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Yougoslavie : Féminisme d’hier et d’aujourd’hui

· Cahiers du féminisme, n° 53, été 1990 · p. 37-38 · 1 452 mots

Entretien avec Vanda Krajinovic.

♦ Qu’est-ce qui t’a conduite à te définir comme « féministe » ?

Vanda Krajinovic — Mon féminisme a d’abord été l’expression d’une révolte contre un avenir individuel tracé pour moi par les autres, depuis mon enfance. La société organisait ma vie ; quand je dis société, il s’agit exclusivement de celle des hommes, de mon père, mes frères, mes maîtres. A seize ans, on a voulu me faire entrer au parti (la Ligue des communistes yougoslaves) ; on m’appelait la « suffragette », car j’avais quelque chose à dire. Mais j’ai refusé : je ne voulais pas être quelqu’un à qui on offre quelque chose ; je voulais conduire moi-même un projet qui m’appartienne.

Après avoir compris que je ne pouvais pas mener en Yougoslavie les études

Les Cahiers du féminisme ont rencontré Vanda Kra jinovic, cinéaste et féministe d’origine yougoslave et de nationalité britannique , lors de son dernier passage à Paris. Parler de la Yougoslavie au jourd’hui , c’est évoquer un pays en grande difficulté, qui sombre sous les coups con jugués de l’inflation galopante et des tensions nationalistes. Vu de très loin, le pouvoir y semble stable, davantage qu’à Prague, Berlin ou Bucarest ces derniers temps ; pourtant, il est au bord d’un précipice. Plusieurs régions sont en guerre plus ou moins larvée, et la situation économique paraît sans autre issue que l’approfondissement des inégalités entre quelques profiteurs bien placés et la masse de la population se paupérisant.

que j’envisageais, je suis partie en Grande-Bretagne : dans mon pays, en effet, la seule science reconnue s’appelait la « politologie », alors que j’étais intéressée par l’étude des films de femmes. L’histoire du cinéma yougoslave est assez claire : sur neuf cents films réalisés depuis 1945, seuls onze sont des oeuvres féminines, huit d’entre eux ayant été réalisés par la même femme et les trois autres ayant trois auteurs différents.

♦ Que fais-tu maintenant ?

Vanda Krajinovic — Je travaille pour la télévision yougoslave, mais j’ai des difficultés à me situer. Ayant refusé de me laisser conduire dans des « filières » classiques, je suis devenue assez logiquement marginale. Et j’ai donc du mal pour gagner ma vie au jour le jour. A la télévision, nous sommes payés selon une nomenclature prenant seulement en compte le produit fini : quarante minutes d’émission seront payées quarante minutes, qu’il ait fallu six mois pour les réaliser ou deux jours !

♦ Peux-tu nous parler des féministes, en Yougoslavie ?

Vanda Krajinovic — Je pense qu’il y en a une centaine, surtout dans les trois grandes villes du pays, Ljubljana, Zagreb et Belgrade. Deux rencontres nationales ont déjà eu lieu, une fois à Ljubljana et l’autre à Zagreb. Dans cette ville existe une longue tradition féministe : c’est une ville chargée d’histoire, avec une ancienne université, et beaucoup de femmes actives dans les lettres et les arts. A Belgrade, en revanche, à cause du régime, le passé a été oublié, notamment celui des femmes et de leur culture : on ne trouve dans la ville qu’une seule statue de femme, dans un parc public.

Pourtant, ce passé existe ; entre les deux guerres, une poésie féministe s’est développée, mais la plus ancienne poétesse a expurgé de son oeuvre ses poèmes féministes. J’ai relaté dans Chronique féministe les temps forts de l’histoire du féminisme yougoslave 1 : « Au xixe siècle, au moment de la naissance des idées et des idéaux socialistes, de jeunes héroïnes (jusqu’ici complètement inconnues du public) mirent en avant la question du suffrage des femmes. Dans les années 1880, des villes comme Novi-sad, Zemun et Belgrade eurent des associations de femmes, organisées autour de la question de l’émancipation nationale. Après la libération complète du pays, d’autres clubs de femmes bénévoles et philanthropes se sont créés, qui dans les années vingt ont formé une organisation générale appelée Alliance des sociétés de femmes yougoslaves. (...) En 1927, quelques féministes ont créé un Parti politique des femmes. Elles exigeaient le droit de vote, la prise en charge sociale des plus pauvres, une attitude de compréhension pour la prostitution. Elles travaillaient activement à des campagnes littéraires, à l’éducation générale des paysans et des travailleurs, elles publiaient des livres de femmes et des bibliographies des écrits de femmes. (...) Quand la monarchie yougoslave entra dans la période de dictature précédant la Seconde Guerre mondiale, les féministes étaient encore actives, elles construisaient des hôpitaux et protestaient contre la guerre à venir. Dans les notes prises lors du dernier meeting de l’Alliance en 1940, on peut lire ce dernier message féministe : “ Soeurs féministes, rejoignez les forces de l’antifascisme !” (...) Durant la guerre et jusqu’en 1954, les femmes firent partie du Front antifasciste des femmes (AFZ ), qui fut aboli par un décret de l’actuel gouvernement et jamais remplacé par une autre organisation de masse des femmes. »

Peu de personnes en Yougoslavie connaissent ces événements ; le jugement officiel est tombé depuis longtemps : « période régressive et bourgeoise ». De sorte que le féminisme yougoslave actuel doit puiser ses racines ailleurs, subissant ainsi des influences très variées ; l’absence d’histoire propre dans les consciences a créé cette situation où se développent parfois des tensions entre les influences féministes anglaises, américaines et itaüennes.

♦ Quelles sont les activités des groupes féministes ?

Vanda Krajinovic — C’est assez varié. Plusieurs femmes mènent un travail d’enquête sur le travail domestique, par exemple, ou sur la brutalité masculine. La question des violences a été plus particulièrement développée car, depuis 1987, il existe à Zagreb un centre SOS-Femmes battues, avec une audience réelle. Et, ce 8 Mars 1990, vient d’être ouvert un centre analogue à Belgrade. Mais quelle ironie que ce téléphone-SOS, alors que nous vivons la militarisation progressive de la vie quotidienne : si une Albanaise du Kosovo appelle au sujet de la violence, précisément, que pourront répondre les féministes, en serbe ?

En fait, les féministes restent encore très marginales actuellement. Il existe par exemple une organisation de femmes à Belgrade, la Confèrence pour le statut des femmes, qui est censée lutter pour les droits des femmes. Interviewée dans l’équivalent de la revue Lui, la présidente de la conférence a déclaré sans rire, récemment : « Si j’étais riche, je pourrais rester féministe, mais je choisirais plutôt d’être femme fatale. » L’appât du gain matériel est puissant, et il est largement alimenté par les journaux féminins à grand tirage. Cela existe chez vous aussi mais, en Yougoslavie, c’est encore plus mythique !

♦ Quelle est la situation réelle des femmes yougoslaves ?

Vanda Krajinovic — Il est presque impossible de répondre à ta question, car aucune étude statistique à ce sujet n’a été menée. Le Bureau central des statistiques — qui correspondrait à votre INSEE — a été rendu accessible au public il y a un an seulement. La recherche journalistique n’existe pas : on donne les faits aux journalistes. On peut dire que les femmes sont gardées par les hommes : soit comme chômeuses, soit comme non-travailleuses. Beaucoup d’entre elles sont paysannes (il y a 47 % de ruraux). L’inflation tourne autour de 3 000 % par an, ce qui peut donner une idée des difficultés de la vie quotidienne : il est impossible dans ce contexte de gérer un budget familial.

Les anciens mécanismes de gestion ont disparu, mais ils ne sont pas remplacés. Les événements roumains ont suscité de l’espoir ; mais rien ne se passe réellement. On parle beaucoup, mais peu savent parler « démocratiquement » : on manque de pratique et même de théorie dans ce domaine. Les petits partis ont été autorisés il y a quelques semaines, mais c’est plus une comédie jusqu’à présent qu’autre chose ; on a surtout vu renaître des partis nationalistes de l’avant-guerre.

Dans ces nouveaux débats, les prises de parole des femmes sont rares. Pour se faire entendre, il faut déjà être des professionnelles reconnues de la prise de parole. De toute façon, les femmes ne sont pas vues comme partie prenante des réformes potentielles. En fin de compte, notre société est tout à fait patriarcale : ainsi, une femme sans enfant n’est pas considérée comme une femme, surtout depuis que se développe une politique nataliste en Serbie (face aux Albanaises, qui ont souvent plus de dix enfants). L’avortement reste légal, mais est hors de prix. Quant à la contraception, il est difficile de se procurer par exemple des pilules régulièrement.

Les féministes yougoslaves sont décidées à se battre néanmoins, malgré ce contexte défavorable. Il faut avant tout que nous unissions nos forces, que nous agissions ensemble, de manière plus coordonnée. Il nous faut également rompre l’isolement et tisser le maximum de liens avec les féministes des autres pays.

Propos recueillis par Isabelle Forest

Notes

  1. 1. «Yougoslavie : féminisme d’hier et d’aujourd’hui », in Chronique féministe n° 22, p. 36-37, juillet-août 1989 (Université des femmes, la, place Quetelet, 1030 Bruxelles).

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