Monique Gadant est anthropologue, chercheuse et spécialiste de longue date de l'Algérie. Elle fait partie du comité de direction de la revue trimestrielle Peuples méditerranéens. Dans le dernier numéro 1 , elle signe entre autres un article sur « Les communistes algériens et l'émancipation des femmes », qui complète parfaitement J 'entretien qu'elle nous a accordé au retour de son dernier voyage en Algérie, qui a pris fin juste avant le 8 Mars.
♦ Peux-tu nous décrire la manière dont se traduit la crise en ce moment en Algérie et ses répercussions pour les femmes ?
Monique Gadant — Il y a d’abord une crise du logement qui, outre les grandes villes comme Oran, Alger ou Constantine, touche toutes les villes moyennes et même les gros bourgs où il y a des constructions sauvages. Les constructions de logements par l’Etat ont toujours été très inférieures aux besoins... Dans les quartiers populaires, il peut y avoir jusqu’à dix personnes qui dorment dans la même pièce. Cela tient en partie à l’afflux des ruraux vers les villes depuis l’indépendance. Il faut dire que, dans les années soixante, le départ des Européens avait laissé beaucoup de logements vides en ville et des petits emplois administratifs peu rémunérés. Mais l’insécurité des campagnes liée à la guerre avait déjà poussé les gens vers les villes. Dans les années soixante-dix, ensuite, Boumediene a redistribué une grande partie de la rente pétrolière en créant des emplois improductifs qui ont attiré de nouveaux flux de ruraux.
Mais, maintenant, l’heure de vérité est venue. Le cours du pétrole a chuté depuis longtemps et la restructuration des grandes entreprises nationales, l’ouverture au privé et la rationalisation de l’économie entraînent une croissance du chômage : celui des jeunes qui arrivent sur le marché du travail, celui des femmes, bien sûr, et celui provoqué par les licenciements, bien que le gouvernement hésite toujours en la matière par peur des réactions.
Mais il y a aussi les problèmes démographiques. Le taux de croissance annuel de la population algérienne est un des plus forts du monde : 3,2 % environ. De fait, le nombre moyen d’enfants vivants à la naissance est encore de huit par femme !
♦ Et la contraception ?
Monique Gadant — La règle officielle veut que les femmes mariées aient légalement accès à la contraception à partir de quatre enfants. Elles ont alors le droit d’aller dans un centre où l’on est censé leur expliquer comment ne plus en faire. Mais l’existence de ces centres, le lieu où ils sont installés, dans certains hôpitaux, sont mal connus. Ces centres d’« espacement » des naissances, comme on dit, sont par ailleurs très insuffisants et submergés par la demande, comme tous les autres services hospitaliers. Et c’est absolument épouvantable. Des dizaines et des dizaines de femmes doivent attendre en se bousculant, puis elles sont obligées de répondre en public à des questions qui touchent à leur intimité, parce qu’il n’y a pas de lieu pour s’isoler ! De plus, par insuffisance de devises, par exemple, les pilules manquent parfois, ou sont importées des pays de l’Est, et très mal dosées. Les stérilets sont encore plus rares. Du coup, comme j’ai pu le voir, on se les partage entre femmes de ministre ou personnes qui peuvent avoir du piston...
Par ailleurs, par manque d’informations, les fantasmes sur les méfaits des pilules et des stérilets enflent sans limites. Si on ajoute à cela un taux d’analphabétisme bien supérieur à 45 % pour les femmes, le fait qu’elles ne connaissent absolument pas leur corps et qu’elles ne comprennent pas à quoi correspond une prise régulière de pilule, on peut imaginer pourquoi il y a échec.
D’autant que le rôle de l’Etat a été pratiquement inexistant. Il y a bien eu dans les années soixante, de la part du ministère du Plan, une demande d’enquête pour tester la perméabilité des gens à une campagne sur la contraception ; mais les résultats n’ont jamais été publiés et il n’y a pas eu de suite. Le prétexte : il ne fallait pas heurter les mentalités reügieuses... Pourtant, le Conseil supérieur islamique avait émis en 1968 un avis favorable à une éventuelle campagne sur la contraception. Mais on sait bien que, même si l’islam n’a pas comme la religion cathoüque une batterie d’arguments contre la contraception qui pourrait semer l’épouvante, il suffit de dire que « c’est péché » pour mobiliser l’opinion contre la contraception, les idées socialistes, ou le reste...
Or, il y a toujours eu des hommes politiques pour manipuler l’opinion religieuse. C’est ce qu’a toujours craint Boumediene, et c’est une des raisons de son renoncement. Mais il pensait aussi sans doute qu’il y avait des problèmes plus urgents et, surtout, qu’avec le pétrole il pourrait créer des emplois. Boumediene était officiellement nataliste et contre la contraception. Ce n’est qu’au tournant des années soixante-dix et quatre-vingt, avec la chute du cours du pétrole et l’échec de l’industrialisation, qu’on s’est aperçu que la démographie était d’autant plus inquiétante qu’on n’avait pas d’emplois pour les jeunes et qu’il fallait leur construire des logements. Expliquer aux femmes comment faire moins d’enfants n’était peut-être plus superflu.
Mais, même encore aujourd’hui, si on parle d’« espacement » des naissances et non de « contrôle », c’est bien pour des raisons religieuses. Parler de contrôle, en effet, c’est comme si les hommes prétendaient prendre la place de Dieu dans la marche du monde. Or, l’idée de vouloir maîtriser totalement la nature est très occidentale. Dans l’islam, au contraire, on insiste toujours sur le fait qu’il y a des limites à ne pas dépasser. Manipuler le corps selon sa volonté, s’en servir comme d’un instrument, n’est donc vraiment pas orthodoxe...
Malgré tout, on a ouvert un premier centre d’espacement des naissances en 1967, à l’hôpital Mustapha, à Alger, et, en 1969, à Oran et Constantine ; mais encore une fois dans des conditions très difficiles. On a aussi fait quelques tentatives de propagande contraceptive par voie d’affiches et à la télévision. Mais cela a duré très peu de temps, et ce fut un fiasco. Cette propagande était incompréhensible, même pour ceux qui avaient le bacalauréat, et, de plus, elle heurtait la conception des femmes sur la santé, à savoir que, plus on a d’enfants, en meilleure santé on est. On leur disait le contraire.
Depuis, les pouvoirs publics ont pratiquement renoncé à toute information sur la contraception. Aujourd’hui, on peut dans les villes se procurer des pilules sans ordonnance, et les pharmaciens sont souvent prêts à en délivrer facilement. Pourtant, combien de jeunes femmes qui travaillent et qui ont des relations sexuelles sans être mariées n’osent pas en demander et préfèrent envoyer une copine mariée, car il y a toujours une très grande honte vis-à-vis de la sexualité.
♦ Et la crise, aujourd’hui ?
Monique Gadant — Tout est lié. Il y a d’abord l’échec de l’industrialisation prévue par Boumediene, qui s’est accentué du fait de la chute des cours du pétrole. Evidemment, la démographie aggrave ces problèmes. L’Algérie se trouve maintenant dans une situation très difficile, avec une dette très importante payée par la plus grande partie des revenus pétroliers. A cela s’ajoute une dépendance alimentaire de près de 70 %. Comme la nourriture est payée en devises, il n’y a pas de miracle... On importe le moins possible, mais le plus possible quand même dans la limite des devises disponibles, pour ne pas avoir de troubles sociaux. Les pénuries ne datent pas d’aujourd’hui. Cela fait déjà au moins une bonne dizaine d’années qu’il y en a. Elles sont d’ailleurs organisées en haut lieu pour limiter la consommation et, évidemment, elles favorisent la spéculation. Elles portent sur des produits de consommation courante, l’huile, les lessives. Le café, par exemple, en ce moment, est un « luxe » si on veut, mais les gens en boivent beaucoup...
L’Algérie essaye d’exporter le plus possible, vers la Libye en particulier, et aussi vers d’autres pays arabes et africains, les produits qu’elle fabrique, des réfrigérateurs, des congélateurs, etc. Du coup, ceux qui restent pour la consommation intérieure sont à des prix absolument prohibitifs, ce qui alimente le mécontentement de la population. Ainsi, on sait que, avant même les émeutes d’octobre 1988, certains camions qui emportaient des produits vers l’étranger avaient été attaqués. Pour équilibrer le budget national, c’est donc la quadrature du cercle. Comme partout dans des situations semblables, il y a des gens qui spéculent, des gens qui ont tout parce qu’ils ont les moyens d’aller faire leurs courses en France. AJger n’est jamais qu’à deux heures d’avion de Paris !
Ce qu’il y a de plus terrible maintenant, c’est que les gens ne songent plus à changer la société, mais que chacun se demande comment il va pouvoir trafiquer (très rares sont les exceptions). C’est le cas par exemple des jeunes qui n’ont pas de travail, et qui trouvent des combines invraisemblables pour trafiquer sur tout, y compris sur les graines d’oiseaux qui coûtent, paraît-il, des prix astronomiques, et qui sont très recherchées par cette nouvelle bourgeoisie pour qui les oiseaux, comme d’autres animaux domestiques, sont devenus un signe de distinction sociale. Mais on trafique également sur les jeans, les tee shirts (tous les articles de Prisunic), et tout se vend à dix fois son prix, depuis les Mercedes importées jusqu’aux savonettes Fa ! C’est un moyen de survivre pour les gens, et c’est pour cela que les jeunes ne protestent pas trop contre le chômage. Mais cela entraîne une terrible dépolitisation, comme une perte de boussole !
Ce phénomène s’est même accentué depuis 1988, car les problèmes économiques n’ont pas du tout été résolus et la pseudo-démocratie qui existe maintenant n’offre pas vraiment de perspectives. Les gens ne croient plus à l’Etat et à ce qu’il raconte sur la démocratie. Il y a maintenant environ vingt-deux partis déclarés, et ce n’est pas ce qui suffira à redonner confiance. D’une façon générale, ils sont dégoûtés de la politique et les discours ne les intéressent plus. Donc, chacun se débrouille.
Cette absence de l’Etat et son discrédit se traduisent entre autres par la multiplication des grèves sauvages, dans tous les secteurs depuis 1987-1988, à tel point que la presse ne les rapporte même plus, à moins qu’elles ne prennent des proportions exceptionnelles.
♦ Dans ce contexte, quelle est la situation des femmes ?
Monique Gadant — Le premier problème qui touche presque toutes les femmes, c’est un problème quotidien : celui de l’eau. Il y a bien certains quartiers épargnés à Alger mais, comme par hasard, il s’agit de quartiers aisés. Mais le problème est tel en général que tout le monde parle de l’eau comme d’une personne : « elle est venue », « elle n’est pas venue », « on ne l’a pas vue depuis deux jours ». Son absence occupe constamment l’esprit. Ce problème se pose à certains privilégiés, à cette différence près qu’ils ont les moyens de se payer un réservoir et que cela change tout... Les autres passent leur temps à attendre l’eau et ne dorment plus parce qu’elle arrive généralement la nuit. Il faut guetter le glou-glou dans les tuyaux qui annonce son arrivée et, alors, il faut remplir les bassines, les traîner, laver les mômes, faire la lessive à n’importe quelle heure, conserver l’eau sale pour les toilettes, etc. De quoi devenir dingue, vraiment ! Combien de copines qui travaillent sont condamnées à mettre les seaux dans la baignoire, en laissant les robinets ouverts pour ne pas manquer l’arrivée de l’eau, au risque d’inonder les voisins... C’est l’horreur !
Un autre problème qui se pose à celles qui ont une situation aisée, c’est d’aller chercher les gosses à l’école. En effet, faute de place, tous les enfants n’ont pas le même horaire : certains vont à l’école le matin, d’autres l’après-midi. Et on passe beaucoup de temps à faire les courses. On passe son temps dans les transports pour profiter d’un arrivage, et on s’absente de son travail pour aller faire la queue...
Si tu es dans la situation la plus défavorable qui soit pour une femme en Algérie, si tu es veuve ou divorcée dans un petit logement insalubre dans un quartier populaire et que tu es femme de ménage, tu es obligée d’enfermer tes gosses à la maison si tu n’as personne pour les faire garder. Ce qui est souvent le cas aujourd’hui, parce que les femmes vivent souvent loin de leur mère. Sinon, tu peux les laisser dans la rue avec tous les risques, y compris les problèmes sexuels qui, dans les milieux défavorisés, deviennent catastrophiques : grossesses hors mariage avec abandons d’enfant, par exemple. C’est une plaie sociale terrible, parce que l’islam (et le Code de la famille) ne reconnaît pas l’enfant naturel et interdit l’adoption. Non seulement il y a la honte, mais il y a aussi l’absence de reconnaissance juridique, et donc l’absence d’intégration sociale. Les abandons d’enfant et les infanticides se sont donc multipliés.
On touche ici à la difficile relation entre les hommes et les femmes, à la dévalorisation sociale des femmes, à leurs peu de droits, peu de moyens de les faire respecter.
♦ Et la prostitution ?
Monique Gadant — Celle qui est perceptible, et il ne faut pas généraliser, c’est une certaine forme de prostitution, celle de certaines veuves ou divorcées, qui sont femmes de ménage dans des administrations et qui gagnent très peu — autour de mille dinars 2 par mois — et qui ont une famille nombreuse à nourrir. Ces femmes seules des quartiers populaires sont en fait à la merci du premier baratineur venu...
Il s’agit là d’une prostitution qu’on pourrait appeler « occasionnelle », qui existe apparemment dans les bureaux où les femmes gagnent très peu. Cadeaux et voyages de la part des chefs de service et de directeurs payent ce genre de services. Ce n’est pas négligeable, quand on sait que sortir d’Algérie est un véritable privilège, puisqu’il faut des devises...
♦ Comment s ’explique le développement des intégristes musulmans ?
Monique Gadant — Il faut d’abord dire que les islamistes ne sont pas sortis du néant. Les propos qu’ils tiennent aujourd’hui en tant qu’organisa-tion, je les ai déjà entendus au lendemain de l’indépendance. Mais c’était des propos tenus par des individus. En 1964, dans la période de préparation de la Charte d’Alger, au moment du Ier Congrès du FLN, une mouvance de droite, religieuse, a commencé à s’organiser et a sorti un manifeste d’une dizaine de points. Ils ont également publié une revue en arabe et en français intitulée les Valeurs, qu’on pourrait caractériser comme intégriste. Les thèmes de prédilection des gens de ce courant étaient le sexe et l’alcool. Ben Bella a fait fermer des cafés. Ils souhaitaient par exemple que l’on puisse rentrer chez les gens pour vérifier qu’ils ne buvaient pas d’alcool ou voir s’ils vivaient avec une femme. Il ne faut pas oublier que l’Algérie a toujours été un pays extrêmement puritain et que le sexe et l’alcool y sont à la fois très tabous et très prisés, comme tout ce qui est interdit ! Ce qui ne veut pas dire non plus qu’on cautionne des mesures de contrôle violentes et autoritaires. Je me souviens personnellement que, lorsque Aït Ahmed 3 a été arrêté, des gens du FLN l’ont accusé à la radio d’avoir des caisses de bière dans sa cachette. Et cela avait valeur d’argument politique !
Quant au discours des islamistes aujourd’hui, ce qui me frappe, c’est qu’il n’est pas en rupture totale avec l’opinion. Au contraire, ils la flattent dans le sens du poil, et cela passe d’autant plus facilement qu’on est en période de crise, qu’il n’y a pas de travail pour tout le monde et qu’il est facile de raconter aux gens que, si les femmes ne availlaient pas, il n’y aurait pas de chômage. Il a par ailleurs un échec patent du système 'enseignement mis en place. Dans leurs discours, s islamistes disent que c’est la faute des femmes, j’elles ne travaillent pas bien, qu’elles ne sont as à la hauteur des hommes parce qu’elles lanquent tout le temps. Donc, chassons les fem-les de l’enseignement et des lieux de travail, et ;la marchera mieux !
Il faut comprendre que la religion a été anstamment manipulée par le discours politique, istrumentalisée par tous les courants politiques. ’islam est religion d’Etat et l’Etat a pensé (c’était ;jà vrai pendant la guerre) pouvoir détenir le ionopole du discours politico -religieux progres-ste et endiguer ainsi les courants d’opposition lamistes qui, eux aussi, s’expriment en référence la religion. Tout le monde argumente au nom de islam en prétendant évidemment avoir la seule anne interprétation !
Jusqu’à une période récente, personne n’a pu, a osé parler politique sans parler en même mps de religion. Même le Parti communiste ’Algérie, qui s’est reconstitué à l’indépendance et ai se dit marxiste-léniniste, fait essentiellement iférence à l’islam moderniste des oulémas des inées trente et au personnage devenu mythique i Ben Badis, auquel tous les modernistes Tenaient, sans jamais citer ses textes d’ailleurs. Ce 'est que depuis 1988 que des milieux politiques �mandent la laïcité ; en particulier, le Rassem-.ement pour la culture et la démocratie (RCD), i parti qui a une large audience en Kabylie, l’a iscrite dans son programme. Depuis que Ait hmed est rentré en Algérie, il ne prononce pas cplicitement le mot. A la radio, il a dit que islam est la religion de tous les Algériens et que îla ne pose aucun problème, mais qu’il ne faut as mélanger politique et religion ; mais il n’a pas rononcé le mot de laïcité.
Pour éclairer la question, je dirai que, de son ôté, la Ligue des droits de l’homme de Tunisie, irs d’un colloque qui s’est tenu à Paris en 1989, argumenté de la manière suivante : « On préfère ne pas parler de laïcité, parce que ce mot n ’existe pas en arabe et que “laiqia” mot utilisé pour le traduire, signifie plutôt athéisme, lutte contre la religion. On lui préfère en arabe, donc, les termes de “modernisme", “rationalité”. » Ce à quoi d’autres (M. Harbi et S. Naïr) avaient en gros répondu : « Il faut avoir le courage d’appeler un chat un chat, ou sinon on n’en sortira jamais. » Aux partis de jouer le rôle pédagogique que leur assignait récemment Ait Ahmed !
♦ Mais, aujourd’hui, qu’est-ce qui explique l’audience nouvelle des intégristes ?
Monique Gadant — La crise économique, les difficultés matérielles, le chômage des jeunes (à Alger, on dit qu’ils « tiennent le mur ») y sont pour beaucoup. La tentative de modernisation a tourné court et les gens ne savent plus où ils vont. L’Occident leur semble de plus en plus riche, cet Occident qui les fascine et qu’ils haïssent tout à la fois. Il y a un effondrement des valeurs. Les gens du FIS 4 répondent à leur manière à un besoin, à une attente, à une angoisse face à l’avenir, face à la vie. Ils les sécurisent. Peu importe finalement que le leader du FIS soit nul... Par exemple, à la télévision, en mars dernier, il a confondu les dollars et les dinars quand il a parlé de la dette. Mais une telle bourde, qui saute aux yeux de certains et paraît grave, ne l’empêche nullement d’avoir une audience énorme auprès de la population chaque fois qu’il parle !
Les inégalités sociales sont présentées comme le fait de l’oubli de l’islam, et donc comme devant disparaître si on remoralise la société. Ce discours est plus écouté que des explications marxisantes.
♦ Et les femmes, dans cette histoire ?
Monique Gadant — Il est clair que le discours du FIS est très misogyne sur le fond ; mais, lorsqu’il déclare que les femmes doivent rester à la maison pour faire ce qu’il y a de plus précieux dans l’islam, de bons musulmans, cela peut être perçu
Manifestation du FIS à Alger, le 20 avril.
Manifestation du FIS à Alger, le 20 avril
comme valorisant par certaines femmes. Le programme du FIS dit d’ailleurs clairement que les femmes doivent être rétribuées pour cela, selon leur compétence. Quel sera le critère de la compétence ? La fidélité à l’islam, certainement. Le travail des femmes au foyer doit être, selon leurs termes, « rétribué comme le travail d’un ouvrier d’usine ». Une formule qui peut en séduire plus d’une qui se bat avec la vie chère !
Par ailleurs, dans les villes, les femmes se sentent constamment menacées par les dragueurs. Dans un village ou un bourg où tout le monde se connaît, il y a une « sécurité » maximale pour les filles, dans la mesure où on est toujours la fille ou la femme d’Untel, et où il ne viendrait à l’esprit d’aucun homme d’agresser la fille ou la femme d’Untel, parce qu’il y a des règles d’« honneur » entre hommes. En ville, une femme n’est rien. Personne ne la connaît et le dragueur n’est connu de personne...
Cette insécurité sexuelle pour les femmes favorise le port du costume islamique, même s’il y a différentes manières de le faire. Avec le hidjab, la femme se présente comme une « sœur ». Certaines vivent le port du costume islamique comme un véritable engagement. Elles vont à la mosquée et se sentent respectées parce qu’il y a une nouvelle fraternité. D’autres le portent de manière instrumentale en se disant : « Ainsi, les types me foutent la paix ! » Et il y a aussi maintenant un phénomène de mode. Pas mal de filles mettent une certaine coquetterie à porter le hidjab, en se l’attachant avec des perles, par exemple. On peut se rendre compte de l’audience des islamistes en assistant aux sorties de mosquées, surtout à la prière du vendredi. Il y a énormément de femmes
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La doctrine pour les femmes du Front islamique de salut
Le lieu des femmes : l’intérieur : « Le lieu naturel de la femme est le foyer. (...) Si nous sommes dans une société islamique véritable, la femme n’est pas destinée à travailler. Ainsi elle ne quitte pas son foyer afin de se consacrer à la grandiose mission de l’éducation des hommes. (...) La femme est une productrice d’hommes, elle ne produit pas de biens matériels, mais cette chose essentielle qu’est le musulman. Scientifiquement, il est admis qu’il est impossible à une femme de concilier son travail et ses obligations. »
One rémunération pour les mères de famille : « Prendre soin de la mère qui élève les entants. Il faut qu’elle soit soutenue — en cas de nécessité — par une aide adéquate, et qu’on lui donne une pension de maternité, car son travail à la maison doit être légitimement considéré comme une fonction sociale et éducative lui donnant droit à une pension au même titre que l’ouvrier qui perçoit un salaire pour son travail à l’usine ou dans les champs. »
Contre la mixité : « Dans nos institutions scolaires et universitaires, est-il admissible d’autoriser la mixité ? C’est contraire à la morale islamique. Il faut séparer les filles des garçons (...) et consacrer des établissements à chaque sexe. Par ailleurs, laisser un homme et une femme travailler dans un même bureau est en contradiction avec notre morale. »
Ces citations sont tirées de l'article de R. Abdelkrim-Chikh, « Les enjeux politiques et symboliques de la lutte des femmes pour l'égalité entre les sexes en Algérie », in Peuples méditerranéens « ° 48-49, juillet-décembre 1989.
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jeunes, voilées, certaines en tchador noir à l’iranienne, entre vingt et trente ans. Récemment, à la sortie de la mosquée de la Sunnaf, à Alger, fief du célèbre immam Belhadj, il y avait pratiquement la moitié de femmes.
Les gens du FIS prétendent remoraliser la société et, dans cette entreprise qui répond à un besoin, ils apprennent aux gens à vivre dans la ville comme des individus. Ce n’est plus la morale du bled. Si tu es respectée, ce n’est pas parce que tu es la fille d’Untel, mais parce que tu es croyante. Jusqu’à maintenant, aucun parti politique n’avait réussi à valoriser l’individu comme ils le font. La plupart des gens de gauche considèrent le FIS comme un mouvement complètement archaïque, moyenâgeux. Mais, dans un sens, c’est un mouvement « actuel », même s’il fait appel à la tradition. Les islamistes vont jusqu’à bafouer l’autorité des parents sur les enfants en organisant des mariages entre gens du FIS, au grand dam des parents qui voudraient continuer à marier de force leurs enfants. Là encore, ils bousculent la morale de clocher, la morale familiale, au nom d’un idéal plus universaüste, en tout cas au niveau de la communauté islamique. Entre musulmans, on se respecte et on peut même sortir en couple islamiste dans la rue, dans la mesure où le vêtement islamique, en quelque sorte, te « purifie » aux yeux des autres, tandis qu’un couple habillé à l’occidentale évoque tout de suite la sexualité...
En fait, ce qui n’a jamais bien « pris » en Algérie, c’est une morale moderne venant de gens dits « occidentalisés ». Ce qui fait que tant d’intellectuels progressistes, femmes comprises, se sentent coupés de leur société. La morale « moderne » des islamistes montre la faillite de tout ce qui pouvait être appelé, à tort ou à raison, « occidentalisation »... C’est un mot qui est manipulé, bien au-delà des milieux islamistes, comme un mythe identitaire a contrario. A charge aux femmes d’incarner l’identité nationale.
Mais il y a aussi le revers de leur politique. En 1989, une responsable d’association de femmes qui n’a pas peur des mots a osé déclarer dans une réunion publique que « si les hommes ont droit à quatre femmes, pourquoi les femmes n’auraient-elles pas droit à quatre hommes » ? Dès le lendemain, il était écrit dans un quotidien en arabe : « Les femmes demandent quatre hommes. » Et, depuis, les islamistes font courir le bruit que les femmes qui descendent dans la rue sont des femmes qui veulent quatre hommes. Et certains les croient ! On entretient ainsi le fantasme que les femmes voudraient revenir à la période d’avant l’islam, à l’anarchie au sens plein du terme (la djahiliyya) !
Cela n’empêche pas le porte-parole du FIS, lorsqu’il est invité à la télé, face à des représentantes du mouvement des femmes, de prendre un ton gentil et conciliant. Il y a donc bien deux langages : celui qu’on tient entre soi (« on va tuer tous les communistes », le mot « communiste » désignant tout et n’importe quoi ; ainsi, dans certains prêches, on dit que « la démocratie, c’est le communisme », que « la démocratie, c’est péché » !) ; et puis il y a ce que Abassi Madani dit publiquement, et qui semble conciliant.
♦ Quelle est leur intervention dans les quartiers :
Monique Gadant — Il y a une véritable prise en charge des quartiers populaires ou des cités uni- versitaires par les islamistes. Ils se sont substitués à l’Etat en comblant certaines carences pour y faire régner l’ordre, en faisant la police là où ils sont bien implantés. Pour cela, il suffit d’avoir des militants qui vont passer la nuit à monter la garde et prévenir d’éventuelles agressions dans le quartier, qui vont surveiller les débits de boissons pour contrôler qu’on n’y boit pas d’alcool, éventuellement faire fermer les établissements en « infraction », surveiller également la circulation de la drogue, contrôler la non-mixité en cité universitaire. Cela ne coûte rien, si tant est que cela soit réellement fait sans rétribution. Or, il semblerait, d’après ce qu’on m’a dit, qu’ils donnent un petit pécule aux jeunes qui acceptent de faire ce genre de boulot. Etant donné les difficultés économiques, ce n’est pas rien, et alors il faut bien se demander où ils prennent l’argent.
Ce qui est sûr, c’est que la mosquée de Kouba, qu’on a montrée ici à la télévision, est pleine de ravitaillement. Ils ont les moyens de distribuer gratuitement l’huile, le savon, la semoule, les couvertures, etc., aux nécessiteux, pratiquement une fois par semaine ! Et il n’y a certainement pas que la mosquée de Kouba qui procède ainsi. Ils font, paraît-il, aussi des distributions de dons à Bab el Oued, où ils sont très implantés. Et, dans la région de Tipaza, à cent kilomètres d’Alger, au moment du tremblement de terre, fin octobre 1989, ils se sont rendus immédiatement sur les lieux avec des moyens considérables en grues, tracteurs, etc., tout ce qu’il fallait pour déblayer les décombres, sans compter le pain qu’ils ont apporté par camions entiers.
Depuis un an, au moins, ils passent aussi dans les cités HLM pour proposer très gentiment des vêtements islamiques, qu’ils distribuent gratuitement. Il faut avoir le culot de ne pas les porter, ensuite ! Cela aussi coûte de l’argent. En Algérie, beaucoup de gens suggèrent qu’ils sont financés par l’Arabie Saoudite. C’est très possible.
♦ Peux-tu nous parler du mouvement des femmes ?
Monique Gadant -La plupart des femmes qui sont les leaders de ce mouvement ont entre trente et quarante ans et sont souvent issues de milieux aisés. Elles ont fait des études secondaires et des études supérieures après l’indépendance, dans les années soixante, donc avant le déploiement de l’arabisation. Beaucoup ont connu le marxisme et, en tout cas, vécu l’ère des années soixante-dix qui a connu les espoirs du tiers monde anti-impérialiste et... même de loin, même s’il est mal connu, le féminisme. Ces femmes sont donc extrêmement sensibles à la question de l’égalité juridique et professionnelle.
Mais la société a changé, et il y a comme une coupure entre générations, avec les filles qui ont quinze ou vingt ans de moins qu’elles, qui sont passées par l’arabisation au cours de leurs études. Il n’est pas impossible que ces dernières constituent la base d’un futur mouvement de femmes islamistes. En tout cas, les gens du FIS s’activent dans ce sens.
Je pense à la manifestation de décembre dernier, à Alger, où ils ont fait prendre la parole à trois femmes, malgré les sifflets des hommes présents. L’une a parlé en arabe, l’autre en français, la troisième en kabyle. Ils veulent, comme les autres partis politiques, avoir plus ou moins « leur » association de femmes. Ils sont en train de fonder des instituts islamiques pour les femmes et, à mon avis, d’ici quelques années, il y aura des femmes islamistes (comme en Egypte ou en Turquie) qui vont prendre elles-mêmes la parole et tiendront une place dans le mouvement islamiste.
♦ Comment caractériser le mouvement des femmes en Algérie ?
Monique Gadant — Il y a d’abord un problème d’étiquette. Dans les différentes associations, il y a de très nombreuses femmes qui déclarent d’emblée qu’elles ne sont pas féministes. A mon avis, la question est posée de savoir si on a vraiment affaire, comme on semble le croire ici, à un mouvement féministe. Est-ce qu’il ne s’inscrit pas plutôt dans une volonté de modernisation et de démocratisation de la société, au point que certains hommes peuvent se reconnaître un certain nombre de devoirs (ou de droits !) vis-à-vis de ce mouvement. Certains, très rares, vont même jusqu’à manifester avec les femmes dans la rue, au risque de se faire insulter. Mais ils sont plus nombreux à se contenter de faire de la propagande pour ce mouvement tout en déclarant qu’ils ont horreur des féministes (censées avoir les hommes pour ennemis ; il ne s’agit donc pas des femmes des associations).
On peut se demander si un mouvement qui se contente de réclamer l’égalité des droits est en effet féministe. Au sein de ce mouvement, aucune analyse ne vient remettre en cause la relation de sexe comme rapport social, ou alors ce n’est le fait que de quelques femmes isolées. Il n’y émerge aucune critique du privé.
Ce n’est qu’après octobre 1988 que les trois principales associations ont pu se constituer officiellement sur Alger, même si l’une d’entre elles revendique son existence depuis 1985 (elle avait demandé son habilitation sans être agréée). Elles sont divisées par rapport au Code de la famille, qui est leur principal sujet de revendication. L’une, liée au PAGS (PC algérien), est pour une politique d’amendements du Code ; les deux autres, liées à différents mouvements trotkystes, sont pour sa suppression. Le problème, à mon avis, c’est que toutes demeurent l’enjeu des partis politiques. Seule l’Association pour l’indépendance et le triomphe des droits des femmes, qui vient de naître d’une scission, revendique son autonomie vis-à-vis d’« un » parti, sans le nommer.
Mais, dans le contexte actuel de l’Algérie, toutes ces associations drainent bien au-delà de l’étiquette politique qu’on pourrait leur attribuer, et de très nombreuses femmes les rejoignent parce que l’objectif leur convient, un point c’est tout. Elles se fichent complètement de savoir quels sont leurs rapports avec les organisations politiques.
Mais revenons au rôle des moudjahidates 5 . Quand on parle des mobilisations de femmes en Algérie, on évoque toujours leur rôle, comme si elles constituaient un groupe homogène en faveur des droits des femmes et de leur émancipation. C’est faux, et cela ne rime à rien de dire que « les moudjahidates ont fait ceci, cela ». Chacun, partis ou associations, les utilise comme caution. Mais on retrouve parmi les moudjahidates toutes les tendances politiques actuelles...
♦ D’après toi, quelles pourraient être les références d’un mouvement féministe en Algérie ?
Monique Gadant — C’est très difficile à dire quand on n’est pas sur place et qu’on n’est pas soi-même immédiatement impliquée. Demander l’égalité des droits, c’est-à-dire l’égalité formelle avec les hommes, dans une société sans état de droit, n’est évidemment pas dérisoire. C’est exiger la citoyenneté. Il n’est pas sûr, d’ailleurs, qu’on puisse aller plus loin aujourd’hui en Algérie. Mais, même en se limitant à la lutte pour l’égalité des droits, je crois vraiment qu’il serait de l’intérêt des f -N
Retours en arrière
A la suite de l’interview dime féministe algérienne, Nawal, que nous avions publiée dans notre n° 50 (automne 1989), Monique Gadant nous a envoyé le rectificatif suivant.
« Les propos d’une militante algérienne recueillis par Natacha Brink, “Les premiers pas du mouvement des femmes”, m’ont intéressée. Ils m’amènent cependant à faire quelques remarques. Prenant prétexte d’un consensus de façade, depuis l’indépendance (1962), l’Etat algérien et son parti unique, le FLN, ont totalement occulté l’histoire de la guerre de libération d’abord, puis de la vie politique et sociale depuis 1962. Les noms des présidents de la République, Ben Bella (1962-1965), Boumediene (1965-1978), commencent seulement à émerger de l’obscurité. Chacune, chacun voit sa connaissance du passé réduite à la mémoire individuelle, ce qui est court dans un pays où plus de 60 % de la population a moins de vingt ans. Que dire alors de l’histoire des femmes ?... Contrairement à ce que dit Nawal, je ne pense pas que le fait que les femmes algériennes aient été partie prenante de la lutte pour l’indépendance a eu pour conséquence qu’elles soient “sorties” de la sphère domestique et qu’il ait fallu, en 1962, les “forcer” à y rentrer. Il me semble que c’est à ce moment-là qu’on ne leur a pas donné les moyens, la paix venue, d’en sortir — avec ou sans voile. Très peu, en effet, en étaient “sorties”, même pour les besoins de la lutte *. Mais, comme le dit Nawal, on peut en discuter...
« En revanche, elle se trompe sans aucun doute lorsqu’elle dit : “ Elles ont continué à sortir \ i.e. après 1962] dans la rue pour participer à des manifestations. Le pouvoir a alors tenté de les contraindre à retourner au foyer : elles ont refusé, en organisant une manifestation massive ei 1963 contre le port du voile obligatoire. ’’Une telle manifestation n’a jamais eu lieu.
« La seule manifestation massive de femmes qui ait eu lieu est celle du 8 mars 1965. Répondant aux mots d’ordre de l’Union nationale des femmes algériennes (UNFA, dépendant du FLN) mais les débordant largement, plusieurs milliers de femmes voilées, majoritairement de condition modeste, ont parcouru Alger pour finir au cinéma le Majestic, à l’entrée de Bab el Oued, où elles ne purent toutes entrer. Ben Bella leur fit une belle allocution sur la nécessité de prendre leur sort en main, disant que le FLN les aiderait...
« Cette importante manifestation succédait immédiatement à une campagne de presse qui avait été impulsée, si on peut dire, par des tentatives de suicide de jeunes filles pour cause de mariage forcé, rendues publiques par l’émission “Voix des jeunes”, de Fadela M’Rabet et Maurice T. Maschino. Les photos de cette manifestation sont dans la presse de l’époque : les femmes sans voile sont exceptionnelles. Le mouvement venait des milieux populaires, et la question "voile ou non” ne se posait pas à la masse des femmes, du moins liée à leurs aspirations à une vie meilleure. De plus, toutes les femmes, voilées ou non, avaient alors en mémoire les “dévoilements" organisés par le général Massu pendant les mascarades de "fraternisation” de 1958.
» Si le voile a pu être, pendant la guerre, un signe d'appartenance nationale. un symbole patriotique, le FLN ne l’a jamais rendu obligatoire, ni avant 1962. ni après. Ben Bella avait même dit dans son discours du 1er mai 1963. s’adressant aux hommes : “Ce n 'est pas le voile qui gardera vos femmes mais la révolution. ” Belles paroles dont on peut aussi discuter...
« Enfin, je voudrais dire que les jeunes associations dont parle Nawal, nées depuis octobre 1988, ne sont pas les “premiers pas du mouvement des femmes”.
(“Depuis octobre 1988 et l’apparition de ces associations, on parle de la question femmes en Algérie. ’) Or, il y a eu depuis la fin des années soixante-dix, et surtout de 1981 à 1983, une mobilisation des femmes contre le projet de Code de la famille qui a suscité plusieurs manifestations à Alger ; des “Journées d’études sur les femmes algériennes” ont été organisées en 198 1 à Oran (les actes en ont été publiés par le CDSH d’Oran). Les traces de tout cela sont-elles déjà effacées ? »
Monique Gadant
femmes qu’elles se débarrassent de la tutelle des partis et qu’elles travaillent à donner un contenu à cette revendication, sans subir les tabous et les interdits des partis qui intègrent la question des femmes à leur propre stratégie politique, sans qu’elles aient elles-mêmes la maîtrise de cette stratégie. Et je ne crois pas me tromper en disant que c’est la censure des partis qui les paralyse. N’est-il pas étonnant, par exemple, que, alors que cette demande d’égalité existe depuis dix ans maintenant, les critiques au Code de la famille n’aient débouché sur aucun contre-projet ? On ne peut se retrouver simplement dans la situation d’avant 1984.
Cette démarche d’égalité pose en fait la question du rôle et de la place de la religion dans la vie politique et sociale. Le mouvement des femmes pourrait aboutir à une réflexion intéressante sur la culture, la religion et, même, la place de l’un et l’autre sexes dans la société. Au lieu de cela, on en reste à un mot d’ordre vide de contenu.
Cela affaiblit terriblement le mouvement des femmes, parce qu’on peut dès lors les attaquer en disant qu’elles sont « occidentalisées », qu’elles sont « contre la religion ». Les partis politiques en tant que tels ou en tant qu’hommes ont tout intérêt à enfoncer dans le crâne des femmes que, si c’est ainsi en Algérie, c’est parce que c’est une société archaïque qu’il faut moderniser. Cela fait cinquante ans qu’ils racontent cela. On compare l’Algérie à la France et à l’Europe, et ils se disent qu’ils sont vraiment des « gens en retard ». La solution serait selon eux de « moderniser » la société, et tout le monde y gagnerait, les hommes comme les femmes. Mais il ne faudrait surtout pas aller plus loin.
Le mouvement des femmes doit approfondir sa réflexion et expliquer que les problèmes des femmes ne résultent pas d’un archaïsme de la société, mais d’un rapport social de sexe.
♦ Et quel est le climat politique aujourd’hui ?
Monique Gadant — J’ai reçu des lettres de femmes paniquées dont une disait : « Pour moi, c ’est fini ; mais ma fille, qu ’est-ce qu 'elle va devenir ? Je suis en train de réaliser que je ne pourrai jamais plus mettre de robe de couleur à ma fille. » J’espère qu’elles ont tort d’être pessimistes, malgré tout.
Propos recueillis par Claire Bataille
Notes
- *Voir l’interview de Mohammed Harbi (ancien dirigeant du FLN) par Christiane Dufrancatel, dans les Révoltes logiques n° 11, 1980 : «Les femmes dans la révolution algérienne ».
- 1. Peuples méditerranéens n° 48-49, «Femmes et pouvoir ». Actes du colloque «Les femmes et le politique » (février 1989). clôturant un programme de recherche de trois ans à l’Institut de recherche et d'etude sur le monde arabo-musulman (IREMAM) d'Aix-en-Provence. sur le thème «Femmes, temps et argent dans le monde arabo-musulman » (FTAMA), dont M. Gadant était responsable. Une table ronde tenue dans le cadre de ce programme en novembre 1986 est en cours d’impression et sortira sous peu : «Femmes maghrébines au présent (la dot, le travail, l’identité) », CNRS-Marseille.
- 2. Un dinar algérien vaut 0,70 F.
- 3. Aït Ahmed : leader historique du FLN. A été réprimé et condamné à l’exil jusqu’à la fin de 1989. Il est maintenant de retour et est à la tête du Front des forces socialistes (FFS), qui a pris position en faveur des droits égaux pour les femmes.
- 4. Front islamique de salut (FIS) : principale organisation islamiste, dirigée par Abbassi Madani.
- 5. Moudjahidates : femmes combattantes pendant la guerre de libération nationale.