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Cinéma d’elles

Je suis, j'étais, je serais : Le cinéma des femmes, XIIe festival

· Cahiers du féminisme, n° 53, été 1990 · p. 39 · 868 mots

Le festival de films de femmes de Créteil, par ses multiples facettes, évite les écueils des « grands » festivals, ceux où les impératifs du marché imposent une compétition féroce. A Créteil, on fait une large place au documentaire, au court métrage. On se souvient qu’un film est fragile, que ses chances de vie, s’il n’appartient pas aux systèmes dominants (grosses productions et/ou cinéma américain) sont minces. Ce festival fait la part belle aux rétrospectives : les films de la Cubaine Sara Gomez cette année. Dernière née, la section « Graine de cinéphage » s’adresse au jeune public qui décerne son propre prix. Le cru 1990 était exceptionnellement riche et stimulant.

Une histoire de femmes est un film de Chine populaire. Trois paysannes vont à' la ville vendre leur laine. La caméra de Peng Xiao Lian est extraordinairement mobile et contraste avec la raideur théâtrale des films de la Révolution culturelle ou d’autres productions édifiantes antérieures. Ce qui intéresse la réalisatrice, c’est de montrer la solidarité féminine, qui porte beaucoup d’espoirs, et, d’autre part, la longue marche, qui ne fait que commencer, vers une émancipation, loin des traditions (le mariage arrangé, par exemple). Elle montre l’écart entre la ville et les campagnes, sans se départir d’une sympathie certaine pour les unes et les autres. La beauté des images n’est jamais gratuite ni facile, mais participe d’un regard solidaire et amical sur les hommes et les femmes de son pays.

A l’opposé, le film de Michal Bat-Adam (Israël), qui veut dénoncer le poids des traditions, est d’un tel académisme que l’ennui qui s’en dégage nous force à oublier son noble propos. Michal Bat-Adam est plus à son aise quand elle nous montre les femmes d’aujourd’hui. En outre, la version vidéo proposée donnait le coup de grâce à ces Mille et Une Femmes.

Râleur, faussement fouillis, provocateur, le Syndrome asthénique, de Kira Mouratova, nous plonge dans son pays aujourd’hui, l’URSS, que les consignes de Gorbatchev n’arrivent pas à secouer. La seule manière pour le « héros » du film d’exprimer sa défiance, sa dissidence, c’est de dormir. Il sombre au milieu de la foule travailleuse du métro, pendant un conseil d’école (il est prof), dans une salle de cinéma où l’on projette un film devant un public qui s’éclipse, une fois la lumière revenue. Kira Mouratova n’était pas là pour prendre part au débat qui a réuni des réalisatrices des pays de l’Est. Elle aurait sans doute aussi exprimé sa crainte de voir la création étouffée dans des sociétés où le cinéma entre nouvellement dans l’économie de marché. Une journaliste soviétique, écrivain, a dit sa peur devant les résurgences de l’antisémitisme.

Le devoir de mémoire

On partage volontiers ces angoisses en sortant du film la Dernière Sonnerie, où la jeune réalisatrice exalte des héros, jeunes, chrétiens et polonais, brimés par des parents autoritaires, combinards et lâches, qui semblent avoir vécu de toute éternité dans le système communiste et n’avoir jamais connu la Seconde Guerre mondiale. Ce ne sont pas les aînés qui sont sans mémoire, mais la nouvelle génération, les yeux fixés sur le Coca Cola et la Pologne étemelle.

Le devoir de mémoire et son travail étaient à l’œuvre dans des films conçus par des femmes de générations différentes. Trois films à ne pas oublier : Mémoires d’un fleuve, de la réalisatrice hongroise Judit Elek, une œuvre de fiction qui trouve sa source dans des faits historiques réels. Deux films documentaires : l’Impératif catégorique, de Laima Zhur-gina (Lettonie), et Filles de De Beauvoir, de Imogen Sutton (Grande-Bretagne).

La violence des images de Judit Elek pour donner à voir, aujourd’hui, l’anti-

XIIe festival sémitisme de l’époque de l’Autriche-Hongrie n’est pas gratuite. Ces souvenirs qu’elle semble prêter à la nature manifestent l’amnésie des hommes.

Le stalinisme, comme la civilisation de Big Brother dans 1984, de Orwell, a été, entre autres, une manière de priver les hommes de leur histoire, de leur passé. Par des témoignages sur les années du stalinisme, des images d’aujourd’hui, d’hommes et de femmes qui tentent de se réapproprier le passé, des pays Baltes à la Géorgie en passant par Moscou, l’Impératif catégorique est un miroir tendu aux citoyens d’URSS pour qu’ils tentent de retrouver un visage. Ce n’est pas un hasard de l’histoire si ce film vient d’une république balte. Pas un hasard, non plus, dans le cinéma soviétique si, de ces républiques, viennent des films documentaires décapants.

L’influence, l’importance de Simone de Beauvoir dans la vie de plusieurs femmes, anglaises, américaines, Imogen Sutton a voulu la souligner, justement parce qu’on a tendance à l’oublier aujourd’hui, quarante ans après le Deuxième Sexe, ce livre dont Kate Millet dit qu’il était très dangereux, « parce qu ’il pouvait changer votre vie ».

La diffusion du film à la télévision anglaise a épuisé les tirages des œuvres de Simone de Beauvoir en librairie. Imogen Sutton a déclaré que si son film provoque ce seul effet, c’est déjà une bonne raison de l’avoir fait.

A l’issue de ce festival, une sélection des films — six longs et sept courts -circulera en province et en région parisienne à partir du 2 mai. Pour en savoir plus (l’opération dure jusqu’en juin), appelez le 49 80 38 98, à Paris.

Noémie Mas

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