Le dernier congrès de Solidarnosc, qui s’est déroulé en avril 1990, a confirmé les craintes les plus pessimistes des féministes polonaises en adoptant une position anti-avortement et en soutenant de fait le projet de loi de l’Eglise « en défense de l’enfant conçu » (voir les Cahiers du féminisme n° 51 ). Ursula Nowakowska, qui a participé aux forums organisés par la Ligue communiste révolutionnaire et la IVe Internationale lors du rassemblement « Vent d’Est », le 31 mars dernier, avait stigmatisé dans son intervention le conservatisme dominant de Solidarnosc et l’exclusion des femmes des postes de responsabilité politique. A propos du projet de loi contre l’avortement, qui avait dé jà fait l’ob jet de manifestations féministes, elle disait : « Ce projet est dangereux mais, en même temps, c’est peut-être une chance pour que se crée un mouvement de masse des femmes et pour développer la conscience et la solidarité entre femmes. » Les Cahiers du féminisme ont eu la possibilité de rencontrer plus longuement Ursula : voici l’essentiel de nos entretiens.
Comme dans tous les pays de l’Est, la propagande officielle affirmait que le socialisme avait « libéré les femmes »... La réalité que nous décrit Ursula, c’est une marginalité absolue des femmes à tous les niveaux.
Au lendemain de la guerre, on avait besoin du travail des femmes ; celui-ci apparaissait donc comme « naturel ». Mais, dans les années soixante, on renversa la perspective, et l’idéal devint le retour des femmes au foyer. Pourtant, beaucoup de femmes ont continué à travailler et beaucoup se sont engagées dans Solidarnosc, à la base. Pendant l’état de siège, elles étaient nombreuses dans la clandestinité, souvent responsables de journaux clandestins. Mais des militants du syndicat disaient que les femmes « dérangeaient » et considéraient les épouses de militants comme des freins à l’activité masculine clandestine... Personne ne mentionnait le fait que c’était grâce aux femmes — qui s’occupaient des enfants, du ménage, des courses — que les hommes pouvaient poursuivre leur travail clandestin.
On essayait tout le temps de dévaloriser le travail des femmes. Il est donc assez peu surprenant qu’il n’y ait eu qu’une femme à la table ronde qui a précédé les élections, l’année dernière, et qu’aucune discussion n’y ait eu lieu sur les femmes.
Les partis et Solidarnosc n’ont présenté que quelques candidates aux élections, beaucoup moins qu’avant, quand le système des places réservées ou quotas était en vigueur : il n’y a ainsi que 8 % de femmes députés au Parlement et 6 % au Sénat. Dans le gouvernement, il y a une seule femme ministre (à la Culture), quelques vice-ministres (Travail, Affaires sociales, Santé) et un poste de « déléguée pour les femmes » — qui a bien failli disparaître et n’a dû son maintien qu’aux protestations des féministes. Encore cette déléguée n’a-t-elle guère de temps pour s’occuper réellement des femmes, car elle est également vice-ministre aux Affaires sociales. « Nous demandons, dit Ursula, qu’il y ait un ministère à part entière pour les questions femmes. » Pour donner la mesure du conservatisme dans l’opinion, Ursula cite l’exemple des libéraux de l’Union de la politique réelle dont le représentant, lors d’une réunion publique, a expliqué que les femmes devaient être privées du droit de vote, car elles votent toujours comme leur mari et n’ont pas d’opinion indépendante. Il était toutefois partisan de faire des exceptions pour les quelques femmes réfléchies qu’il connaissait, madame Thatcher par exemple... Dans une autre réunion, c’est un représentant de la Confédération indépendante de la Pologne (KPN) qui a déclaré que les femmes ne pouvaient pas faire de politique car, une fois par mois, elles ont leurs règles...
Contre de tels propos, Ursula s’insurge et voudrait intenter un procès en s’appuyant sur l’article de la Constitution qui proclame l’égalité de tous les hommes et de toutes les femmes. Ce serait d’autant plus nécessaire que les discours sur la femme au foyer se multi- plient, dans les médias notamment. De la tribune même du Parlement viennent des appels invitant les femmes à rentrer à la maison et à s’occuper de leurs enfants. Les députés ont récemment adopté une loi sur les licenciements collectifs qui permet aux employeurs d’annuler le contrat de travail d’une femme en congé parental et qui diminue la protection des femmes enceintes :
après leur congé de maternité, elles peuvent être changées de poste et leur salaire peut être diminué ! Le travail à domicile, de son côté, se répand, sans aucune protection, tandis que les petites annonces d’embauche précisent fréquemment « pour les hommes » et que la liste des professions exclusivement masculines s’allonge (mines, conducteurs de poids lourds ou d’autobus). « C’est le retour à des formes de capitalisme sauvage, s’exclame Ursula, et les femmes députés au Parlement ont voté ça ! »
Le conservatisme est également très fort au sein de Solidamosc. Il n’y a aucune femme à la direction nationale et très peu au niveau des comités régionaux. Dans ce contexte, on devine les difficultés rencontrées pour mettre sur pied une commission femme dans le syndicat. L’initiative est partie de femmes de Gdansk ; deux rencontres ont déjà eu lieu, en novembre 1989 et en février 1990, avec le soutien de délégations syndicales d’Europe de l’Ouest. Mais beaucoup de militantes de Solidar-nosc ne comprenaient pas la nécessité d’une commission femmes, ne voyant pas d’obstacle à la participation des femmes aux responsabilités. La majorité ne se sentait pas discriminée dans le travail et ne voyait pas de problème.
Ursula et quelques autres féministes ont essayé d’avancer des propositions concrètes, un projet de loi contre les discriminations ; mais leur intervention a été assez mal ressentie et a suscité des réactions sur le thème : « notre législation est très bonne, il n’y a pas de problème » ; ou encore : « les femmes ne doivent pas travailler comme conducteur d’autobus ».
Pourtant certaines questions font déjà l’objet de vives polémiques : la Pologne n’a pas ratifié la convention internationale contre le travail de nuit, et beaucoup de femmes exigent une protection spéciale pour les femmes. Dans certaines entreprises, en revanche, des femmes se sont révoltées contre Solidar-nosc qui voulait interdire le travail de nuit, tandis qu’elles le revendiquent en arguant du fait qu’il est mieux payé et qu’il permet de garder les enfants le jour. L’association à laquelle appartient Ursula défend l’idée du choix : possibilité de travailler la nuit uniquement si on le souhaite.
La nouvelle loi sur les licenciements collectifs, malgré les remises en cause qu’elle prépare, n’a guère fait l’objet de protestations de la part des femmes. Ursula regrette vivement que les groupes femmes n’aient rien fait jusqu’à présent contre cette loi.
Elle nous parle alors de la genèse de ces groupes femmes : le premier, d’après elle, est apparu à l’université de Varsovie en 1980, autour d’un séminaire sur le féminisme. C’était un petit groupe de discussion, pas très actif à l’extérieur, mais qui a su maintenir son existence pendant quelques années. La première activité concrète, ce fut en 1986 un séminaire sur « Le rôle des femmes dans la culture », avec des femmes assez connues et en liaison avec le festival de films de femmes de Créteil.
Mais le décollage de l’activité féministe a été suscité par le projet de loi sur l’avortement présenté l’année dernière par l’épiscopat polonais, avec l’appui de soixante-seize députés. Ce projet prévoit tout simplement l’interdiction absolue de l’avortement, assortie de trois ans de prison pour les femmes et les médecins qui enfreindraient la loi. Tandis que l’Eglise faisait signer des pétitions à la sortie des messes, des contre-pétitions ont commencé à circuler, en particulier chez les étudiantes. Malgré le poids de l’Eglise polonaise et les pressions qui n’ont pas manqué, plusieurs milliers de femmes sont descendues dans la rue, le 6 mai 1989 ; des piquets ont été organisés devant le Parlement... Le projet a été repoussé à la prochaine session.
A l’occasion de ces mobilisations, des petits groupes se sont formés, à Varsovie et dans d’autres villes de province. Grâce à la nouvelle loi sur les associations, Ursula et les femmes avec qui elle milite, une vingtaine au total, ont pu faire enregistrer officiellement leur groupe, sous le nom d’Association féministe polonaise, avec une direction collégiale. Elles essaient actuellement d’obtenir un local puisque les autres partis, même très petits, en ont obtenu. Et elles ont organisé en mars un séminaire à Cracovie sur « La maternité : choix ou obligation ».
L’espoir des féministes polonaises, c’est de parvenir à une prise de conscience la plus massive possible contre ce projet de loi anti-avortement, et d’obtenir pour cette lutte le soutien des féministes d’Europe de l’Ouest. Isabelle Forest et Anne-Marie Granger