Vous avez rendez-vous avec l’histoire. Pour Rachel, c’est trop tard. Mais beaucoup attendent votre décision. » Ainsi s’adressait aux jurés maître Sylvain Larose, avocat de Rachel lors du procès qu’elle intentait, à Auch, contre son père, coupable de viol par inceste.
Cet avocat n’a pas tort. Le procès d’Auch, qui s’est conclu par la condamnation à quatorze ans de prison de J. -P. Bonnema-zou, permettra peut-être à ce type de procès de ne plus être confinés au secret des prétoires. En effet, les procès pour viols par inceste, qui se déroulent à chaque session de cour d’assises, ont lieu le plus souvent à huis clos. Celui-ci, à la demande de Rachel, s’est déroulé en public pour que, comme elle l’a déclaré, « justice se fasse et que l’on sache ». Et puis pour que cela n’arrive plus aux petites filles d’aujourd’hui.
C’est vrai que ce procès entraînera sans doute d’autres femmes à porter plainte. La presse d’ailleurs ne s’y est pas trompée, qui l’a amplement couvert. Le huis clos de la justice ressemble étrangement au huis clos de la famille : le silence...
Même dans les années soixante-dix, lorsque le mouvement des femmes soutenait des « procès exemplaires » contre le viol, aucun n’avait porté sur les viols par inceste. Le dévoilement devant l’opinion publique de ce type de crimes n’est venu que bien plus tard.
Plus tard parce qu’il est extrêmement difficile et générateur de souffrance de briser tout le carcan de l’oppression familiale. Plus tard, parce que la petite fille craint qu’on ne la croie pas, face à un adulte, et qu’elle hésite donc douleu-reusement à révéler le terrible secret. Plus tard, parce que c’est un être qu’elle aime qu’elle risque d’envoyer en prison.
Plus tard, parce qu’elle porte donc en elle la responsabilité d’avoir « brisé la famille » qu’elle cherche au contraire à protéger. Bien plus tard, car elle vit sans cesse dans la peur, la honte, la culpabilité.
Plusieurs étapes ont jalonné ce dévoilement : d’abord l’émission des « Dossiers de l’écran » de septembre 1986, où il a été déclaré ce que personne n’osait dire publiquement : oui, les viols par inceste existent dans notre société bien policée. Le vernis de respectabilité de l’institution familiale commençait enfin à se craqueler sur ce point.
La deuxième étape, qui n’est pas terminée, a été et est donc toujours une étape de travail en profondeur pour faire prendre conscience aux institutions et à l’ensemble de l’opinion publique de l’ampleur et de la gravité de ces crimes, pour qu’ils cessent. Le Collectif féministe contre le viol, à l’aide de la vidéo l’Inceste, la Conspiration des oreilles bouchées et des nombreuses animations qu’il a menées, y a grandement contribué. On assiste d’ailleurs à un début de concrétisation de ce travail avec la prise de conscience des députés lors du vote (contre l’avis du gouvernement) de la loi du 14 juillet 1989 faisant courir, pour les crimes contre les enfants, le délai de prescription (dix ans) à partir de leur majorité, et avec la mise en place du téléphone vert pour l’enfance maltraitée du secrétariat d’Etat à la Famille.
L’étape dans laquelle nous entrons aujourd’hui est celle des procès. Elle a paradoxalement débuté par le procès en diffamation qu’a intenté le père de Claudine à sa fille, après qu’elle l’ait dénoncé lors de l’émission de TF1 « Médiations ». Claudine, soutenue par le Collectif féministe contre le viol, a obtenu en appel, à Rennes, le sursis à statuer : ce procès ne sera jugé que lorsque la plainte déposée par Claudine contre son père aura abouti.
Symboliquement, cette plainte en diffamation voulait encore contraindre les femmes au silence. Le deuxième procès significatif est donc celui qu’a mené Rachel. La loi du 14 juillet 1989 aura sans doute comme conséquence que plus de femmes adultes déposeront plainte.
Ces procès, qui ont lieu souvent bien des années après, sont des procès fort délicats à mener pour les victimes : les preuves sont très difficiles à rassembler. C’est vraiment parole contre parole, et la justice de notre pays n’a pas particulièrement la réputation d’accorder spontanément du crédit aux paroles des femmes. Le violeur, comme Bonnemazou, père de Rachel, ne manquera pas de trouver des témoins pour déclarer que c’est un excellent travailleur, honnête, bon père de famille et tutti quanti... La solidarité masculine jouera à plein. La prise de conscience de l’opinion publique sur la réalité des situations de viols par inceste, le rapport de forces que réussira à imposer le mouvement des femmes seront donc déterminants.
Le procès d’Auch était exemplaire, dans la mesure où il démontrait bien comment la conspiration du silence peut se refermer autour des crimes de viols par inceste. Silence au sein même de la famille (sauf Erika, sœur de Rachel, qui a tout raconté, et Josette, sœur de Bon-nemazou, qui les a toutes les deux soutenues) ; mais aussi silence de tout le village qui savait ; silence des services sociaux pour lesquels les cinq grossesses de Rachel (dont la première à treize ans) sans géniteur connu n’ont pas paru étonnantes, pas plus que les violences importantes dont elle portait les traces ; silence aussi du personnel soignant des maternités... Surtout, ne pas jeter de discrédit sur l’institution familiale.
Rachel a pu gagner le procès car, dans son cas, les preuves étaient évidentes : les grossesses, les traces de violence, le témoignage de sa sœur Erika qui faisait semblant de dormir sur le lit superposé, quand Bonnemazou perpétrait ses crimes. Et, de plus, ce dernier a fortement indisposé le tribunal durant le procès par des provocations incessantes et son attitude despotique vis-à-vis de tous les membres de sa famille. Cet individu se prenait encore pour le seigneur et maître.
Un autre procès important, dans des circonstances tout à fait différentes, s’est déroulé, à huis clos, à Lyon, début février. Franz et Fabienne B. étaient accusés d’avoir en leur possession une bande vidéo de vingt minutes reproduisant leurs « relations » avec leurs enfants. Tout ceci sans violence aucune. Les avocats du couple n’ont bien sûr pas manqué de le souligner : ils demandaient la déqualifi cation de l’accusation de viol en attentat à la pudeur aggravé, sous prétexte que les actes commis ne répondaient pas à la définition du viol qui doit être perpétré avec « violence, contrainte ou surprise ». Heureusement, la chambre d’accusation ne les a pas suivis. Elle assimile d’ailleurs, dans son arrêt de rejet, la contrainte morale à une « pédagogie d’autant plus perverse quelle supprime justement la nécessité de recourir à la violence ».
Et c’est cela qu’il faut bien comprendre dans certaines situations de viols par inceste : l’autorité du père, frère, grand-père, beau-père ou oncle est suffisamment importante pour qu’il ne soit pas nécessaire de recourir à des violences éventuellement « visibles » : coups, etc. Le chantage affectif et la contrainte morale permettent à l’adulte criminel d’arriver à ses fins. La cour d’assises de Lyon l’a compris, en condamnant le père à dix ans de réclusion et la mère à six ans. Mais il y avait la présence de la vidéo, preuve incontournable. Qu’en aurait-il été du verdict si cet élément avait été manquant ? Et ces crimes auraient-ils été découverts ? Nous devons donc expliquer sans relâche ce que peut être le calvaire d’une ou d’un enfant pris dans un tel enfermement, pour qu’enfin de tels crimes abominables, avec ou sans violences supplémentaires, soient jugés comme tels et disparaissent.
D’autres procès suivront. Nous devons apporter aux femmes qui les mèneront une aide et une solidarité sans faille.
Suzy Rojtman
-N
Je ne me tairai plus ! Intervention de Claudine Le Bastard lors de la rencontre « Simone de Beauvoir : de la mémoire aux projets »
Ëes viols, l’humiliation, le dégoût, le désespoir, la haine. Et, tout autour, cette culpabilité qui ronge peu à peu l’existence, cette impuissance qui empêche de vivre, de crier sa douleur, d’agir avec dignité.
« J’étais une enfant, j’avais honte, j’étais juste une enfant, j’avais mal, je me sentais coupable. Pour briser un enfant, on lui fait perdre tout repère, on l’humilie, on le dégrade, on l’enchaîne toujours avec les mêmes armes de la toute-puissance. Des années de paroles interdites, voilà ce à quoi on est réduites. Pour moi, un quart de siècle. Cependant, retrouver la parole est capital.
« Moi, j’ai appelé la permanence de Viols-Femmes-Informations en octobre 1986 ; d’autres femmes en même temps appelaient aussi ; nous avions cru jusque-là être seules à avoir subi cette enfance, Plusieurs avaient la même demande de rencontrer d’autres femmes ayant vécu les mêmes agressions. Nous avions bien tenté d’en parler à des médecins, à des psychiatres. Ils ne voulaient pas entendre, ou nous répondaient d’oublier, ou des choses bien pires encore, nous renvoyant à nos propres fantasmes, à nos propres désirs, comme si une petite fille de cinq, sept ou neuf ans désirait sexuellement son père ou son grand-père t La compréhension, l’aide que nous recherchions auprès d’eux nous avaient encore enfouies dans notre solitude.
« Nous avions donc décidé de nous rencontrer. Nous, nous savions que nous n’oublierions jamais de tels traumatismes, nous savions qu’il faudrait apprendre à vivre avec ce passé.
« Dans le groupe, nous parlions de notre vie passée et actuelle, de nos sentiments, des mots jamais prononcés sur notre vécu. En entendant les autres parler, les souvenirs s’exprimaient avec beaucoup de souffrances, mais cela permettait à l’une ou l’autre de retrouver les fils de son enfance brisée. Pour survivre, nous avions enfoui ces souvenirs au fond de notre mémoire. De jour en jour, nous découvrions que parler était capital. Plusieurs d’entre nous ne supportaient pas que des petites filles, aujourd’hui, subissent les mêmes agissements.
« En ce qui me concerne, j’ai voulu assez rapidement répondre aux appels des autres, à la permanence ; je ne supportais pas d’être inactive devant tant de détresse, celle que j’avais vécue. Dans le groupe, nous cherchions ensemble les moyens que nous avions pour lutter contre ces crimes. Il nous est apparu important, voyant le même enfermement des petites filles d’aujourd’hui, de réaliser un film vidéo pour sensibiliser les adultes. Nous, nous disions que les petites filles parlent, ou essaient de le faire, mais que personne ne les entend. Nous, nous avions des choses à dire là-dessus. Nous savions désormais que nous n’étions pas coupables, que les criminels étaient souvent protégés par la société, que la société bien souvent préférait sacrifier des enfants pour sauver l’honneur de la famille. Nous avons donc réalisé un film vidéo, l’Inceste, la Conspiration des oreilles bouchées.
« Plus tard, j’ai participé à une émission de télévision. Et, là, le monde à l’envers. Mon père, ce criminel, a essayé encore une fois de me faire taire en portant plainte pour diffamation. Des années après, c’est un crime sans preuve pour lui.
« Quoi qu’il arrive, je ne pourrai plus ravaler mes mots. Personne ne pourra désormais m’empêcher de dire la souffrance de ce qu’il m’a fait vivre. Au contraire, je crierai encore plus fort l’injustice que je ressens, que je vis.
« « Tiens-toi bien, sois sage, c’est un secret, ça te fera du bien, tu ne diras rien. » Enfant je n’ai pas pu parler ; plus tard, j ’ai pu parler, j’ai parlé, je parierai, je ne me tairai plus.
« Pour toutes les petites filles d’aujourd’hui.
« Pour toutes les femmes qui n’ont pas pu parler.
« Je ne me tairai plus. »
Notes
- ★ Collectif féministe contre le viol : c/o MFPF, 4, square Saint-Irénée, 7501 1 Paris.
- ★ Permanence Viols-Femmes-Informa-tions : 05 05 95 95 (appel gratuit pour toute la France).
- ★ Allô Enfance maltraitée : 05 05 41 41 (appel gratuit pour toute la France).
- * Le 16 décembre 1989, à la Sorbonne ; ! intégralité des interventions de cette rencontre vient d’être publiée (voir p. 43).