Nous publions ci-dessous des extraits du Manifeste rédigé par Ina Merkel et adopté lors de la réunion de fondation de la Fédération indépendante des femmes de RD A, le 3 décembre à Berlin.
La question femmes est résolue, affirment les uns ; ce n’est pas le problème essentiel aujourd’hui, disent les autres ; elle doit enfin être mise à l’ordre du jour, disent les troisièmes. Mais d’abord, qu’est-ce que cela signifie, la « question femmes » ? Nous, femmes, constatons aujourd’hui ceci : les bouleversements sociaux en RDA ont été initiés dans la rue, par les masses. Les femmes étaient présentes à tous les niveaux de ce processus : elles étaient à l’avant-garde et elles ont participé à la lutte, elles ont été touchées par l’exode massif de la population, elles ont été victimes de ceux qui avaient usurpé le pouvoir. Mais, dès qu’il s’agit d’élaborer des perspectives pour rénover la société socialiste, les femmes se retrouvent une fois de plus exclues. « Le pays a besoin d’hommes nouveaux », proclame un des slogans les plus repris ces dernières semaines. N’aurait-on donc pas besoin de nouvelles femmes? Le premier homme du pays, Modrow, a pris une femme comme adjointe : un début prometteur ?
« La société traverse une crise profonde. Aujourd’hui comme avant, des milliers de citoyennes et de citoyens quittent le pays. Le parti dirigeant a moralement fait faillite. La disparition du socialisme comme système de société semble bien près d’avoir lieu. Et de l’autre côté, on se lèche déjà les babines. Pouvons-nous seulement, dans une situation aussi compliquée, nous permettre de parler d’une « question femmes » ?
Un modèle alternatif de société
« Nous devons opposer à cette évolution apparemment inévitable un modèle alternatif de société. Mais qui nous écoutera, aujourd’hui, plaider pour un socialisme rénové ? Et pourtant : ce pays doit pouvoir permettre de construire une société dont la finalité réelle soit l’épanouissement des possibilités de l’individu, faute de quoi ce pays n’existera plus. Une société dans laquelle le travail et la consommation, la politique et le mode de vie pourraient être modelés par des sujets qui se déterminent et se gouvernent eux-mêmes. Cela implique un développement optimal de l’économie, de telle façon qu’elle ne domine plus les aspirations et les besoins des individus, mais permette la création d’espaces sociaux, de temps libre et des conditions objectives favorables au développement de l’individu. Cela n’exclut pas le pouvoir politique mais, bien plutôt, l’assujettissement de l’individu à ce pouvoir. Cela implique des mécanismes et des structures politiques et économiques radicalement nouveaux, qui garantissent le progrès social. Cela implique que les gens puissent intervenir dans le processus de développement social, qu’ils puissent en permanence le rénover et le corriger. Il est certain qu’une réforme de l’économie et du système politique est nécessaire, mais les transformations du mode de vie, des besoins, de la situation sociale ne doivent pas, une fois de plus, être renvoyées à plus tard sous prétexte qu’elles dépendent des autres. Il est urgent de se doter d’une alternative concernant le mode de vie. Nous devrions demander aux partis et mouvements politiques quelles perspectives, à cet égard, ouvre telle ou telle stratégie, afin que nos attentes, que les problèmes des femmes aussi deviennent une donnée politique dans un projet alternatif de société. Nous devons défendre l’idée que les « questions femmes » ne sont pas des problèmes sociaux secondaires, mais qu’elles sont fondamentales, vitales. Elles concernent le mode d’existence de la société, sa reproduction, ses possibilités de développement et ses buts. C’est pourquoi, si nous femmes voulons agir pour que nos intérêts spécifiques, qui découlent de notre situation et de notre expérience particulières, soient réellement pris en compte dans un projet moderne de société, nous devons nous-mêmes avoir une approche globale de la société. Quelles problématiques pourraient être constitutives d’une telle conception, quelles sont donc les questions générales et celles spécifiquement féminines ?
Le pays au bord du gouffre
« Cette société s’est dirigée, ces dernières années, tout droit vers l’abîme. On a assisté à une rapide dégradation des conditions de vie et de la situation sociale. Cette évolution se manifeste très clairement dans l’aggravation des rapports hommes-femmes, dans le taux toujours croissant des divorces et le recul constant de la natalité. Elle s’est traduite également par la régression du niveau de vie des femmes qui élèvent seules leurs enfants, par une négligence honteuse vis-à-vis des femmes âgées qui, pourtant, ont porté sur leurs épaules la reconstruction du pays après 1945. Mais cette régression est également tangible là où personne ne veut la voir : dans la forte disparité entre les salaires masculins et féminins, dans l’écart entre les possibilités des hommes et celles des femmes de peser sur les conditions matérielles et culturelles de vie et d’accéder au pouvoir politique. Ce sont les femmes qui ont dû compenser par leur surtravail les carences de la prise en charge sociale, des infrastructures et du système de services. Les femmes sont de plus en plus souvent victimes de l’agressivité masculine. La transformation du corps féminin en objet sexuel est devenu un fait social.
« En fin de compte ce sont nos enfants qui seront les victimes de notre incapacité à évoluer. C’est eux qui hériteront des conséquences de dizaines d’années d’incurie économique et de négligence de l’environnement. Ils souffrent de la nervosité et de l’absence de sentiment de leurs mères et de leurs pères stressés à l’extrême. Ils sont les victimes d’un système de formation anachronique. Voilà quelques-unes des conséquences socio-culturelles les plus graves du socialisme étatique et bureaucratique. L’arbitraire d’une élite masculine a conduit ce pays au bord du gouffre. Ce sont les hommes qui ont la plus grande part de responsabilité dans la politique menée ces dernières décennies et avant tout ceux qui, en tant que dirigeants politiques, directeurs et chefs d’entreprises, l’ont mise en application. Les femmes aussi sont responsables politiquement de cette situation, mais elles se trouvaient dans tous les domaines à des positions subalternes.
La réunification : trois pas en arrière
« Nous sommes aujourd’hui confrontées au fait que, pour beaucoup de nos concitoyens et concitoyennes, toute identité sociale et culturelle avec le socialisme menace de s’effondrer. Déjà on cherche des raccourcis dans la « patrie de nos pères ». Nous devons pourtant nous demander si nous pouvons opposer aux idées de réunification ou d’unification une véritable alternative socialiste, qui vaille la peine d’y her sa vie. Quel avenir pouvons-nous offrir dans une situation sociale aussi catastrophique, quelles perspectives qui vaillent la peine de rester ici ? Voudrions-nous par hasard nous unifier avec ces messieurs de Bonn, remplacer la dictature du bureau politique par la dictature de la chancellerie ?
« Du point de vue des femmes, la réunification signifierait faire trois pas en arrière. En caricaturant, ce serait : le retour des femmes au foyer. Cela voudrait dire lutter à nouveau pour le droit au travail, pour une place au jardin d’enfant, pour les cantines. Cela équivaudrait à brader des acquis péniblement obtenus au heu de passer, qualitativement, à un nouveau stade. Les femmes n’ont pas de patrie à perdre mais un monde à gagner. Il faut saisir maintenant l’occasion de mettre en valeur la diversité de nos modes de vie, nos différences individuelles, nos aspirations et nos exigences, dans le cadre d’un socialisme rénové. Nous devons élever notre mouvement des femmes à la hauteur des exigences de la période. Nous devons nous joindre aux forces de gauche en Europe ; nous prononcer pour une société multiculturelle dans laquelle chacun puisse vivre selon son choix, ses particularités nationales, culturelles et sociales. Nous devons veiller à ce que personne, dans notre pays, ne soit exclu à cause de ses origines, de sa nationalité, de ses handicaps ou simplement de sa différence.
« Créons plutôt les conditions d’une évolution vers des rapports solidaires entre hommes et femmes, entre parents et enfants, entre jeunes et vieux, entre malades et bien-portants. (...)
La moitié de l'humanité
« Une politique radicale de quotas, c’est-à-dire la féminisation immédiate de la moitié de toutes les positions importantes dans la société, est la condition d’une véritable démocratisation. Quotas et démocratisation sont indissociables pour rénover la politique. Certes la question des femmes est une question ouverte pour la plupart des organisations et partis poütiques, mais elle n’est toujours pas posée publiquement. C’est pourquoi il nous faut notre propre organisation politique, un mouvement qui rassemble et fasse en sorte que les problèmes des femmes soient largement débattus et deviennent des questions d’ordre poütique. Ce n’est que lorsque les femmes seront représentées proportionnellement à leur part dans l’humanité qu’eües pourront s’élever au-dessus de leurs intérêts de groupe socialement marginalisé et se tourner de la même manière que les hommes vers les questions politiques globales.
« C’est justement parce que les femmes ne sont pas une minorité sociale, mais la moitié de l’humanité, qu’elles doivent pouvoir dire leur mot sur toutes les questions qui concernent l’humanité. Un mouvement de femmes qui s’orienterait vers la seule défense des intérêts spécifiquement féminins, sans avoir de conception globale sur la société, se marginaliserait de lui-même.
La démocratie publique
« C’est pourquoi nous devons défendre l’idée d’une quadruple séparation des pouvoirs : la séparation classique entre pouvoir législatif, exécutif et judiciaire doit être complétée par un quatrième pouvoir : la démocratie pubüque. Aussi nous sommes favorables à la création d’un large réseau d’opinion des femmes, sous forme de journaux, de radios, de télés pour femmes mais aussi de centres culturels, de cafés de femmes, d’instituts de recherches sur les femmes — ainsi qu’à la création de nombreux organes de représentation démocratique sur les problèmes de mode de vie, de consommation, de formation et d’éducation, de poütique des prix et des salaires. Nous avons besoin d’organisations de consommateurs qui puissent statuer sur la conformité écologique des produits, d’associations autonomes de parents qui puissent influer sur le contenu des enseignements et les choix pédagogiques. Et nous avons besoin que se développe une foule d’initiatives de base et de groupes auto-organisés qui agissent directement dans le pays — et ceci est probablement le plus urgent. (...) »
Notes
- Berlin, décembre 1989
- Les intertitres sont de la rédaction.