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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Algérie : L’avenir n’est pas joué

Cahiers du féminisme, n° 53, été 1990 · p. 12-13 · 2 029 mots

En Algérie, les élections municipales vont avoir lieu le 12 juin. A coup sûr, elles constitueront un test décisif. Pour le FLN au pouvoir, d’abord, qui depuis la répression sanglante des émeutes d’octobre 1988 est à jamais discrédité auprès de la population, sans même parler des scandales dans lesquels les dignitaires du régime sont impliqués ; début avril, un ancien Premier ministre a accusé certains dirigeants d’avoir profité de pots de vin d’un montant de vingt-six milliards de dollars, c’est-à-dire plus que la dette totale de l’Algérie, tandis que, dans le même temps, la population doit faire face aux pénuries et à la spéculation sur les produits de première nécessité ! Mais ce sera également un test pour le Front islamique de salut (FIS), principale organisation islamiste qui, le 20 avril dernier, a fait descendre cent mille hommes dans la rue après avoir fait plier le gouvernement qui, lui, renonça à organiser des contre-manifestations.

Faut-il en conclure, comme le fait l’hebdomadaire le Point du 30 avril 1990, que « la guerre sainte est à nos portes », titre choc et alarmiste s’il en fut, ou se rassurer comme A. Fontaine, dans le Monde du 5 avril 1990, qui de manière flegmatique considère que « le pire n ’est jamais sûr » ?

En tant que féministes, nous avons certainement toutes les raisons d’être inquiètes de cette montée des islamistes au sein de la société algérienne. Les agressions contre les femmes se sont multipliées depuis plus d’un an. Certaines ont failli mourir, d’autres ont perdu un enfant dans ces expéditions « punitives ». Si les islamistes prenaient le pouvoir, cela en serait fini des quelques libertés démocratiques conquises de haute lutte depuis 1988. L’application de la charVa (loi coranique) signifierait entre autres l’exclusion systématique des femmes de la vie sociale, le renforcement du Code de la famille, l’interdiction de tous les partis et mouvements autres que religieux, etc.

Heureusement, aujourd’hui et à la grande surprise des médias occidentaux, les islamistes ne sont pas la seule force d’opposition avec laquelle il faut compter. La grande manifestation unitaire du 10 mai dernier à Alger (plus de cent mille personnes, semble-t-il) organisée en riposte aux exactions des islamistes et en défense des droits démocratiques l’a prouvé de manière spectaculaire. Les femmes et leurs associations y étaient particulièrement nombreuses.

Mais, avant cette mobilisation, d’autres initiatives avaient été organisées par certains des partis politiques et associations officialisés depuis la loi de juillet 1989 (en particulier les associations de femmes et les associations de lutte berbères), qui réclament eux aussi la laïcité et des droits égaux pour les femmes, comme le Rassemblement culturel démocratique (RCD), en même temps qu’ils luttent pour les droits culturels démocratiques des Berbères, écrasés systématiquement depuis 1979. Ainsi, en janvier 1990, une très grande manifestation silencieuse du mouvement culturel berbère s’est déjà tenue à Alger et à Tizi Ouzou (capitale de la Kabylie), une marche a rassemblé quarante mille travailleurs. Enfin, le 8 Mars et le 1er Mai, des milliers de femmes sont aussi descendues dans la rue. Nos camarades du PST, une petite organisation trotskyste, sont partie prenante de toutes ces mobilisations.

Comment va évoluer la situation maintenant ? Il est bien difficile de le dire, tant les facteurs d’instabilité sont nombreux. Il est en revanche plus facile d’expüquer comment on en est arrivé là.

Certains (voir le Monde diplomatique d’octobre 1988) voudraient voir dans les émeutes d’octobre 1988 la sanction de l’échec du « modèle d’économie socialiste planifiée ». Certes, même après le coup d’Etat qui a renversé Ben Bella en 1965, ses successeurs, désignés par les militaires, ont toujours prétendu agir au nom et dans l’intérêt du peuple. Et, jusqu’en 1988, la Constitution parlait effectivement du socialisme, pendant que Boumediene s’appliquait à réaliser l’industrialisation « socialiste » de l’Algérie. Par ailleurs, comme en URSS et dans les pays de l’Est, il n’y a jamais eu qu’un parti au pouvoir et autorisé jusqu’en 1989, le FLN, appuyé sur une police secrète redoutable qui n’a pas hésité à torturer à plusieurs reprises. Enfin, le gouvernement algérien a toujours bénéficié de l’appui de l’URSS et du soutien plus ou moins critique du PC algérien, clandestin ou pas. Si l’on ajoute à ces caractéristi-

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L’Algérie en chiffres

★ Population : 23,84 millions d’habitants (13,75 millions en 1970).

★ Taux de croissance annuelle de la population : 3,2 %.

★ 75 % de la population a moins de trente ans.

★ La population active agricole représente 25,8 % de la population active.

★ Taux de chômage : 25 % de la population active.

★ Taux d’analphabétisme -. 46 % en 1988 (56,65 % pour les femmes).

★ Prix du baril de pétrole : 40 dollars en 1979 ; 12 dollars en 1988.

★ 365 000 femmes ont un emploi.

★ Dette de l’Algérie : 24 milliards de dollars.

★ L’alimentation est assurée à 80 % par les importations.

_ ___ ' ques la bureaucratie envahissante, la corruption à tous les niveaux, la pénurie et le marché noir, les queues pour le ravitaillement et le système D généralisé, alors, sans doute, l’Algérie a un air de ressemblance avec les pays du bloc dit socialiste... Mais on est bien loin du socialisme, du moins tel que nous l’avons toujours conçu !

Pour M. Harbi, « la détention des moyens de production par la classe ouvrière » n’a été quV une fiction, un article de discours officiel », même s’il y a eu « ici et là des comités de gestion dans les fermes et les entreprises » en 1962 ; au bout du compte, c’est à un véritable « détournement de la révolution algérienne 1 » que l’on a assisté. S. Naïr, quant à lui, parle d’une « invocation rituelle du socialisme » de la part du FLN, en insistant sur le fait que, dès 1965, « le pouvoir issu du putsch » contre Ben Bella « favorisa le secteur capitaliste privé ». Ainsi, en septembre 1966, le Code des investissements encourageait 1’ « association tacite entre le secteur public et privé » et, en quinze ans, la « bureaucratie politico-militaire » au pouvoir va se transformer « par vagues successives en une nouvelle bourgeoisie d’arrivistes et de parvenus 2 ».

C’est dans ce cadre qu’a été réalisée la folle industrialisation des années Boumediene (1965-1978). En exploitant à fond la formidable rente pétrolière de ces années fastes, on misa tout sur l’industrie lourde (pétrole, gaz, cimenteries, constructions mécaniques) et, pour cela, on n’hésita pas à acheter à l’étranger et à s’endetter sans compter. L’agriculture fut sacrifiée mais la population masculine agricole était embauchée dans les grands chantiers de travaux publics.

Reste que la gabegie est caractéristique des grandes sociétés nationales et que la population en a marre de devoir se serrer la ceinture au nom de la priorité à l’industrialisation. Dès 1977, des luttes sociales vont commencer à se développer.

Du coup, lorsque Chadli prendra la suite de Boumediene, en 1979, avec comme slogan « Pour une vie meilleure ! », il bénéficiera d’une période d’état de grâce facilitée par la spectaculaire augmentation du cours du pétrole en décembre 1979. Mais, dès son arrivée au pouvoir, il mettra l’accent sur la nécessité de restructurer les entreprises et, en 1982, une nouvelle loi sur les investissements sera promulguée, plus favorable encore au secteur privé. Le libéralisme économique était à l’ordre du jour.

Le véritable retournement de la situation interviendra en 1986. Le cours du pétrole va subir une chute vertigineuse, pour tomber en dessous de quinze dollars le baril. Dans l’affolement, le gouvernement réduisit de 20 % le programme d’importations. Il faut dire que la baisse simultanée du cours du dollar privait brutalement le pays de 40 % de ses recettes d’exportations !

Pour un pays qui doit tout importer (les pièces détachées pour l’industrie, mais aussi les trois quarts de ses produits alimentaires), on peut imaginer les conséquences désastreuses pour l’économie et la vie quotidienne. Les licenciements furent massifs, les salaires bloqués, les subventions aux produits de première nécessité réduites ou supprimées. La cure d’austérité fut d’autant plus brutale que Chadli prétendait « réformer » profondément les entreprises nationales et le secteur agricole.

En décembre 1987, les entreprises étatiques forent transformées en sociétés par actions et durent appliquer les mêmes règles de gestion que le secteur privé. Dans le secteur agricole, certains domaines d’Etat furent dissous et les terres morcelées. L’Etat reste toujours officiellement propriétaire, mais un « droit de jouissance perpétuelle, cessible et transmissible », est accordé à ceux qui vont les récupérer... On s’oriente donc bien progressivement vers la privatisation des entreprises d’Etat. Ce qui rendra la situation explosive en 1988, ce sont donc à la fois les conséquences de la dépendance de l’Algérie vis-à-vis du marché mondial et des banquiers occidentaux et les conséquences sociales d’un processus de privatisation que certains s’obstinent à appeler « liberté économique ». Par ailleurs, la jeunesse algérienne supporte de moins en moins ce régime corrompu et autoritaire, qui impose les sacrifices aux uns tandis qu’une minorité de privilégiés étale un luxe d’autant plus indécent que la misère frappe le reste de la population.

La faillite du régime est totale, et ce ne sont pas les replâtrages gouvernementaux qui le sauveront. Les références rituelles au « socialisme » algérien ne peuvent plus faire illusion à l’heure où l’effondrement des sociétés de l’Est est retransmis en direct à la télévision et où les Algériens les plus démunis sont tentés par l’aventure islamiste : « Ni Ouest, ni Est, Islam is the best ! » proclame un slogan du FIS. Pourtant, le FIS, qui dénonce ceux qui se sont enrichis sur le dos du peuple, n’a d’autre programme économique que celui de Chadli, le libéralisme économique radical. Mais eux, toutefois, n’ont pas été compromis dans la pourriture du pouvoir. C’est là leur force. Reste à espérer que, l’expérience aidant, les « excès » des islamistes apparaîtront pour ce qu’ils sont, et que l’action conjuguée des forces politiques qui s’inscrivent dans une perspective laïque et démocratique saura écarter la menace d’une solution que certains n’hésitent pas à comparer au fascisme. En ce sens, notre soutien aux femmes algériennes en lutte et à tous ceux qui se battent à leurs côtés relève de l’urgence.

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Points de repère

1962 : indépendance.

Eté 1962 : décrets sur l’autogestion.

1965 : coup d’Etat de l’armée contre Ben Bella ; Boumediene est désigné à la tête du pouvoir.

1979 : le colonel Chadli est nommé par l’armée à la tête de la présidence, après la mort de Boumediene.

1980 : de mars à mai, grève, manifestations, occupation de l’université de Tizi Ouzou ; le 20 avril, l’université est prise d’assaut par les gendarmes mobiles et les CRS après douze jours d’occupation : de nombreux blessés, des centaines d’arrestations.

1984 : adoption du Code de la famille.

Novembre 1986 : révolte des étudiants et des lycéens à Sétif et Constantine.

Septembre 1988 : grève à Rouïba, à trente kilomètres d’Alger, contre le blocage des salaires ; d’autres usines à Arzew, Annaba et El Hadjar rentrent dans le mouvement, ainsi que les employés des postes et les cheminots.

Octobre 1988 : six jours d’émeutes entre le 5 et le 12 à Alger -, extension à Oran, Blida, Ajinaba, Sétif, Mostaganem ; état de siège ; répression sauvage de l’armée ; bilan : cinq cents morts ; arrestations, torture ; 12 octobre : levée de l’état de siège.

Décembre 1988 : Chadli, candidat unique, est réélu président de la République (il est toujours président du FLN).

Février 1989 : une nouvelle Constitution est promulguée.

5 juillet 1989 : nouvelle loi sur les associations ; une vingtaine d’associations politiques (dont le FIS) sont officialisées ; le multipartisme, de fait, est reconnu.

Décembre 1989 : manifestation du FIS à Alger ; cortège de plusieurs milliers de « sœurs musulmanes » ; des femmes prennent la parole.

8 mars 1990 : plus de dix mille femmes dans la rue.

1er mai : grande manifestation à Alger à laquelle participent des milliers de femmes.

10 mai 1990 : manifestation contre le fascisme et pour la démocratie ; plus de cent mille personnes ; des milliers de femmes présentes.

Notes

  1. Le 14 mai 1990, Claire Bataille
  2. l.Voir les Temps modernes, juillet-août 1982.
  3. 2. Ibidem.

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