Critique dépourvue de sérénité du petit livre de Mme Irigaray , intitulé le Temps de la différence : pour une révolution pacifique, et publié au Livre de poche (1989).
Luce Irigaray est philosophe et psychanalyste. L’un de ses premiers ouvrages, Speculum, de l’autre femme, paru en 1974, s’attaquait, non sans pertinence, à l’approche freudienne de la sexualité féminine. Depuis, elle a développé une théorie de la différenciation sexuelle et de l’identité féminine très proche des fondements théoriques du groupe Psychanalyse et Politique en France. Apparemment très en vogue chez les féministes italiennes, elle dut sentir le besoin de rédiger un ouvrage de vulgarisation. Le Temps de la différence, sous-titré « Pour une révolution pacifique », est un recueil de quatre conférences prononcées à la demande du Parti communiste italien, lequel aurait le mérite de se soucier « de la différence à respecter entre les hommes et les femmes ».
Autant le dire d’entrée de jeu : l’opuscule de Mme Irigaray, auquel le Monde a consacré récemment un article exalté, m’a laissée dans un état d’exaspération mélangée d’accablement. On pardonnera le « je » qui, comme on dit, n’engage pas le point de vue de la rédaction et qui laisse aux défenseurs de l’auteur incriminé tout loisir de répliquer dans ces colonnes.
Le patriarcat, « culture de guerre et de mort » ?
Qu’est-ce que le patriarcat ? Si l’on essaye de reconstituer la pensée de Mme Irigaray, c’est en gros une configuration sociale et symbolique ontologiquement mauvaise. Soit.
« La culture patriarcale est une culture fondée sur le sacrifice, le crime, la guerre. (...) Le peuple des hommes fait la guerre partout, tout le temps avec une parfaite bonne conscience. Il est traditionnellement carnivore, parfois cannibale. Donc, il faut tuer pour manger, asservir de plus en plus la nature pour vivre ou survivre (...), défendre par tous les moyens son coin d’exploitation ici ou là-bas. »
Passons sur l’imagerie du carnivore sanguinaire. Comme si les femmes ne mangeaient pas de steack et comme si manger n’était pas toujours tuer. Une plante aussi, c’est de la vie.
La guerre serait masculine dans son essence ? Il est vrai que la mythologie guerrière se nourrit d’une débauche de « virilité ». Il est vrai que les femmes ont été rarement actrices dans les guerres. Je crains toutefois que ce n’ait été faute d’en avoir l’occasion. La guerre (active) est réservée aux dominants parce qu’elle est une des formes paroxystiques du pouvoir ; elle a même été longtemps l’attribut d’une caste dominante. Les femmes sont des inférieures, donc faites pour être tuées sans avoir le droit de tuer.
Que cette réalité historique ait, à la longue, produit un moindre goût des femmes pour la violence et un moins grand enthousiasme de leur part à l’égard des performances comparées du missile Pluton par rapport au missile Hadès est une évidence. De là à penser que l’instinct de vie fait partie de l’identité féminine quand le peuple des hommes ne serait qu’instinct de mort est une assertion d’abord théoriquement indémontrable, d’autre part empiriquement contredite par maints exemples.
Nous tuons très bien, merci, quand d’aventure les hommes nous concèdent des armes ou le pouvoir, ou quand nous les prenons nous-mêmes.
Quant au dernier méfait du patriarcat, selon Irigaray, à savoir l’asservissement de la nature qui ne peut désigner que le travail dont la définition même est la transformation de celle-ci, on ne sait que conclure. S’agit-il de la critique écologique sur la destruction de l’environnement ? S’agit-il, comme on peut le craindre, d’une remise en cause plus radicale de l’ambition promèthéenne de l’humanité ? Si tel est le cas, désolé. Il n’y a aucune raison de laisser au « peuple des hommes » la transformation du monde. Ni réellement (nous avons toujours beaucoup travaillé et produit) ni symboliquement (ce sont les hommes qui affirment que nous sommes des reproductrices, non créatrices).
En fait, l’élargissement de la notion de patriarcat à l’ensemble de la configuration réelle et symbolique d’une société finit par en occulter la dimension fondamentale. Le patriarcat, c’est un système de domination des hommes sur les femmes, domination physique, économique, politique, symbolique. Et c’est très suffisant pour être très détestable.
Il n’y a nul besoin d’aller chercher en renfort la guerre qui, quelle que soit l’imagerie dont elle s’affuble, se mène pour des raisons autrement plus complexes que les pulsions de mort masculines. Pas besoin de convoquer comme témoin de l’accusation la destruction de l’environnement, dont les origines sont très prosaïquement analysables dans la recherche du profit capitaliste, et qui n’a qu’un rapport très lointain avec le patriarcat. Pas besoin non plus de ramener toute forme de domination à la domination des hommes sur les femmes, même si celle-ci est un admirable archétype, l’inférieur étant toujours « féminisé » ; il y a d’autres formes d’oppression qui n’ont pas de rapport direct avec le patriarcat et qui obéissent à une autre logique, à commencer par la bonne vieille domination de classe lorsqu’elle se passe entre hommes.
Le patriarcat, « négation de la différence sexuelle » ?
Au-delà du caractère intrinsèquement pervers de l’identité masculine, L. Irigaray voit dans la négation de la différence sexuelle le crime majeur du patriarcat. Celui-ci prétend imposer une pensée et un droit universels alors qu’ils ne sont que sexués.
Dès lors, deux questions se posent : sommes-nous différentes ? Peut-on penser avec des « universaux » ?
Que les femmes ne ressemblent pas, hic et mine, aux hommes est une évi- dence. Ils sont oppresseurs, nous sommes opprimées. Notre histoire n’est pas la même, notre rapport au monde et à la société non plus. Faut-il aller plus loin et considérer que la différenciation sexuelle est un élément structurant du psychisme, avant même toute interférence sociale ? C’est l’un des fondements de la psychanalyse, les analystes se bornant à diverger sur la nature de cette identité profonde prétendument immuable. Pour Irigaray, celle-ci naît du cycle de la sexualité féminine, liée aux rythmes cosmiques. « Nous avons besoin d’une régulation apparentée aux rythmes de la nature. » D’où le lien entre féminisme et écologie.
En outre, la petite fille n’a pas besoin pour fonder son identité de se différencier de sa mère, donc de réduire celle-ci à l’état d’objet comme le petit garçon. Sa mère est même qu’elle. Elle devient donc sujet par rapport à un autre sujet, sa mère, cependant que le garçon n’est sujet que par les objets qu’il possède. D’où la propension des hommes à asservir les autres et à finir par vouloir détraire la planète. Heureusement, les femmes sont là : « Je pense qu ’il faut au peuple des hommes des personnes à part entière qui leur permettent de se comprendre et de trouver leurs limites. Seules les femmes peuvent jouer ce rôle. »
Autant l’avouer, le débat sur la différenciation sexuelle m’ennuie : j’aime me poser les questions que je peux résoudre. Le débat sur l’inné et l’acquis dont le discours psychanalytique n’est finalement qu’une variante plus sophistiquée est une aporie. Je vis dans un univers culturel depuis que je suis née. Qui me dira si la perception physique ou mentale que j’ai en ce moment est un produit de mon éducation ou de mon identité sexuelle ? Quel intérêt d’ailleurs cela aurait-il ? A moins de considérer que nous devrions toutes sentir et penser la même chose, dérive totalitaire à laquelle les tenantes de l’identité féminine échappent rarement. A moins encore de considérer que la différence sexuelle a des effets tels qu’elle implique non seulement des perceptions et un imaginaire différents, mais encore une rationalité et un statut social différents.
C’est bien la démarche de L. Irigaray. Pour elle, tout discours et donc toute pensée sont sexués. D’où l’impossibilité d’énoncer des « principes généraux, abstraits ». « Le sacrifice de l’esprit naturel (...) du genre féminin a substitué à l’enracinement vital, matériel (...) l’aveuglement social de l’entre-hommes, l’aveuglement des idées coupées de leurs contenus sensibles. » On est là au point le plus inacceptable de la pensée d’Iriga-ray. D’abord, parce que situer les femmes du côté du sensible et du matériel ressortit du discours patriarcal pluri-millénaire. Ensuite, parce que la logique sociale de cette thèse est terrifiante : si je ne pense que comme corps sexué et/ou membre d’une race, d’une religion, d’une nation ou comme simple individu qui ne reconnaît que ma rationalité, alors c’est ou bien le « tout est permis », ou l’apartheid.
Depuis deux siècles, les théories de la droite dure se fondent sur l’enracinement dans le concret et le particulier et ont toujours dénoncé les idéologies de gauche comme « abstraites » parce que voulant penser l’universel. L’état actuel de la planète ne m’incite pas personnellement à priser le droit à la différence...
Contre l’égalité, pour retrouver la Mère et un droit des femmes ?
Si je n’existe que dans et par ma différence sexuelle, l’égalité entre sexes est un leurre appauvrissant. Tel est bien le sentiment d’Irigaray. « Les droits obtenus par les femmes depuis quelques années (...) leur permettent de se glisser dans la peau des hommes. »
Elisabeth Vigée-Lebrun, Autoportrait.
A cette logique égalitariste, elle oppose la redécouverte de l’identité perdue grâce à un retour à la mère. La relation fille-mère devrait être symboliquement et socialement valorisée, depuis le rétablissement de la matrilinéarité jusqu’à l’affichage dans les lieux publics de photos de filles avec leur mère à la place des affiches pornographiques dûment interdites... Le thème se décline sur fond de paradis matriarcal, oasis de paix et de béatitude dont Irigaray paraît, au-delà du mythe, croire en l’existence réelle dans une lointaine préhistoire.
Quand sortirons-nous de l’âge religieux et accepterons-nous de voir l’aube de l’humanité sous sa vraie couleur : une lutte sauvage contre les éléments, pour la survie de l’espèce, sans que nous puissions savoir grand-chose du statut des femmes sinon que la douceur et l’« amour » ne devaient pas être leur tasse de thé ?
Le retour à la mère passe aussi par le langage, notamment par la sexualisation des mots. L’auteur remarque, à juste titre, que toutes les professions de pouvoir sont masculines, même quand les femmes les exercent (député, ministre, magistrat, analyste financier...). Au-delà, faut-il vraiment suggérer que le pluriel soit alternativement masculin pluriel et féminin pluriel un an sur deux ? Pourquoi pas ?
Plus ennuyeuse est l’idée d’un droit des femmes, différent du droit masculin, qui impliquerait la protection de la virginité et de la maternité, réservant aux femmes la tutelle privilégiée des enfants. Le contenu précis de ce droit n’est pas développé (est-ce un hasard ?). Il est seulement indiqué qu’il faut doter les femmes de « droits qui leur soient appropriés et les obliger à les respecter, à se respecter » (sic). Le PCI est d’ailleurs invité à élaborer des propositions de loi en ce sens !
Une fois de plus, la démarche est profondément inquiétante. Non seulement parce qu’elle donne dans l’apartheid juridique au lieu de se battre pour l’application d’une législation qui, dans nos pays, existe déjà. Quoi qu’en pense Mme Irigaray, le viol est interdit et réprimé par nos lois. Lesquelles sont plus ou moins appliquées... En quoi un droit féminin empêchera-t-il un violeur de violer ?
Cette démarche est inquiétante parce qu’elle mêle deux niveaux, les droits sociaux et l’identité individuelle. Ce que je demande à la société et à l’Etat ne peut être que l’égalité : les mêmes droits professionnels, les mêmes droits politiques, le même droit à la sécurité que les hommes. Le droit aussi d’avoir ou de ne pas avoir des enfants. Je demande que ces droits non seulement soient théoriquement reconnus mais pratiquement appliqués, ce qui suppose un bouleversement notable de la société. Je peux aussi me battre pour subvertir un ordre symbolique qui fait de moi une inférieure. Ce faisant, j’ai déjà cessé de m’adresser à l’Etat : on ne change pas une civilisation par décret, mais par la maturation des idées qui peut impliquer l’émergence d’une force collective et politique de femmes.
En résumé, je réclame à la société de ne pas borner mon espace de liberté par un statut préétabli d’inférieure.
Quant à mon « identité », c’est mon problème. Si j’ai envie de mimer les hommes, c’est mon droit le plus strict. Si je préfère cultiver les aspects positifs que des siècles d’oppression ont laissé en héritage aux femmes, c’est aussi mon droit. Ni l’Etat ni Mme Irigaray n’ont à y voir.
De grâce, n’échangeons pas la tyrannie patriarcale contre le terrorisme de l’identité sexuée !
Oriane Méricourt
Elisabeth Vigée-Lebrun, Autoportrait