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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Madame Roland

· Cahiers du féminisme, n° 52, printemps 1990 · p. 38-40 · 2 736 mots

Grandes dames de la littérature

Madame Roland « La merveille de la Révolution » Michelet

C’est en prison , dans les cinq mois de 1 793 s’écoulant entre son arrestation , le 31 mai, et son exécution, le 8 novembre, que Manon Roland entre dans le Panthéon des lettres en écrivant ses Mémoires 1 , acte de défense et d’accusation, témoignage et testament, confession pudique et hardie à la fois, autoportrait qui fait s’écrier Stendhal : « Il faudra du temps pour revoir une telle âme. »

Ce n’est pas qu’elle n’ait pas beaucoup écrit en sa courte vie, et non seulement beaucoup de lettres, mais aussi en secret, pour elle-même, puis en secrétaire influente de son mari Roland. Mais malgré quelques incitations des rares amis qui l’ont lue, elle n’a pas voulu devenir « femme de lettres ». Elle connaissait trop son temps, et les hommes de son temps, et elle s’est expliquée de ce refus de « devenir auteur un jour » : « les hommes ne l’aiment point et son sexe la critique ; si ses ouvrages sont mauvais, on se moque d’elle, et l’on fait bien ; s’ils sont bons, on les lui ôte. Si l’on est forcé de reconnaître qu elle en a produit la meilleure partie, on épluche tellement son caractère, ses mœurs, sa conduite et son talent que ion balance la réputation de son esprit par l’éclat que ion donne à ses défauts. » Olympe de Gouges en savait quelque chose, et ces propos seront encore vrais pour George Sand, voire au-delà.

Cette femme de grand caractère et de fine intelligence n’avait rien d’une féministe — non seulement au sens où nous l’entendons aujourd’hui, mais même au sens des pionnières de son temps — et elle tenait surtout à ne pas apparaitre comme un « bel esprit ». Passée de la petite bourgeoisie laborieuse et modeste à la grande, où il ne convenait pas davantage aux femmes de se faire remarquer par autre chose que par leurs vertus, elle conforma son rôle, jusqu’au sein des plus hauts intérêts politiques, au modèle de la Juüe de Jean-Jacques Rousseau, et c’est parce qu’elle fut emportée par l’ouragan de l’histoire qu’elle accepta un destin de « Romaine » de Plutarque et devint une héroïne telle qu’allait rêver d’en rencontrer Stendhal.

Manon Roland

Un feu souterrain

Les Vies des hommes illustres de Plutarque sont un livre clef pour l’époque. Dans ses Confessions, Rousseau dit l’impression profonde que ce livre fit sur lui dans son enfance. Au sortir de sa phase mystique enfantine, Manon Phlippon découvre elle aussi ce livre qui la marque pour toute une vie qu’il est peut-être difficile de comprendre sans s’être soi-même enivré de cette oeuvre. Lu comme manuel de grandeur héroïque, c’est l’antidote absolu aux corruptions du temps, à sa tiédeur, à sa passivité opportuniste ; c’est aussi un recueil de modèles susceptibles d’enflammer les caractères énergiques englués dans une vie sans horizon. C’est à cette aune idéale qu’elle mesurera les hommes de chair et d’os de son temps, écrivant : « c’est une chose vraiment surprenante que leur disette [en hommes] dans cette Révolution ; il n’y a que des pygmées ». Et : « Ce n est pas l’esprit qui manque, il court les rues ; c’est la justesse du jugement et la force du caractère. Sans ces deux qualités, cependant, je ne reconnais point ce qu’on peut appeler un homme. En vérité Diogène avait bien raison de prendre une lanterne ! Mais une révolution peut en tenir lieu ; je ne connais pas de toise plus exacte et de meilleure pierre de touche. »

Pourtant Manon Phlippon n’est pas une révoltée. Elle accepte le destin fait alors aux femmes. Comment résoudre cette contradiction ? Comme sa contemporaine plus privilégiée, Belle de Zuylen, qui devint Mme de Charrière 2, en sachant capter un mari qui sera un « véhicule porteur ». C’est non sans mal que Manon Phlippon s’empare de ce mari nécessaire, son aîné de vingt ans, jusque-là célibataire endurci. Mais il en valait la peine. Roland de la Platière n’est pas un médiocre, c’est un encyclopédiste de la deuxième génération, un savant, un administrateur, un économiste libéral. Elle l’admire, mais connaîtra vite ses faiblesses, le jugera. En se dévouant à son destin, elle le guidera, sera son « éminence grise », ou rose, si l’on préfère, aura de l’ambition pour deux et croira un temps se satisfaire de cette situation.

Mais sans la Révolution, tout cela aurait été noyé dans la grisaille de la vie provinciale, car Roland est inspecteur des manufactures à Villefranche, près de Lyon : un exil pour l’énergie qui coule au cœur de Manon. Et d’autant plus que cela se passe entre une très vieille belle-mère incommode et deux beaux-frères importuns. De plus, sa vie conjugale — elle ne l’avouera que dans les dernières pages de ses Mémoires particuliers— n’a rien à voir avec l’idéal de la jeune fille. Commencée par une nuit de noces dont elle ne conserve que le souvenir de la souffrance subie, il est probable que sa sensualité ne s’est pas éveillée, et elle n’a guère eu de compensation : « A force de ne considérer que la félicité de mon partenaire, je m’aperçus qu’il manquait quelque chose à la mienne. »

L'âme de la « Gironde »

La Révolution, c’est l’issue. Elle est accueillie avec enthousiasme par le couple : Roland, le réformateur bourgeois, va jusqu’à se sentir « démagogue » face aux cerveaux obtus de l’administration royale et des industriels lyonnais ; Manon est pour la violence révolutionnaire.

Correspondance, mission de Roland à Paris. A la fin de 1791, les y voilà installés. Le salon de Mme Roland est le rendez-vous des députés et des journalistes jacobins, alors unis, de Brissot et Pétion à Robespierre.

Manon maintient strictement sa réserve de principe. Elle ne participe pas aux discussions. En retrait, elle écoute, et regarde. Et de quel regard aigu, avec quelle pénétration. Malgré sa passion des grandes idées, elle ne se laisse pas enivrer. La minorisation des femmes les a toujours conduit à développer la supériorité de leur acuité psychologique. Manon saisit ce qui trahit les caractères, ce que cachent les poses. Peu sortent indemnes de son observation que l’histoire vérifie. Même les amis politiques sont percés à jour. Ainsi du « brillant » Vergniaud, paresseux, qui méprise le peuple, elle se demande : « Pourquoi se mêle-t-il de vie publique ? »

On dîne de cinq à neuf heures. Après, chacun rentre chez soi, et Manon parle avec Roland, l’éclaire, l’influence, le pousse, le met en garde... C’est ainsi qu’elle est l’âme du groupe de ces « girondins », passablement dilettantes et velléitaires.

Après la fuite du roi, arrêté à Varen-nes, Manon stigmatise la mollesse des Jacobins. C’est qu’elle est républicaine de longue date. Le peu qu’elle s’est frottée à l’aristocratie depuis sa jeunesse lui a suffi pour en prononcer la condamnation.

Va-t-on vers une monarchie constitutionnelle ? Quand Dumouriez — que Manon a jugé sur son regard faux — fait accepter à Louis XVI quelques ministres Jacobins, c’est Roland que Brissot pousse d’abord au ministère. Manon sent que cela peut être un piège et elle s’en persuadera encore plus quand elle constatera avec quelle naïveté Roland et ses amis nouveaux ministres prennent pour argent comptant la bonhomie du roi et son acceptation de la Constitution. Et quand Louis XVI refusera de signer les décrets exigés par les révolutionnaires, c’est elle qui écrira pour Roland la lettre qui entraînera la rupture de ce ministère de « cohabitation ».

Toutefois, elle mourra sans avoir compris que la guerre continentale, départ pour elle de la libération universelle, et à laquelle elle pousse avec tous les « Girondins », non seulement n’est pas imposée à un souverain récalcitrant, mais répond à ses vœux secrets et à ceux de Marie-Antoinette, persuadés, soit que la Révolution va être vaincue, soit, si ce sont les généraux français, royalistes masqués, qui sont victorieux, qu’ils viendront, couverts de lauriers, rétablir la monarchie en tous ses droits traditionnels.

Les défaites initiales des troupes de la Révolution, bientôt le soulèvement de la Vendée et les menées contre-révolutionnaires du Midi semblent bien préparer cette issue. Cela donne raison aux adversaires de l’initiative de la guerre, et d’abord à Robespierre qui a vu clair dans le jeu royal. Cela coupe le « parti » jacobin en deux et porte la lutte entre fractions révolutionnaires à l’incandescence sous une pression des masses populaires affamées et exaspérées.

Telle qu'en elle-même enfin...

Le 10 août est une victoire, chèrement payée, du peuple et de sa Commune insurrectionnelle. Le roi est « suspendu ». Le retour de Roland et des autres « Girondins » au nouveau ministère est un pire piège que le premier, leur majorité parlementaire perdant son appui populaire. D’autant que le problème de la condamnation de Louis XVI élargit le fossé entre les frères ennemis. Manon Roland et les autres Girondins sont pour la déchéance et contre la mort. Manon ne voit pas que la « sacralité » du Roi oblige la Révolution à le tuer, et elle ignore que certains de ses amis ont tenté secrètement de traiter avec Louis XVI. Les massacres de septembre, où Roland dénonce l’incurie des autorités municipales, et dont Manon croira toujours que c’est Danton qui les a organisés, alors qu’il s’est « contenté » de les laisser faire, poussent la tension à la haine inexpiable. Tous sont hostiles à la taxation des denrées, mais Roland le proclame, entêté qu’il est, en libéral, à toute réglementation, dans l’illusion que les lois du marché seules peuvent assurer l’équilibre de l’approvisionnement et son « juste prix », alors qu ’accaparement et spéculation sont alors l’expression de ces lois économiques. Aveuglement que Manon partage, qui a, de ce moment de la Révolution, une vue « policière » et, renversant causes et effets, voit dans la démagogie montagnarde l’orchestration de l’agitation populaire, elle-même cause de la fuite des denrées.

La victoire de Valmy, qui amorce le renversement de la situation militaire et qui survient le jour même où la Convention se réunit pour la première fois, va-t-elle arrêter cette première Terreur ? Un temps bref : celui de l’abolition de la monarchie, votée tous ensemble.

La victoire de Valmy, qui amorce le renversement de la situation militaire et qui survient le jour même où la Convention se réunit pour la première fois, va-t-elle arrêter cette première Terreur ? Un temps bref : celui de l’abolition de la monarchie, votée tous ensemble.

Et ce sont les Girondins qui reprennent l’initiative des hostilités contre la Montagne. Manon Roland n’y est pas pour rien, quoique toujours en sous-main. Mais Danton le sait et la dénonce publiquement : « Si vous lui faites [à Roland] une invitation, faites-la donc aussi à Mne Roland; car tout le monde sait que Roland n’était pas seul dans son département [ministériel]. Moi, j’étais seul dans le mien. »

Riposte misogyne aux dénonciations de Manon contre celui en qui elle a reconnu un aventurier corrompu et cynique. Sa condamnation à mort est déjà dans cette passe de duel.

Roland achève de se perdre par l’imprudence d’ouvrir seul l’armoire de fer où Louis XVI a caché sa correspondance avec les souverains d’Europe. Ses ennemis montagnards l’accusent d’en avoir détourné une partie. Calomnie du pauvre honnête homme. Le 31 mai 1793, le Comité révolutionnaire de la Commune insurrectionnelle décide de son arrestation. Grâce à Manon, il réussit à fuir. Elle pourrait en faire autant : elle reste, est arrêtée la nuit même.

Se croit-elle invulnérable en tant que femme ? Non ! Il y a un secret dans son choix. Cette femme, qui a sacrifié sa vie de femme et a cru le compenser par son rôle politique discret, a rencontré l’amour en le député « girondin » Buzot. En son cœur resté neuf, la passion a flambé. Mais plus fidèle encore à ses principes qu’à son mari, elle s’est refusé à céder à ses sens, tout en avouant cet amour à Roland. Dans son refus de fuir l’arrestation, il y a comme un choix de la mort, une sorte de suicide, de sortie de l’impasse où elle s’est mise, de « sacrifice » (elle dit le mot) par lequel elle se purifie d’une infidélité morale que son surmoi extraordinaire ne peut lui pardonner.

Et c’est alors qu’elle écrit ses Mémoires, d’abord à l’Abbaye, puis à

Sainte-Pélagie, et les dernières pages à la Conciergerie. Par cahiers, elle fait sortir ses pages lors des visites d’amis sûrs. Elle va en croire une partie brûlée, et réécrira ce qu’elle croira détruit. En fait, ces Mémoires sont une série de textes de natures différentes : d’abord des notices politiques, qui constituent une défense et illustration du rôle de son mari, en particulier dans ses ministères ; puis des portraits des acteurs de ce stade de la Révolution, enfin, avant ses dernières notes, pensées, observations jetées à la hâte avant de monter à la guillotine, ses vraies Mémoires, son histoire, son chef-d’œuvre.

Peut-être ce qui rend si captivant le récit de cette vie de Marie-Jeanne, qui devint Manon, Phlippon, tient-il à ce qu’il a de typique et d’exceptionnel. Typique comme tableau vivant de la vie féminine dans une famille de la petite bourgeoisie parisienne de ce temps, à la fois traditionnelle et éclairée, mélange de contrainte morale et de douceur de mœurs en ces dernières années de l’Ancien Régime. Exceptionnelle par les qualités de cette enfant qui savait lire à quatre ans, de cette jeune fille que son intelligence et son exigence de rigueur secouent entre les extrêmes.

A onze ans, une tentative de « séduction » par un apprenti du père l’effraie et la projette dans une expérience du couvent qui lui fait désirer à treize ans de se faire religieuse. Mais la monstruosité de l’idée de la damnation la conduit à l’absurdité de celle d’infaillibilité divine. Pour étayer sa foi chancelante, elle lit des livres de défense du christianisme qui lui révèlent ceux qu’ils prétendent réfuter. Elle les lit. Elle lit tout ! Dictionnaire philosophique et Essai sur les mœurs de Voltaire, De l’Esprit d’Helve-tius, Diderot, d’Holbach... A quatorze ans elle est athée. Rousseau et la perspective de la mort la ramèneront à un déisme flou qui l’aide à accepter sa morale qui reste celle, rigoureuse, de Port-Royal mélangée de stoïcisme.

En prison, elle relira Plutarque et Tacite. Elle, qui n’a pas voulu jouer un rôle qu’elle ne concevait que comme masculin, ce qu’elle écrit, en ne croyant que défendre son mari et ses amis, c’est un aveu de son rôle politique qu’elle assume jusque dans son texte de défense — qu’on lui interdira de prononcer -lui aussi suicidaire par la dénonciation violente de ses adversaires et de l’iniquité de sa condamnation pour crime de complicité morale.

Aux portes de la mort, elle choisit, sans le savoir, de jeter le masque que les mœurs, la société, sa mère, lui ont imposé, et elle résoud sa contradiction en se faisant mémorialiste, moraliste politique en même temps qu’elle livre une confession, plus pudique, mais aussi complète que celle de Rousseau. Pour la postérité, le jugement de l’histoire, auxquels elle croyait, elle a dépouillé le conformisme alors imposé à son sexe et s’est livrée dans sa belle vérité.

A l’annonce de sa mort — qu’elle subit avec un tranquille courage, « à l’Antique », et qui la mesure à son infâme insulteur et calomniateur Hébert, le « Père Duchesne », qui, lui, mourra en lâche qu’il est — Roland quitte sa cachette rouennaise et va se suicider dans la campagne normande. Quelques mois plus tard, pour ne pas être arrêté, Buzot se donne aussi la mort.

Tout autant que celui d’Olympe de Gouges — si proche d’elle politiquement, si loin par la condition et la démarche — ; tout autant que celui des « Enragés », ses adversaires politiques qui vont tomber après elle, son sang souille les Montagnards plus que celui de toute autre de leurs victimes innocentes, et cela ne peut pas être enlevé à leur « bilan global ».

N’est-ce pas en songeant à de tels crimes, que la violence révolutionnaire n’excuse pas, que Lénine dit un jour « Pas de sang entre nous ! », ce qui doit rester un maître mot pour tous les véritables révolutionnaires.

Michel Lequenne

Lettre de Madame Roland se plaignant à la Convention de l’illégalité de son arrestation (Paris, Archives Nationales)

Lettre de Madame Roland se plaignant à la Convention de l’illégalité de son arrestation (Paris, Archives Nationales)

Notes

  1. 1 . Mémoires de Madame Roland, coll. «Le Temps retrouvé », Mercure de France.
  2. 2. Cf. Cahiers du féminisme, n° 50, automne 1989.

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