : l’héroïne finira par jeter par dessus le balcon un médiocre qu’elle avait pris pour amant afin de tromper sa solitude.

Depuis quinze ans, les femmes ont pris leur sort en mains et les évènements actuels montrent que la voie leur est ouverte.

Vraisemblablement, dans le domaine de la littérature comme dans d’autres plus généraux de la politique, les contradictions internes entre un système resté officiellement hostile à toute perestroïka et à toute glasnost, et le haut niveau d’exigence de la population n’ont pas fini de faire des remous. C’est Christa Wolf et sept autres écrivaines qui proposent et font adopter par la très officielle Union des écrivains une motion demandant des changements, « un changement démocratique à tous les niveaux », « un dialogue démocratique à tous les niveaux », le 14 septembre 1989 (voir annexe).

C’est une artiste-peintre est-allemande Barbie Bohley qui est à l’initiative du groupe « Nouveau Forum », qui recueille des milliers de signatures, en septembre 1989. Rappelons qu’en 1983, Barbie Bohley et Ulrike Poppe avaient été internées pour avoir été à l’initiative du groupe « Femmes pour la paix ».

Les femmes se mobilisent donc pour faire avancer les choses en ce moment en RDA. Espérons que Tissue de cette grave crise politique leur sera favorable et qu’elles ne seront pas, comme trop souvent, les victimes oubliées des grands changements. L’évolution des quinze dernières années et les récents évènements nous donnent la certitude néanmoins qu’elles sauront se faire entendre.

Se reconnaître (Marlies Menge. Die Zeit. N°40, 29 septembre 1989)

« Sept écrivaines ont rédigé une résolution que Christa Wolf a lue à la dernière séance de l’Association des écrivains de Berlin-Est : “Face à l’émigration massive actuelle des citoyens de RDA, nous ne pouvons accepter les explications officielles qui affirment que rien ne justifie « la nécessité de corriger la ligne ». Il nous est insupportable de voir rejeter la responsabilité de cette situation bien que les causes en soient les contradictions non résolues au sein de notre pays. Ceci inclut une discussion critique avec les médias occidentaux. L’exode n’est qu’un signe des problèmes fondamentaux accumulés dans tous les domaines de la société. Ce ne sont ni les analyses ni les idées qui manquent, mais les possibilités de s’entendre publiquement à leur propos et de les rendre effectives. Par souci de l’évolution ultérieure, nous exigeons que ce dialogue démocratique commence à tous les niveaux.” Il faut avoir assisté aux lectures de Christa Wolf en RDA pour mesurer l’autorité morale quelle a acquise ces dernières années. On lui pose des questions, non comme à une écrivaine, mais comme à une prophé-tesse, surtout sur les problèmes pressants de la vie quotidienne. Beaucoup attendent quelle parle, quelle dise, ce qui pourrait les aider à s’identifier à leur pays. »

Notes

  1. Catherine Fabre Octobre 1989
  2. 1. Christa Wolf a écrit un livre dont le titre est Kassandra. Cassandre Ed. Alinea.
  3. 2. Histoire de l’Allemagne contemporaine RFA-RDA. Sous la direction de Gilbert Badia. Messidor. Paris 1987. Tome 2.
  4. 3. Meine ungeborenen Kinder. Buchverlag Der Morgen. Berlin 1982.
  5. 4. Statistisches Taschenbuch der DDR 1989. Staatsverlag der DDR. Berlin 1989.
  6. 5. Histoire de l'Allemagne op. cit.
  7. 6. ibid p. 542-543.
  8. 7. ibid p. 549-550.
  9. 8. ibid p. 564.
  10. 9. Maxie Wander Guten Morgen, Du Schône. Sammlung Luchterhand 289. Oktober 1978. Darmstadt und Neuwied.

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