Il y a tout juste deux ans, en décembre 1987, débutait rintifada : derrière cette « révolte des pierres », c’est toute la population de Cis Jordanie et de Gaza qui se soulevait contre l’occupant israélien. Et depuis deux ans, malgré la répression, les morts, les blessés, les arrestations, l’Etat d’Israël n ’ a pu venir à bout de ce soulèvement. L ’ Intifada reste incontournable. A l’invitation de l ’Union générale des femmes palestiniennes, neuf représentantes d’organisations de gauche françaises (la Ligue des droits de l’homme, le PC, le PS, les Verts, la FEN, la CGT, l’Union des femmes françaises, Expressions maghrébines au féminin et Racines) se sont rendues dans les territoires occupés, du 21 au 28 juin dernier, pour une mission d’enquête sur les conditions de vie et le rôle des femmes dans l’Intifada. Nous reproduisons ici le témoignage de Nicole Savy, présidente de la commission Droits des femmes de la Ligue des droits de l’homme, qui participait à cette mission.
Nous avons largement visité l’ensemble des territoires, avec la chance de passer entre les cou-vre-feux et les « clashes » incessants : villes et villages, camps de réfugiés, hôpitaux, une université. Responsables d’associations, de villages et de camps, directeurs d’hôpitaux et blessés, universitaires, avocats, représentants de l’UNWRA (Office des Nations unies chargé des camps) nous ont permis de rapporter des témoignages, des chiffres, des photographies abondants et, pour l’occupation militaire israélienne, accablants.
L’armée israélienne dans les territoires occupés
Les Palestiniens sont soumis à un régime de terreur quotidienne. Jérusalem-Est est bourrée de soldats, discrets dans la journée, innombrables dès l’heure du couvre-feu. Avant l’arrivée des touristes on peut les voir, le matin, écraser à coups de pieds les paniers de fruits des vieilles marchandes des remparts, et, le soir, arrêter massivement de jeunes adolescents.
Le couvre-feu est appliqué partout, au moindre signe d’agitation, et pour une durée indéterminée. On a vu des couvre-feux de quarante jours dans les camps de Nussairat, de Jalazone et de Jabaiyia. Les habitants ont interdiction absolue de sortir de chez eux ; donc ils ne peuvent plus aller travailler, ni rapporter d’argent ; or ils n’en ont jamais plus que le salaire de la journée de travail. Impossible de s’approvisionner, et de toute façon les magasins sont fermés... D’où des conséquences parfois dramatiques : morts de froid, bébés morts de faim, etc. De temps en temps l’armée autorise une demi-heure de sortie pour aller acheter — il est interdit de la pomper — l’eau.
Dans tous les camps de réfugiés un cycle infernal est en place. Au moindre jet de pierres, ou pneu brûlé par des gamins — exaspérés par les interdictions de sortie, par la surveillance constante dont les camps sont l’objet, y compris la nuit à coups de projecteurs surpuissants, exaspérés par les brutalités militaires, et surtout par la fermeture des écoles en
Cisjordanie depuis bientôt deux ans 1 -les jeeps israéliennes arrivent ét les soldats tirent sans sommation (un décret les y autorisé) sur des populations civiles, désarmées, composées en majorité de femmes, d’enfants et d’hommes âgés : la plupart des hommes jeunes sont exilés, enfuis, arrêtés, blessés ou tués. Du coup les mères et les grands-mères, épouvantées au début de l’Intifada de voir leurs enfants se battre, se joignent à eux, filles et garçons, et pas seulement pour les défendre. Enfin on nous a parlé de sévices sexuels, dans les camps et dans les prisons.
Représailles fréquentes : l’arrachage des cultures autour des villages, vignes ou oliviers centenaires. Et surtout la destruction des maisons des « agitateurs ». Les habitants ont quelques minutes pour évacuer, et une bonne charge de dynamite permet d’endommager du même coup les maisons environnantes, surtout dans les camps où elles sont mitoyennes, ou éloignées de moins d’un mètre. '
Sans parler des entrées fréquentes des soldats dans les maisons, où ils mélangent les aliments jusqu’à tout rendre inconsommable ; du contrôle des maisons murées et qui doivent le rester, des rues fermées par des murs de bidons ou de béton.
La répression s’exerce jusque sur les blessés et les hôpitaux, où des descentes militaires sèment la panique et empêchent les médecins de travailler. Tiré à bout portant parce que, transportant un mort, il avait refusé de s’arrêter, un des chauffeurs d’ambulance de l’hôpital de Naplouse était en train de mourir au moment de notre visite.
Les hôpitaux privés (les blessés craignent les hôpitaux publics où ils risquent une arrestation) reçoivent sans discontinuer les blessés de l’Intifada. Enfants aux os brisés, battus, parfois à mort ; tirs de balle dans les jambes, dans le dos et à la tête ; les blessés sont, là encore, des hommes âgés, des femmes, même des bébés, et principalement des garçons qui ont aussi souvent entre douze et quatorze ans que seize ou dix-sept. Le spectacle est insoutenable. Une Palestinienne nous disait qu’après une génération d’illettrés, Israël leur faisait une génération d’estropiés. Sortis de l’hôpi- tal, les handicapés et paralysés, très nombreux, affrontent l’absence totale de rééducation et de soins, sans aide sociale ni travail, leur existence définitivement brisée.
Le directeur du service des soins intensifs de l’hôpital Makassed, à Jérusalem, et une responsable de l’UNWRA à Gaza nous ont montré les différents types de balles utilisées par l’armée israélienne, au mépris des conventions internationales : entre autres des balles « en plastique » (mélange de 10 % de poudre de plastique, 20 % de verre et 70 % de métal, projectiles mortels) et « en caoutchouc » (15 mg composés d’une grosse bille métallique entourée d’une fine pellicule de caoutchouc), théoriquement moins dangereuses mais, tirées de très près, par cartouches de vingt, sur des enfants... Balles à haute vélocité circulant dans tout le corps et balles à fragmentation, qui explosent en détruisant les organes, et ne laissent pas de traces à la radio.
Je né peux raconter ici le massacre du petit village de Beita, le 6 avril dernier, par cinq mille soldats et deux cents chars, ou celui de Nahalin pendant le ramadan. Un mot tout de même du rôle grandissant des colons israéliens dans ce régime de terreur : armés, se conduisant avec une brutalité que nous avons pu constater, ils se livrent à des expéditions punitives, souvent avec la protection des militaires ; ils réquisitionnent des véhicules à plaques arabes aux postes de contrôle de l’armée, et désormais les gamins de Cisjordanie se méfient de toutes les voitures et les attaquent à coups de pierres — ce qui nous est arrivé. Nous prenant pour des Israéliennes, des petits, traumatisés, se sont mis à hurler.
Dernier point : les prisons, et en particulier les prisons militaires. Après Ansar II, à la sortie de la ville de Gaza, les Israéliens ont construit depuis l’Intifada, Ansar III dans le Neguev : « le camp de la mort lente ». Prison inhumaine, sans réglement, sans soins médicaux, où les prisonniers sont appelés par un numéro et n’ont pas de nom, et sont comptés quatre fois par jour — soit en tout trois heures — debout, en plein soleil. Ils ne reçoivent pas de visites. Les avocats de Gaza, anciens prisonniers, que nous avons rencontrés, demandent une campagne internationale sur le système pénitentiaire. Rappelons que la détention des habitants de Gaza et de Cisjordanie en territoire israélien est illégale, et que depuis notre voyage la détention administrative, de six mois, est passée à douze.
L’oppression sociale et économique
Les conditions de vie dans les camps de Cisjordanie —misère, promiscuité, conditions sanitaires indécentes et dangereuses — sont carrément atroces à
Gaza, et surtout dans le camp de Jaba-lyia que nous avons visité. Mais c’est l’ensemble de la population palestinienne qui est soumise à une oppression systématique.
• Parallèlement à la confiscation illégale des terres palestiniennes, surtout agricoles (45 % à Gaza, 54 % en Cisjordanie), le gouvernement israélien poursuit une politique de colonisation active : encerclement systématique de Jérusalem-Est et des villes arabes pour rendre toute expansion impossible, et encouragement économique aux nouveaux immigrants israéliens, ou aux plus défavorisés, pour qu’ils aillent vivre dans les colonies-forteresses.
• Obligation d’avoir une licence pour importer des matériaux, ouvrir un centre médical, ajouter un étage à une maison ou planter un arbre... et impossibilité d’obtenir cette licence dans des délais raisonnables, ou de l’obtenir du tout.
• Etranglement économique par fermeture des centres de production, taxations très lourdes sur les entreprises et les marchandises (mais aide à la création d’usines israéliennes), importation de produits étrangers provoquant l’effondrement de la production palestinienne
Quelques chiffres (source : UNRWA)
En Cisjordanie et à Gaza
• Un mort par jour en moyenne
• Décembre 1987-fêvrier 1989: 431 morts, des dizaines de milliers de blessés dont 40 % ont moins de 1 5 ans.
Gaza
• 360 km 2, 750 000 habitants dont les deux tiers (464 000) sont des réfugiés palestiniens. Parmi eux, 55 % (255 000) répartis en huit camps.
Camp de Jabalyia: 1,4 km2, 55 000 habitants.
• Depuis le début de l’Intifada, à Gaza, plus de 22 000 blessés dont :
-par balles en plastique et haute vélocité : 3237, 143 morts.
-par balles en caoutchouc cylindriques : 1238, 1 mort (âgé de 8 ans).
-par balles en caoutchouc lourdes (billes de métal) : 1058, 4 morts.
-par coups et blessures: 12 689, 9 morts.
(blé, huile d’olive), interdiction de pratiquer les activités traditionnelles (ramassage du thym à Beita, pêche à Gaza).
• Salaires des ouvriers palestiniens très inférieurs à ceux des Israéliens, surtout pour le travail des femmes à doihicile ; obligation de cotiser à la sécurité sociale, à laquelle ils n’ont pas droit, et à l’Hista-drout (ils n’ont pas le droit d’être syndiqués !) qui utiliserait ces rentrées financières importantes à des dépenses militaires... Pas de formation professionnelle, pas de congés de maladie ni de maternité.
• Contrôles aux frontières : interdiction de passer plus de deux cents dinars jordaniens par personne et par mois. Et les gens de Gaza étaient très inquiets à l’idée de la mise en place d’un système de cartes magnétiques, effectuée depuis.
• Rappelons enfin que les Palestiniens ne sont pas des citoyens comme les autres : leurs cartes d’identité, de couleurs variées selon le lieu de résidence, portent comme nationalité :« à déterminer »\
La répression de plus en plus dure de l’Intifada, l’aggravation des conditions de vie n’ont pourtant pas l’effet escompté. Elles ont unifié la population palestinienne dans la résistance.
Le rôle des femmes dans la résistance palestinienne
Dans cette société largement privée d’hommes, ce sont les femmes qui prennent en charge l’essentiel des responsabilités quotidiennes, mais aussi sociales, économiques et politiques, avec une compétence, un courage et une dignité que nous avons beaucoup admirés. Elles fondent des coopératives de production (broderie artisanale, couture, industrie alimentaire) dans les camps, donnant du travail aux femmes des villages environnants ; créent des crèches, des comités d’aide sociale, culturelle, médicale, d’éducation des mères ; se battent pour contourner l’interdiction de la formation scolaire et professionnelle, sous la menace constante des perquisitions, des gaz lacrymogènes, des arrestations et des fermetures de leurs centres. Il n’y a pas de médecine du travail ni de sécurité sociale ? Elles font des consultations médicales itinérantes dans les usines, ou inventent un système de cartes qu’elles distribuent aux travailleurs, avec des noms et des adresses de médecins, dentistes, etc. qui les soigneront à tarif réduit. Malgré l’armée, elles manifestent pour leurs droits le 8 mars et le 1 " mai. Et les filles qui autrefois restaient confinées à la maison apprennent un métier, et apprennent à se battre.
Elles mesurent la transformation qui est en train de s’opérer. Celles qui nous ont parlé nous ont dit avoir conquis l’égalité et l’autonomie. Même dans les villages, où la répartition des rôles sociaux semblerait plus traditionnelle, il arrive que les hommes se chargent des récoltes des femmes parce qu’elles sont occupées à l’aide sociale et aux secours.
Au-delà de la survie quotidienne, ce que sont en train de faire les Palestiniennes, c’est à la fois de pallier l’absence des fonctions qu’assure normalement l’Etat, par le développement opiniâtre d’un réseau très serré et polyvalent d’associations de toute nature, et de préparer, du même coup, les bases de leur fUtur Etat. Car le discours qui nous a été tenu est remarquablement unanime, alors même que nous avons rencontré des représentants de branches diverses de l’OLP : nous ne céderons plus ; nous voulons un Etat palestinien indépendant et laïque ; nous sommes tous unis derrière l’OLP et Yasser Arafat, que nous vous savons gré d’avoir reçu à Paris.
Pourquoi nous ont-elles fait venir ? Qu’attendent-elles de nous ? Que nous témoignions de ce que nous avons vu, que nous mobilisions nos associations, nos partis, l’opinion française en leur faveur. Que nous les aidions à trouver de l’argent, des médecins spécialisés, des médicaments dont elles ont grand besoin, par l’intermédiaire de l’UNWRA et du gouvernement français par exemple. Que nous parrainions ces enfants orphelins qu’elles élèvent envers et contre tout. Comme les enfants de Gaza qui, à la barbe des soldats israéliens, refüsent leur enfer en fabriquant des cerfs-volants aux couleurs de la Palestine.
Nous avons pu voir que la paix était urgente, que les Israéliens, pas plus que les Palestiniens, ne pouvaient continuer à vivre sans la reconnaissance mutuelle des droits des deux peuples, et que seule une conférence internationale pourrait ramener la paix, éviter un génocide et préparer la création de l’Etat palestinien. C’est l’intérêt, aussi, de la démocratie israélienne.
Les femmes en noir
« Un samedi de septembre, au kibboutz Harel près de Jérusalem, trois cent-' cinquante femmes étaient réunies. C’était la première rencontre nationale de ce que ■< la presse israélienne appelle le mouvement des femmes en noir. (...) /
Ce qui avait commencé, tout au début de l’Intifada, comme un simple piquét de protestation à Jérusalem s’est étendu au cours des derniers mois aux quatre coins du pays : en vingt-cinq lieux différents, d’Elath sur la mer Rouge à la frontière , libanaise, elles manifestent, tous les vendredis à 13 heures, unies autour d’un slogan: « Non à l’occupation ». A Jérusalem la manifestation dépasse presque toujours les cent participantes ; ailleurs les Femmes en noir se retrouvent en. général, au maximum, à une trentaine. A Haïfa, Acre ou Nazareth, on remarque. la présence de femmes arabes ; dans le sud ce sont les kibboutsnikiot qui sont les v ' plus actives.
Cette hétérogénéité, on la ressent très bien à cette rencontre de Harel. Sur fç % gazon du kibboutz, on retrouve côte à côte des grands-mères et de jeunes ; lycéennes, des vétérantes de la gauche et des femmes pour qui les Femmes en noir ’ constituent la première expérience politique, des Juives et des Arabes, et mêirte quelques Orientales. (...)
Tous les vendredis, elles sont là, vêtues de noir, et elles se font grossièrement insulter par les passants. Les injures, c’est le dénominateur commun à toutes leurs manifestations. Elles tournent toutes autour du sexe et, surtout, des rapports' sexuels bien connus entre les femmes de gauche et les Arabes. (...) J
La rencontre est ouverte par deux courtes introductions : Amal Wahadaq, dirigeante d’un des mouvements de femmes palestiniennes de Cisjordanie, dont le mari et le beau-frère viennent d’être déportés au Liban, parle de la souffrance de . la famille, de la mère, des enfants, et elle ne peut retenir ses larmes. (...) Lea Tsemel, avocate israélienne des détenus palestiniens, parle de Um Ahmad, du camp de réfugiés El Amari, de Nahila la prisonnière, de l’héroïsme quotidien des* femmes palestiniennes, de la solidarité, de l’entraide, et elle conclut: « Avec dp telles femmes en face, l’occupation israélienne n’a aucune chance (...) »
Les femmes se rendent ensuite sur la route principale Tel-Aviv-Jérusalem pour y organiser une manifestation impressionante, à la grande surprise des familles qui reviennent de la plage. Un des chauffeurs s’arrête et demande de quoi il s’agit. Unè dame assez âgée et à l’air très respectable lui répond : « Mon petit-fils fait son service militaire, mes deux fils sont des réservistes. Je m’habille aujourd’hui en noir pour ne pas avoir à porter le noir demain pour l'un deux. » Manar, une jeune arabe, de Nazareth, l’embrasse avec émotion... »
Ces informations sont extraites de l’article de Michel Warchawski publié dans . Politis N° 78 du 2 novembre 1989.
M. Warchawski est correspondant de Politis et de Rouge à Jérusalem. Il vient d’être condamné par le gouvernement israélien à vingt mois de prison ferme pour ses activités à la tête du Centre d’information alternative. Bien qu’il ait fait appel. il " devait être incarcéré le 14 novembre, mais la pression internationale est parvenue à , arracher son maintien en liberté.
Notes
- Nicole Savy Ligue des droits de l’homme
- L’article de Nicole Savy est paru dans la revue de la LDH, Hommes et libertés, novembre 1989 (27, rue Jean Dolent, 75014 Paris).
- 1. Pas à Gaza où la densité des enfants dans les écoles étant plus faible que dans les camps, l’armée ne peut prétendre qu’une école est un rassemblement dangereux.