Margarete Buber-Neumann vient de mourir à Francfort, à quatre-vingt-huit ans. Elle a connu le triste privilège de vivre les meilleures années de son existence en plein centre de la barbarie du XXe siècle, passant sans transition de deux ans de goulag stalinien à quatre années de Lager nazi, de Karaganda à Ravensbrück. Elle s’est imposée, après la Seconde Guerre mondiale, comme l’un des témoins les plus convaincants de la déraison de l’histoire contemporaine. En 1949, elle fut l’une des seules, lors du procès Kravtchenko, à oser et savoir river leur clou aux staliniens, en confirmant à la face du monde l’existence de l’univers concentrationnaire soviétique. Elle est l’auteur de nombreux ouvrages, souvenirs ou essais qui, tous, tournent autour du grand cyclone historique du xxe siècle, au point de confluence du nazisme et du stalinisme, et dont quatre seulement ont été traduits en français: Déportée en Sibérie \ la Révolution mondiale 2, Milena 3 et Déportée à Ravensbrück 4 .
Née au tournant du siècle, à Postdam, Margarete Buber (elle est alors l’épouse de Rafaël Buber, le fils du grand spécialiste des religions) entre en communisme dès les lendemains cataclysmiques de la Première Guerre mondiale. A la fin des années vingt, elle devient la compagne de Heinz Neumann, dirigeant du PC allemand, un de ces bolcheviks stalmisés made in Germany qui, pour son malheur, eut l’intelligence de comprendre, à l’aube de la catastrophe de 1933, que la ligne « classe contre classe » et la dénonciation impertubable du « social-fascisme » des social-démocrates débouchait, en Allemagne, sur le suicide collectif. Staline n’oublia pas et, en 1937, Neumann, réfugié à Moscou, disparut dans les caves de la Loubianka.
Conformément à la loi du talion alors en vigueur, sa compagne fut déportée aux confins de la Chine. Gracieusement livrée à Hitler, en 1940, en vertu du pacte Ribbentrop-Molotov, avec quelques centaines d’autres antifascistes allemands et autrichiens, juifs et non-juifs, Margarete Buber-Neumann fait, à Ravensbrück, la seconde rencontre décisive de sa vie : celle de Milena Jesenska, journaliste tchèque, destinataire des fameuses Lettres à Milena 5 de Franz
Kafka, ex-communiste, résistante à l’occupation nazie, intellectuelle brillante et Pragoise magique. Plus qu’une rencontre, une véritable histoire d’amour. Dans les premières pages de son Milena, Margarete Buber-Neumann écrit cette phrase stupéfiante : « Je remercie le sort qui m’a conduite jusqu’à Ravensbrück, car j’y ai rencontré Milena. » Milena meurt au camp le 17 mai 1944. Le Temps des camps, que les deux amies devaient écrire ensemble, ne verra jamais le jour. Au fond, toute cette « outremort » que constitue la vie après l’expérience de l’univers concentrationnaire, Margarete Buber-Neumann l’a consacrée à tenter de s’assurer, par le récit, de la maîtrise de cette fin du monde où son existence s’est trouvée ballotée et broyée. Elle a employé toutes les ressources de son intelligence, sa mémoire et son formidable élan vital à devenir cette inégalable conteuse du malheur historique que révèlent ses livres. S’il est un miracle, c’est bien celui-ci : qu’ainsi revenue d’entre les morts, cette femme, que rien ne destinait à l’écriture, se soit imposée comme l’un des plus puissants chroniqueurs de l’inconcevable, de l’imprescriptible en ce siècle, de ces temps où l’esprit du monde campait près des charniers sibériens et des chambres à gaz.
Tout en évitant les grandes empoignades politiques (elle avait abondamment donné, avant la catastrophe), Margarete Buber-Neumann professait un anticommunisme de principe, fruit d’une expérience difficile à écarter d’un revers de main. Mais, surtout, elle se voulait femme-mémoire, acharnée à sauver, à reconstituer, dans le champ de ruines, ce qui pouvait l’être de la vie, de l’espérance, des croyances de tous ces prophètes et hors-la-loi qu’elle avait côtoyés sous toutes les latitudes de la révolution mondiale et de l’univers concentrationnaire. Elle est allée, dans cette entreprise pieuse et, au fond, désespérée, aussi loin qu’on peut espérer.
Alain Brossât
Margarete Buber-Neumann
Notes
- Article extrait de Politis, n° 81, novembre 1989.
- 1. Seuil, 1949, réed. 1986.
- 2. Casterman, 1971.
- 3. Seuil, 1986.
- 4. Seuil, 1988.
- 5. Gallimard.