Fin décembre , lors d’une première mission du Secours populaire français 1 en Roumanie, la vice-présidente de la Croix rouge roumaine invita cette association à intervenir ultérieurement dans deux villes, Buzau et Foscani ; des représentantes du Mouvement français pour le planning familial se joignirent à cette nouvelle mission, consacrée aux besoins des femmes, qui se déroula du 19 janvier au 3 février 1990 et dont rintérêt était mis en doute par certains.
Mme Jacqueline de Chambrun, médecin en PMI de 1968 à 1987 et au jourd’hui attachée au Secours populaire, témoigne dans l’entretien qu’elle nous a accordé du désastre de la politique de Ceaucescu, des nouveaux espoirs, et de l’importance de la solidarité active avec les femmes roumaines.
♦ Quelle était la situation des femmes sous le régime de Ceaucescu ?
La politique nataliste de Ceaucescu, l’interdiction de l’avortement et de la contraception depuis 1965 aboutirent à des taux importants de mortalité des femmes 2. On exaltait le modèle de la famille de quatre et cinq enfants. C’est dans les milieux populaires, paysans et chez les tziganes (par ailleurs victimes d’un racisme épouvantable) que l’on trouve les familles les plus nombreuses et que le cinquième enfant lut souvent abandonné à l’orphelinat. C’est là que sont la plupart des enfants contaminés par le virus du sida.
Les femmes subissaient des contrôles gynécologiques obligatoires dans les dispensaires d’entreprises. Cette surveillance lut étendue par Ceaucescu jusqu’à quarante-cinq ans. Les gynécologues étaient chargés de déclarer les grossesses et dans ce cas de procéder à des examens mensuels pendant les six premiers mois, bimensuels jusqu’au neuvième mois, hebdomadaires le dernier mois pour éviter tout avortement et obtenir le taux de natalité le plus élevé.
Le congé prénatal était de cent douze jours et payé à 95 %. Elles pouvaient également le prendre en postnatal ce qu’elles préféraient d’ailleurs, les crèches n’acceptant les enfants qu’à l’âge de six mois. Cela tenait de la haute voltige de travailler et de s’occuper de son enfant dans ces conditions même si elles avaient la possibilité d’aménager leurs horaires de travail et de se débrouiller avec les grands-parents.
Lors de mon arrivée, le Front avait pris la décision d’accorder le droit à un congé postnatal d’un an si les femmes le désirent mais payé à 60 % du salaire. Les femmes considèrent cela comme un acquis.
Pour ce qui concerne la contraception, rien n’existe si ce n’est quelques pilules hongroises au marché noir et encore. Il est urgent de développer la contraception locale (ovules et préservatifs surtout à cause du sida). Il est évident que compte tenu de leur rejet de tout ce qui est « socialiste » et de leur vision magique de l’occident, elles préféreront les pilules venues d’ailleurs même si en réalité les pilules des pays de l’Est sont la copie intégrale des nôtres.
Avec l’interdiction de l’avortement on peut dire que les femmes roumaines ont été massacrées. Rappelons-nous la France avant 1974, même si les situations ne sont pas exactement comparables. En Roumanie, les femmes arrivaient dans les hôpitaux pour mourir suite aux avortements clandestins. Pour 1 989, à l’hôpital de Buzau, il y a eu vingt femmes mortes pour quatre mille accouchements. Par crainte de la police, elles arrivaient très tard et dans un état catastrophique. Elles survivaient au prix d’une totale mutilation (hystérectomie, ablation des ovaires, etc.). Les médecins de la mission ont pratiqué quelques examens. Ils n’avaient jamais vu des cols de l’utérus dans un tel état.
La plupart des femmes roumaines devraient être cerclées faute de quoi elles donneront à coup sûr naissance à des prématurés. Le taux d’handicapés moteur cérébraux, comme j’ai pu en voir, augmentera puisqu’ils ne possèdent pas de service de réanimation pour les nou-veaux-nés.
♦ Quels sont les principales difficultés auxquelles est confronté le corps médical roumain ?
En ce qui concerne le personnel médical, j’ai constaté que les médecins, formés en Roumanie, étaient compétents et d’excellente qualité mais que depuis 1971 ils n’avaient pu suivre l’évolution r
Solidarité
Sous Ceaucescu, la sexualité était un sujet tabou, l’avortement jugé immoral et passible de sanctions aussi bien pour les femmes que pour les médecins avorteurs. Au contrôle policier s’ajoutait une politique nataliste qui instaura le système bien connu d’allocations familiales versées à partir du deuxième enfant seulement et de primes à partir du troisième, mais qui prévoyait aussi une « taxe du célibat » pour les femmes de plus de vingt-quatre ans sans enfant et quelle que soit la cause. L’objectif de Ceaucescu d’arriver à trente millions d’habitants en l’an 2000, alors que le chiffre de 1987 était de vingt-trois millions, aboutit à la mort de milliers de femmes à la suite d’avortements clandestins, ou les conduisit à un tel désespoir qu’elles abandonnaient leurs enfants. On compte cent trente mille orphelins en Roumanie. Comble de l’atrocité, sur deux cents enfants de un à trois ans, testés dernièrement, soixante-douze sont séropositifs. Le fait n’est pas nouveau mais il est resté confidentiel sur ordre de Ceaucescu puisque officillement, il n’y avait <r ni homosexuels ni toxicomanes ni prostituées » en Roumanie.
De même que la solidarité internationaliste des féministes d’Europe et d’ailleurs doit s’exprimer en soutien à la lutte des femmes américaines contre la remise en cause de l’avortement aux USA et à la lutte des femmes polonaises contre la tentative de retour en arrière sur cette même question par î’Episcopat et une partie des députés, elle doit se manifester concrètement pour les femmes roumaines. C’est pourquoi, les Cahiers du féminisme ont pris l’initiative, dès le 6 janvier 1990, d’adresser une lettre au Mouvement français pour le planning familiale en vue d’une réunion unitaire de toutes les composantes féministes pour mettre en place une aide matérielle, échanger les connaissances (contraceptifs, faire connaître le RU 486, méthodes non-traumatisantes d’avortements) avec les femmes roumaines et même en direction d’autres pays de l’Est
� Nous espérons que de telles initiatives verront le jour rapidement.
de la médecine puisqu’aucune publication ne rentrait dans le pays. Il y a un problème de qualification pour les autres catégories de personnel : les sages-femmes ont à peine le niveau d’infirmière et les infirmières plutôt celui d’aide-soi-gnante. Si l’infrastructure existe : polycliniques gynécologiques, dispensaires dans chaque commune, le dénuement matériel est catastrophique.
A Buzau et Foscani nous avons visité les deux hôpitaux et les maternités. Le design ne fleurit pas, ils ont des tables de gynécologie qui peuvent résister aux tremblements de terre, ce n’est pas le Club Méditerranée mais l’équipement est solide même s’il est réduit.
Nous avons constaté une carence de notions d’asepsie. On porte des blouses mais ils ne désinfectent pas suffisamment et pas assez tôt. Nous avons fait une campagne sur l’eau de javel, que les médecins ne connaissaient pas sous ce nom, après avoir découvert ce désinfectant disponible dans le commerce sous forme de produit ménager. D’autre part, ils ne possèdent pas de matériel à usage unique. Pour les injections de vitamines, les vaccinations obligatoires, ils utilisent les mêmes seringues en changeant les aiguilles qui ont été en principe stérilisées mais les dangers de contamination et de propagation notamment du sida sont réels. La campagne annuelle de vaccination contre la rougeole a dû être reportée, afin d’être en conformité avec les recommandations de l’OMS : une injection, une seringue.
♦ Quelle est la situation et quelles ont été vos interventions ?
A Foscani et à Buzau, il y a maintenant cinquante à cinquante-cinq avortements par jour, ils se font jusqu’à trois mois et coûtent trente leis (un lei vaut moins d’un franc) et un peu plus pour les femmes extérieures au département. J’ai assisté à trois avortements, les femmes ne restent que quelques heures, il n’y a pas d’hospitalisation prolongée. Les conditions matérielles sont épouvantables, il n’y a ni eau chaude ni chauffage. Les médecins prennent la peine maintenant de donner des calmants une demi-heure avant l’intervention.
Ils pratiquent à la curette, ce qui est effectivement un spectacle de boucherie mais je dois dire que les médecins sont compétents, ils ont immédiatement appliqué la loi et ils répondent à la demande. En ce sens, on peut parler d’avortement à la chaîne mais « propres », l’essentiel étant que les femmes en sortent vivantes.
A mon avis, les femmes du peuple sont très claires vis-à-vis de l’avortement et de la nouvelle loi (ce sont les plus claires). Elles ne doutent pas qu’elles ont conquis une liberté.
Nous avions apporté des sondes de Karman, trente stérilets pour chaque ville et quatre aspirateurs mécaniques pour avortements par aspiration. Une collègue de la mission fit une démonstration d’avortement par la méthode Karman dans les deux villes et de pose de stérilet. A Foscani, nous avons demandé une réunion avec les sages-femmes pour les informer sur la contraception afin qu’elles soient le relais auprès des femmes accouchées.
La représentante du Planning familial a fait également une prise de parole devant soixante-quinze ouvrières d’une usine de textile employant deux mille deux cents travailleurs. Elle a proposé aux femmes de leur poser des stérilets. Le lendemain, une douzaine d’entre elles sont venues à la maternité pour en bénéficier.
Il reste un problème important, celui des conséquences pour les femmes et les enfants de la non-prévention de l’incompatibilité fœto-maternelle qui existe aussi bien pour les grossesses normales, que pour les grossesses non menées à terme comme l’avortement 3.
♦ Et pour l’avenir ?
Notre mission a montré ce qu’il était possible de faire. Maintenant, c’est aux médecins roumains d’agir. La décentralisation des infrastructures et des services pour améliorer la condition des femmes sera une nécessité, mais je pense que le ministre adjoint de la Santé qui est un gynécologue ne nous a sûrement pas attendu pour réfléchir à ces problèmes.
Aujourd’hui grâce à la légalisation de l’avortement, les femmes sont bien dans leur tête, bien qu’esquintées dans leur corps, du fait des avortements clandestins passés.
Les choses peuvent évoluer très vite si les femmes roumaines restent vigilantes pour défendre les acquis de la révolution.
Propos recueillis par Claire Bataille et Catherine Rosehill
Notes
- 1 . Association reconnue d’utilité publique et d’éducation populaire.
- 2. Le taux de mortalité des femmes sous Ceaucescu aurait été de 150 pour mille naissances. Le taux de mortalité infantile est officiellement de 27 pour mille mais ces chiffres sont faussés dans la mesure où les déclarations trois semaines après la naissance étaient courantes. A Buzau et Foscani le chiffre de mortalité périnatale (avant six jours de vie) annoncé et de 2,5 pour mille ce qui est peu crédible.
- 3. L’incompatibilité fœto-maternelle liée au facteur rhésus est la plus fréquente et la plus grave. L’immunisation se fait et les accidents se produisent lorsque la mère est rhésus négatif, le père et le fœtus rhésus positif. La première grossesse est normale mais durant la grossesse, surtout lors des dernières semaines et de la délivrance, des globules rouges fœtaux passent à travers le placenta dans la circulation maternelle. La mère développe des anticorps et lors de la deuxième grossesse incompatible, les anticorps maternels sont réactivés. Leur passage transplacentaire entraîne la destruction des globules rouges dans le sang du fœtus, avec le risque majeur de destruction des cellules du cerveau.