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“Les femmes n’ont pas de patrie à perdre mais un monde à gagner” *
Catherine Fabre poursuit depuis plusieurs années un travail de recherche sur les écrivaines d’Allemagne de l’Est. Dans le précédent numéro des Cahiers du féminisme, elle avait retracé l’évolution de la situation des femmes en RDA et montré l’apparition des premiers signes de rupture, annonciateurs des bouleversements actuels. Elle est retournée à Berlin-Est en décembre, où elle a pu assister à la première réunion de la coordination des groupes de femmes après la grande rencontre du 3 décembre qui fonda la Fédération indépendante des femmes.
Qu’il est réconfortant de voir les femmes en RDA prendre leurs affaires en main ! Depuis le début du mois de décembre, elles se sont organisées pour rassembler tous les groupes de femmes éclos spontanément depuis le mois d’octobre, afin d’avoir un poids réel sur la scène politique. Il n’y a qu’elles à avoir compris la nécessité de se regrouper et à être capables de s’en donner les moyens, pour le moment en tout cas. Les mouvements de réforme ont, certes, conclu un accord électoral, mais on peut avoir des craintes sur le contenu de leur programme et la durée de cet accord, étant donné la configuration politique actuelle : les groupes éclatent et la recomposition politique traverse verticalement tous les partis et groupes de réforme. Les femmes ont obtenu deux sièges dans les tables rondes et elles sont bien décidées à faire entendre une voix commune pour que leurs revendications soient satisfaites. Tous les domaines de la vie sociale ont vu se former des groupes de femmes avec une claire conscience de ce qu’elles veulent et de ce qu’elles ne veulent pas, des dangers qui les guettent et des acquis qu’elles ont à défendre. Dès le 3 décembre, le groupe Lila Offensive se présentait .-« Nous sommes pour la représentation politique des intérêts des femmes , nous voulons aller à la Chambre du peuple. Nous avons beaucoup en commun, toutes, et il ne faut pas s’éparpiller: regardons l’Union soviétique où les changements se font sans les femmes et ne suivons pas cet exemple, soyons présentes ! ».
Le 16 décembre 1989, une centaine de femmes se sont retrouvées dans un amphi d’université, déléguées de groupes berlinois, mais aussi de province, pour mettre sur pied un projet de statut pour le mouvement autonome des femmes et avancer dans l’élaboration de leurs revendications communes. Il est symptomatique que dans toutes les branches de l’activité sociale les femmes aient éprouvé le besoin de se réunir : mères d’enfants « n’ayant pas l’air tout à fait allemands », femmes dans la construction mécanique, théologiennes féministes, Initiative des femmes socialistes (SOF1), groupe de travail des lesbiennes féministes, femmes croyantes, Initiative des femmes de l’Université Humboldt de Berlin, Initiative pour les droits des femmes et contre la violence à leur égard, Initiative des femmes dans le SED, femmes étrangères, etc.
Cette fois, plus de happening comme le 3 décembre à la Volksbühne, un nombre plus restreint de participantes. Les femmes ont fait preuve tout au long des débats d’une très grande maturité politique et organisationnelle. Pour une observatrice étrangère et donc extérieure, le niveau de la discussion paraissait plus élevé dans le mouvement des femmes que dans les mouvements de réforme. Parti sur la question de transformer le mouvement autonome de femmes en parti de femmes ou en organisation, le débat s’est poursuivi sur la forme à donner à ce mouvement, les représentantes n’étant pas mandatées sur la question du parti. Les questions débattues ensuite portaient sur le contenu des revendications à avancer dans les tables rondes (elles existent non seulement centralement, à Berlin, mais dans chaque région). Les quotas sont nécessaires, disaient-elles (50 % pour Lila-Offensive, 40 % pour les femmes du SED !), non seulement dans les instances politiques, mais dans les entreprises aussi. La question était lancée : fallait-il immédiatement exiger un quota pour la représentation dans les comités d’entreprises ? La réflexion se poursuivait sur des thèmes globalement politiques, notamment celui des subventions systématiques dans un certain nombre de domaines (produits alimentaires de base, loyers, culture, prestations sociales, garde d’enfants, etc.), que l’on proposait de remplacer par une aide individualisée, comme le font d’ailleurs la plupart des mouvements de réforme. Les femmes présentes semblaient avoir de très fortes réticences à l’égard de la réunification, de l’introduction de la concurrence et de la rentabilité, dont elles craignent qu’elles ne s’établissent surtout aux dépens des femmes, qui devraient renoncer à leurs avantages chèrement acquis : 93 % des femmes en âge de travailler sont actives, les crèches et garderies accueillent les enfants, le droit au logement est
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Intervention de la déléguée d’un groupe de femmes du Mecklembourg
« Je voudrais parler ici comme représentante de nos femmes de la campagne. Le 1 5 décembre, c’est-à-dire hier, un groupe de base des femmes de la campagne s’est constitué. Il se considère comme membre du futur mouvement autonome des femmes de RDA et veut qu’on se serre les coudes sous ce toit en RDA. C’est pourquoi nous soutenons le Manifeste d’Ina Merkel. Les membres fondateurs de ce groupe sont : deux retraitées, une ménagère, dix paysannes de coopérative, six employées de bureau, deux vendeuses, une artisane, deux comptables principales, une vétérinaire, une infirmière, une médecin, deux techniciennes, une ingénieure du bâtiment, deux techniciennes en construction agricole, deux institutrices, une écrivaine. Nous avons quelque chose en commun : nous vivons dans notre pays à la campagne ("in unserem Land auf dem Land’), dans le Mecklembourg profond, dans la grande admiration que nous portons à la beauté de sa société (rires de la salle). Pour nous, femmes de la campagne, ces journées du renouveau général ont déclenché une peur, peur de perdre la perspective d’un grand progrès socio-économique, la sécurité et la libération ; et en même temps, nous assistons à l’émergence d’une revendication pour un très large combat contre tous les déficits et déformations structurels, économiques et moraux. Nous demandons en particulier :
♦ la protection et une démocratisation continue de la propriété socialiste des coopératives ;
♦ la concrétisation de l’égalité des droits des femmes à tous les niveaux, dans toutes les organisations ;
♦ le maintien des subventions dans le domaine de la garde des enfants (on parle déjà de les supprimer) ;
♦ une décharge saisonnière comme pour les hommes : alors que leurs tâches diminuent considérablement de par la réduction du travail en hiver, le travail des femmes est toujours organisé en journées de huit heures, afin qu’elles ne puissent pas profiter de cette décharge de travail par rapport au surcroît saisonnier ;
♦ une amélioration considérable des transports entre les communes (ce qui n’existe quasiment pas, il nous faut aller à pied quand on n’a pas de voiture) et les chef-lieux (les transports ont été réduits d’année en année). Cela concerne essentiellement les femmes : les hommes, eux, disposent du seul véhicule de la famille et, dans le pire des cas, empruntent le tracteur-propriété-de-la-coopérative-de-production-agricole qui fait l’affaire aussi !
♦ une réelle amélioration de l’approvisionnement de nos villages sur la base d’une bourse de produits, c’est-à-dire sur la base de l’offre actuelle dans le commerce de gros. Les villages ont un approvisionnement misérable et, bien entendu, rien de ce qui est merveilleusement proposé sur le catalogue — y compris les célèbres bananes — ne peut être livré, cela ne sert à rien de le cocher...
♦ mise en place à nouveau d’une vente par correspondance telle qu’elle a déjà existé, à destination de la population rurale ;
♦ protection des femmes et des enfants battus (surtout par des hommes en état d’ivresse, mais bien souvent aussi à jeun !) et mesures sociales et thérapeutiques contre la montée de l’alcoolisme à la campagne, y compris chez les femmes ;
♦ participation à la table ronde ;
♦ quotas dans toutes les directions (communes, cantons, circonscriptions) ;
♦ prise en compte des problèmes des femmes de la campagne dans le mouvement autonome des femmes de RDA et présentation de leurs problèmes à la table ronde centrale.
Les femmes de la campagne sont normalement soumises à la triple journée de travail. Nous savons que les femmes ont leur métier dans la journée et le soir dans leur famille, mais les paysannes de coopérative ont la production individuelle (dont la part augmente sans cesse) la plupart du temps à leur charge. Ce sont toujours les pires travaux et les plus durs qui reviennent aux femmes. Les hommes sont abonnés aux techniques nouvelles qui leur allègent la tâche. Autrefois, il existait un domaine sur lequel la RDA faisait sa publicité : les femmes apprenaient à conduire le tracteur et la moissonneuse. En réalité, de moins en moins de femmes le font et ce sont surtout les hommes qui conduisent les engins. Les femmes ramassent les pierres, les amènent au tracteur, les jettent par dessus les bords du collecteur et lorsqu’il est plein, l’homme met le tracteur en marche et s’en va.
Nous demandons votre soutien. Nous demandons que vous parliez de nous. »
i _ assuré (les locataires ne sont pas expulsés même en cas de cessation de paiement), le droit au travail à plein temps, etc. La construction de l’Europe au détriment du tiers monde, voire contre lui, est également un souci très présent, de même que la pollution, qui a occupé une large place dans les débats comme cause indirecte de l’absentéisme des femmes. La pollution, cause d’allergies, de bronchites, etc., rend les enfants fragiles et malades et bien entendu ce sont les femmes qui gardent les enfants malades, parce qu’elles ont un salaire moins élevé que celui des hommes. Ensuite, on leur reproche leur manque de « fiabilité » ! La lutte contre la pollution est donc directement liée à la lutte des femmes pour leur autonomie. Elles avaient d’ailleurs invité des femmes du secteur de la Santé pour parler des problèmes sociaux. Une déléguée d’un groupe autonome de femmes de la campagne a fait ensuite une intervention émouvante sur les conditions de vie des femmes dans la campagne du Mecklembourg (voir encadré). Cette femme a su faire sentir à toute la salle, essentiellement composée de citadines, la détresse et l’isolement de ces femmes soumises à la triple journée de travail. Ce fut un grand moment de la journée ! L’impression dominante qui ressortait de cette rencontre était que, vraiment, les femmes de RDA savaient ce qu’elles voulaient et ce qu’elles ne voulaient pas, qu’elles savaient comment se donner les moyens de s’imposer. Dans la morosité et le flou ambiants en décembre, leur démarche, un pas en avant des autres, faisait chaud au coeur !
Notes
- Catherine Fabre Janvier 1990
- * Ina Merkel le 3 décembre 1989 à Berlin-Est.