Les prisons pour femmes : un monde mal connu dans lequel , derrière les murs , les méthodes ont peu évolué. La discipline, avec son cortège d'humiliations, s'acharne à détruire méthodiquement les individus, utilisant pour arriver à ses fins un arsenal répressif fort complet, assorti de règlements tatillons qui s'appuient principalement sur une forte culpabilité et sur une infantilisation totale des femmes.
Annelyse, Isabelle, Yamina et Michèle sont passées par la prison. Elles tentent aujourd’hui de nous faire comprendre la réalité de cet univers sordide. Elles évoquent tout d’abord longuement les sanctions qu’elles ont subies.
Une répression digne du Moyen Age
Annelyse a été arrêtée en décembre 1984. Elle a ensuite passé quatre ans en détention préventive'. Son incarcération a été marquée par de multiples transferts d’une prison à l’autre : « J’ai d’abord été écrouée à la maison d’arrêt pour femmes de Fleury-Mérogis. J’y suis restée jusqu'en mai 1985. Puis on m’a transférée à Dijon pendant un mois, alors que j’étais en préventive, donc censée être à proximité de mon avocat et du juge d’instruction. Je suis ensuite revenue à Fleury, où j’ai passé sept mois à l’isolement, puis trois ou quatre mois en détention ordinaire... Après, je suis partie à Rouen pendant un an, puis à Lille (toujours en préventive) et à Versailles. J’ai refait un bref séjour à Fleury, pour terminer enfin à Versailles... »
Les transferts font partie de la panoplie répressive des prisons. Si une détenue est signalée comme particulièrement rebelle, on peut ainsi la transférer sans arrêt et sans motif particulier, ce qui lui interdit entre autres de nouer des liens durables avec d’autres femmes.
Le transfert amène d’autre part une foule de problèmes matériels, comme l’explique Annelyse : « Lorsque nous sommes transférées, nous n ’avons le droit d’emmener aucune affaire avec nous ; tout doit être dans un paquetage. Ce paquetage ne voyage pas toujours avec nous dans le fourgon ; il est parfois envoyé par le train. On arrive ainsi dans la nouvelle prison sans rien, absolument rien : pas de vêtements de rechange ni de brosse à dents, pas de timbres ni de stylos... et pas d’argent pour en acheter, car on ne peut pas disposer immédiatement de notre pécule en arrivant 1 / » Et, pour peu que vous soyez retransférée rapidement, vos affaires arrivent après votre départ, et tout est à refaire... Encore faut-il préciser que ces transports sont payés... par les femmes elles-mêmes !
« Au cours de l’un de mes derniers transferts, mes affaires ont été perdues, je n’avais plus rien... et mon procès débutait. Je m’y suis présentée sans même pouvoir me passer un coup de peigne... L’administration cherche ainsi constamment à nous humilier...
« Même lorsqu ’on a nos affaires avec nous, on se heurte aux différents règlements internes : des objets achetés dans une prison ne seront pas admis dans une autre. Il faut alors les laisser au “vestiaire”... et en racheter qui soient conformes au nouveau règlement... en attendant un autre transfert! Jusqu’à certaines marques de radio qui sont homologuées dans une prison et pas dans l’autre ! »
Au-delà des transferts, il y a aussi la mise à l’isolement ou au mitard. Yamina nous raconte le mitard : « C’est une petite cellule dans laquelle il n’y a pas de fenêtre, fermée par une porte et une grille. Il n’y a pas toujours l’eau. A Fleury, par exemple, certaines cellules n’en ont pas. On nous apporte une bassine d’eau le matin qui doit servir à tout: se laver, nettoyer la cellule et les WC, servir de chasse d’eau. Lorsqu’on a soif, on doit passer son godet sous la grille au passage d’une matone, qui le remplit ou non selon son humeur. La nourriture est servie dans une gamelle en plastique glissée sous la grille ; on n ’a pas de couteau, il faut se débrouiller comme ça... On n’a aucune affaire. Dans certains cas, la prisonnière est dépossédée de ses vêtements et doit revêtir la chemise de nuit de l’administration. Elle doit aussi laisser ses chaussures à l’entrée et rester pieds nus (ce qui est agréable quand il y a des WC à la turque). Pas de lecture, pas de radio, rien... On dort sur un matelas en mousse, sale, sans draps, qui nous est le plus souvent retiré dans la journée. Nous n’avons droit qu’à du papier à lettre et à un stylo et, depuis quelques mois seulement, à des cigarettes... On peut rester ainsi quarante-cinq jours d’affilée. Il n’y a rien d’autre à faire qu’à dormir... quand on peut ! »
Si la mise à l’isolement se fait dans des conditions matérielles moins scandaleuses, elle est aussi terriblement éprouvante. Pendant longtemps, à Fleury, le quartier d’isolement servait aussi de secteur psychiatrique et, jusqu’en 1984, les femmes déclarées homosexuelles étaient mises dans une division à part, avec les proxénètes. Aujourd’hui, cette pratique a officiellement disparu, bien que de curieux regroupements continuent d’exister, plus pernicieux qu’avant...
Isabelle et Annelyse ont passé six mois et demi dans une même cellule du quartier DLLR (isolement) de Fleury. Situation un peu particulière, puisque généralement les femmes sont seules, mais pas forcément plus enviable : si elles n’ont croisé aucune autre détenue, elles ont en revanche été constamment ensemble, jour et nuit, sans aucune interruption pendant six mois et demi...
Le quartier d’isolement porte bien son nom : on n’y voit personne, même de loin. Lorsque l’on veut aller au parloir ou à l’infirmerie, ces lieux doivent au préalable être vidés de toutes leurs autres occupantes...
Isabelle et Annelyse y ont vécu une histoire... de folles : « Nous effectuions la “promenade” dans une cellule de douze mètres carrés, avec une grille à la place du toit. Comme à Fleury les locaux sont modernes, l’un des murs était percé de plusieurs fenêtres au travers desquelles nous pouvions regarder. Un jour, nous voyons arriver un peintre avec son seau et son rouleau qui, sans que personne ne nous explique quoi que ce soit, commence à recouvrir les vitres de peinture blanche. Plus nous avancions, plus il avançait... Et, à la fin, on n’y voyait plus rien. C’est digne d’une bande dessinée !
« A certaines périodes, on utilise aussi les cellules d’isolement pour mettre les toxicos qui arrivent et qui se retrouvent en manque. Ainsi, c’est nous qui assumons leur crise pendant plusieurs jours : elles hurlent, se tordent par terre, peuvent être agressives... Durant leur désintoxication, elles sont affamées. Bien souvent, leur ration ne leur suffit pas, et nous devons partager la nôtre ! Elles ne voient pas un médecin, pas une matone, personne, le temps que dure leur crise, et c 'est à nous de prendre tout en main. Au bout d’une semaine, quand elles sont calmées, quelles sont “présentables”, on les emmène ailleurs. Et ainsi de suite au fil des mois... » \
Que faut-il faire pour-être envoyée au mitard ou à l’isolement ? Parfois, rien, ou pas grand-chose. La décision est prise au prétoire, sorte de tribunal interne composé de la direction de la prison, des gradées et des surveillantes. Il n’y a pas de règles précises, et l’arbitraire le plus total est de mise. Ainsi, une femme détenue à Versailles explique-t-elle dans une lettre que la raison officielle de sa mise au mitard a été qu’elle « avait lancé un regard réprobateur à la surveillante, incitant ainsi les autres femmes (sic) à la révolte ».
Un autre mode de répression est le changement très fréquent de cellule. Annelyse l’a vécu tous les deux jours pendant dix jours, accompagné d’une fouille totale de la cellule tous les jours. Ces fouilles durent plusieurs heures ; toutes les affaires sont retournées, et il faut ensuite trois heures environ à la détenue pour tout ranger... Et ça recommence le lendemain ! Le règlement prévoit la fouille régulière de toutes les cellules, à une fréquence qui varie suivant les détenues.
Ainsi, les outils de la répression s’acharnent-ils à humilier, piétiner, détruire l’individu par tous les moyens, y compris les plus mesquins, les plus détournés.
Pour isoler une femme, les surveillantes menacent de mitard toutes celles qui seraient tentées d’entretenir avec elle des relations amicales ou de simples échanges, ce qui décourage peu à peu les femmes et isole de fait la détenue. Que ladite détenue se retrouve par ailleurs et par hasard seule dans une cellule ou avec un groupe de Laotiennes, par exemple, qui parlent exclusivement le laotien, et l’on comprendra qu’il existe maintes façons de sortir officiellement une détenue de l’isolement, tout en l’y laissant dans les faits. C’est d’ailleurs le cas de Joëlle Aubron et de Nathalie Ménigon.
Infantilisées, humiliées, psychiatrisées...
Au-delà de cette panoplie fort complète, la discipline s’appuie sur un règlement tatillon dont les objectifs de normalisation sont les mêmes que dans les prisons pour hommes, mais qui joue sur des mécanismes fort différents.
Le principal d’entre eux est une infantilisation totale de ces femmes, qui bien souvent à l’extérieur ne remettaient pas en cause le rôle social classique qui leur était dévolu, et qui se retrouvent subitement « assistées », déchargées de toutes leurs responsabilités habituelles. Ainsi, paradoxalement, certaines trouvent en prison un lieu où elles peuvent « souffler ». Michèle a été frappée par cet état de fait lors de son passage à la centrale de Rennes : « Ces femmes se retrouvent complètement prises en charge, ce qui ne leur était pas arrivé depuis l’enfance... Elles sont dans un milieu “protégé”, dans lequel elles reproduisent d’ailleurs fidèlement l’image de la femme au foyer parfaite : elles tiennent leur “intérieur” avec soin, s’appliquent à bien faire leur lessive... Ainsi, les femmes qui sont là pour longtemps organisent-elles leur vie. Elles sont généralement dociles, obéissent toujours et ont droit en échange à différentes petites faveurs de la part des matones.
« A Rennes, la plupart des longues peines sont là pour infanticide ou crime passionnel. Elles portent en elles une culpabilité terrible, sur laquelle jouent bien sûr les surveillantes. Il faut savoir qu’il n’y a pratiquement jamais d’évasion dans les prisons pour femmes. Différents facteurs peuvent expliquer ce fait. L’une des raisons est que, tout bêtement, certaines ne sauraient pas où aller. Elles ne peuvent retourner d’où elles viennent, alors pourquoi sortir, pour quel avenir ?
Ces femmes sont complètement cassées, et l'idée de leur sortie les panique plus qu’autre chose. »
La culpabilité joue un rôle important. Beaucoup se sentent coupables d’avoir « abandonné » leur famille ou leurs enfants en étant emprisonnées, alors que ce sentiment est très différent chez les hommes. De même, le fait d’être enfermée n’est-il pas souvent valorisant pour une femme, et rarement intégré comme le risque conscient d’un mode de vie ou d’un acte.
La présence massive des religieuses dans les prisons pour femmes accentue cette atmosphère de pénitence. Isabelle a passé quinze mois à la centrale de Rennes, où elle a été frappée par cette importante présence de religieuses : « Ces bonnes sœurs sont là depuis des dizaines d’années. Elles sont la mémoire de la prison. Elles jouent parfois le rôle des "gentilles” contre les "méchantes" matones. Actuellement, elles sont peu à peu éjectées des prisons et mènent une lutte d’influence contre le personnel pénitentiaire. Contradiction interne qui peut parfois être exploitée positivement par les détenues. Leur présence ne choque pas toutes les femmes : beaucoup vivent leur détention comme une pénitence, une croix à porter pour réparer le péché commis. Certaines ne comprennent pas ce quelles font là, ne peuvent se projeter dans l’avenir. Alors, les bon n nés sœurs font des adeptes ! Et, même au-delà, c’est étonnant de voir à quel point la croyance et les rites plus ou moins mystiques prennent de l’importance.
« Mais, le plus terrible, c ’est la place qu’occupent les religieuses dans les infirmeries. Cela peut avoir d’énormes conséquences. Par exemple, quand une femme enceinte de moins de deux mois est emprisonnée et quelle veut se faire avorter, cela lui est extrêmement difficile.
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Le travail en prison
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Différents types d’« emploi » sont proposés aux détenues :
— le travail fourni par la prison elle-même (cuisine, entretien, etc.) ; il ne peut être imposé, mais les pressions sont très fortes, l’administration économisant de cette façon plusieurs dizaines de salaires ; Michèle a ainsi travaillé aux cuisines de la centrale de Rennes, et touchait deux cent cinquante francs par mois ;
— par ailleurs, des entreprises privées fournissent également des travaux ; les détenues travaillent souvent six jours sur sept, sept heures par jour, et sont payées à la pièce.
Nous reviendrons plus précisément dans un prochain numéro des Cahiers du féminisme sur le problème du travail en prison.
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Elle subit d’énormes pressions morales et, surtout, n’arrive pas à avoir de rendez-vous avec le médecin. Quand arrive enfin son tour, c’est trop tard, et les délais légaux sont passés... »
Jetons, à ce propos, un coup d’œil sur l’organisation de la santé en prison. A Fleury, il y a une gynécologue qui vient deux fois quatre heures par semaine, pour cinq cents femmes ; à Rennes, elle vient une fois par mois, pour trois cent cinquante femmes, le médecin généraliste venant deux heures par semaine.
Quand une femme est malade, elle en informe la surveillante, pour que cette dernière l’inscrive dans le cahier de rendez-vous de l’infirmerie, qu’elle transmet ensuite à la religieuse responsable du cabinet médical. Celle-ci établit alors la liste des rendez-vous des différents médecins. Elle peut aussi ne pas prendre en compte certaines demandes.
Ensuite, il faut attendre... Quand son tour arrive, quelques semaines plus tard, son mal de dents ou sa grippe ont eu le temps de se guérir tout seuls ! La femme a alors droit à des réflexions pour être venue pour rien...
L’ombre du SIDA est omniprésente dans les prisons, une majorité de détenues étant là pour toxicomanie, et presque toutes étant séropositives. Si elles ont été rejetées au moment de l’apparition de la maladie, elles sont maintenant parfaitement intégrées, le grand nombre de séropositives parmi les détenues ayant de fait banalisé la maladie. Mais aucune réunion médicale d’information n’est tenue sur ce sujet, « lacune » bien ennuyeuse lorsqu’on sait qu’à Fleury, par exemple, il y a 70 % de femmes séropositives parmi les détenues toxicomanes !
Les conditions d’hygiène dans les prisons sont lamentables. Les femmes sont souvent entassées dans des cellules trop petites, le lavabo à eau froide et les toilettes étant dans la même pièce. Dans certaines prisons, il y a encore des pots de chambre vidés une seule fois par jour. Chaque femme reçoit l’équivalent d’un demi -verre de poudre à récurer par semaine, qui doit servir à tout : vaisselle, ménage des sanitaires, lessive... Celles qui n’ont pas les moyens de se payer des serviettes hygiéniques doivent les quémander, et on les leur donne une par une... Si l’on jugeait le degré d’évolution à ce qui se passe dans les prisons, la France ferait figure de pays barbare !
L’un des outils essentiels de destruction de l’individu passe par une psychiatrisation à outrance et son cortège de fioles : petits flacons de diverses couleurs contenant des calmants, les fioles, véritable institution, sont systématiquement proposées aux femmes par le psychiatre à leur arrivée. Pas question d’en connaître la composition... En revanche,
Des mots d’ordre toujours d’actualité (révolte à la prison de Toulouse, en 1971).
Des mots d’ordre toujours d’actualité (révolte à la prison de Toulouse, en 1971)
vous passerez pour une « bête curieuse » si vous les refüsez... Peu de femmes les refusent ; d’ailleurs, il y a même un phénomène d’accoutumance, et certaines font de véritables crises de nerfs lorsque, par hasard, on les a oubliées dans la distribution. La fiole aide à dormir, à supporter les humiliations ; elle rend plus passives les femmes, qui peuvent en prendre jusqu’à trois par jour. Les prisons n’ont rien à envier à certains hôpitaux psychiatriques ; tout est mis en œuvre, décidément, pour anéantir la moindre parcelle de volonté.
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La COPEL
La Commission pour l’organisation des prisonniers en lutte (COPEL), une organisation composée d’ancien(ne)s détenu(e)s, a formalisé son existence en août 1989. Sa fonction — à travers ses deux branches, intérieure et extérieure — est de contribuer par tous ses moyens à l’auto-organisation des prisonniers et prisonnières dans les comités de lutte qui se constituent à la base dans de nombreux établissements pénitentiaires. En cela, elle appuie et popularise la plate-forme en cinq points adoptée comme base fondamentale par l’ensemble du mouvement de lutte carcéral lors de ses débats de 1987 : fermeture des quartiers d’isolement ; abolition du prétoire et du mitard ; suppression du statut de détenu particuliérement surveillé (DPS) ; un statut unique pour toutes et tous ; le SMIC pour celles et ceux qui travaillent en prison.
Ces comités de lutte et les prisonniers et prisonnières qui, en leur sein, sont militant(e)s de la COPEL (intérieure) sont le produit de l’apparition d’une nouvelle conscience dans le mouvement carcéral à partir de la vague de révoltes de l’été 1985 dans les prisons. Ils et elles se battent pour le respect de la dignité des prisonniers et des prisonnières, pour la conquête de nouveaux droits, en reliant ce combat à une réflexion stratégique sur la nécessité de détruire la prison bourgeoise comme instrument de l’oppression générale du prolétariat.
★ Pour tout contact et envoi de documentation : COPEL, c/o Octobre, BP 781, 75124 Paris cedex 02; tèl.
42 29 86 89.
Face à tout cela, les femmes sont peu organisées et ont du mal à réagir collectivement. Le peu de traditions et de mémoire des luttes est un handicap à la structuration d’un mouvement. Si, pourtant, des luttes se sont multipliées ces dernières années, elles sont spontanées et peu préparées. Cependant, les actes de révolte et d’insoumission sont très fréquents. Les prisonnières réagissent souvent très rapidement et spontanément à ce qui leur semble « injuste », inacceptable, sans calculer les conséquences de leur révolte. Ce qui peut expliquer l’aspect souvent éphémère de ces luttes, les femmes étant vite désorganisées lorsque la répression arrive.
Les relations qu’elles entretiennent entre elles ? C’est ni mieux, ni moins bien qu’à l’extérieur , nous dit Annelyse. Par contre, tous les rapports sont décuplés, de l’affection à la haine, de la jalousie à la complicité. J’ai vu des femmes capables de grands gestes, de choses très belles, qui, le lendemain, avaient un comportement misérable. D’autres, qui passent d’ordinaire inaperçues, démontrent dans des situations difficiles des qualités exceptionnelles. »
Plus qu’à l’extérieur encore, les rapports sont basés sur l’argent. Une femme qui en a bénéficie de mille faveurs, aussi bien de la part des détenues que des surveillantes, et peut se permettre beaucoup de choses...
Michèle insiste; « En prison, l’argent fait tout. Si tu n ’en as pas, pas question d’avoir des timbres ou une brosse à dents, du café ou une télévision... Les relations sont perverties à cause de ça, et il y a même des vols dans les cellules. »
Le quartier des nourrices
Yamina a eu sa première fille en prison, il y a vingt ans : C’était à la Petite-Roquette. Le quartier des nourrices était à côté de celui des tuberculeux. On nous conduisait à l’hôpital pour accoucher, puis on réintégrait le quartier des nourrices, dont on ne sortait plus pendant les dix-huit mois durant lesquels on pouvait garder notre bébé avec nous. C’est d’ailleurs toujours ainsi aujourd’hui. Pendant dix-huit mois, on ne peut pas participer aux activités ou aux ateliers avec les autres détenues. On reste dans notre cellule, avec l’enfant, excepté aux heures de promenade. A mon époque, on avait des couches en tissu qu’il fallait laver nous-mêmes à l’eau froide. Le linge était ramassé une fois par semaine pour être bouilli, et les tétines étaient stérilisées très épisodiquement.
« Le seul univers du bébé, c ’est une porte constamment fermée et quatre murs... Ses seules relations affectives passent par sa mère. Quand ma fille m ’a été enlevée, à dix-huit mois, il paraît qu’elle avait peur de tout : d’une voiture, d’un chien, du bruit ; même d’une porte ouverte! Et elle n’avait jamais vu un homme de sa vie ! Pour la mère, ça peut être un déchirement, bien sûr... D’autant que, quand on est en prison, on entretient une relation complètement exclusive avec son enfant. Quand on ne l’a plus, on est désemparée.
« Ça dépend aussi du temps qu ’il nous reste à faire avant de sortir. Moi, j’ai dû attendre encore quatre ans et demi. Si on n 'a pas de famille pour accueillir notre enfant, il part immédiatement en foyer... Et, après, il faut pouvoir le reprendre ! Moi, j’essaie depuis sept mois de récupérer ma deuxième fille, qui a onze ans. Tant que je n 'aurai pas ma fiche de paie, le juge refusera de me la rendre.
« Les mômes subissent autant que leur mère. Certains ont une culpabilité terrible ; ils portent la honte d’avoir leur mère en prison... »
La délinquance féminine en mutation
Il n’y a pas aujourd’hui de véritable politique d’incarcération des femmes, et il existe très peu de lieux de détention spécifiques pour elles : une seule centrale, à Rennes, reçoit toutes les femmes devant purger une peine supérieure à un an, et quelques maisons d’arrêt sont dotées de leur propre direction comme Fleury, Fresnes, Versailles ou les Baumettes. Le plus souvent, les femmes sont regroupées dans un même quartier d’une prison pour hommes, voire dans une ou quelques cellules. Elles ne peuvent en aucun cas bénéficier des activités proposées aux hommes.
L’administration devra sans doute y remédier. Il y a en effet une augmentation de la population carcérale féminine, ce qui se traduit aussi et surtout par une modification du comportement des détenues (exception faite de celles qui sont pour longtemps à Rennes). On constate un accroissement des peines pour délits mineurs : ceux qui accompagnent la toxicomanie et les petits vols de survie, vols à la tire, chèques sans provision, petites escroqueries. Cette modification est bien sûr le produit de l’évolution même du système, qui entraine le développement de la précarité et du chômage, l’éclatement culturel, la désagrégation du tissu social, etc.
Beaucoup de prisonnières savent donc qu’elles n’ont qu’une courte peine à purger. La plupart sont jeunes et ont généralement à l’extérieur un comportement moins soumis que leurs aînées et savent où aller en sortant. Ces jeunes femmes ne supportent pas l’absurde et l’injustice, et sont beaucoup moins sensibles aux méthodes d’humiliation et d’infantilisation utilisées pour faire régner la discipline.
Leur combat est celui de la dignité. Et il faudra sans aucun doute du temps, beaucoup de temps, pour faire tomber ces murs de la honte et obliger les gouvernements à en finir avec leurs méthodes barbares d’avilissement et de destruction de l’individu.
Françoise Foucault
Notes
- 1. Le pécule est l’argent personnel du détenu. Il est géré par l’administration, qui y prélève le montant des produits achetés par le prisonnier, y compris ceux de première nécessité (shampooing, lessive, etc.).