Cet été, un grand débat a agité les journaux parisiens : la fécondité des femmes en France est-elle de 1,8 ou 2,1 ? Bref, la population française peut-elle se renouveler sans le secours de l'immigration ? Ce débat nous touche directement, puisque chaque fluctuation à la baisse des indices de fécondité se traduit par de vibrants appels à nos capacités reproductives, et éventuellement par des incitations financières à procréer.
Une étude 1 du directeur de l’Institut national d’études démographiques (INED) a démontré que les femmes nées en 1956 auront plus de deux enfants par femme étant donné leur fécondité passée (on dit que leur descendance finale est de 2,1), assurant ainsi le renouvellement des générations. Hervé Le Bras 2, directeur d’études à l’INED, en a profité pour dénoncer l’usage excessif par cet organisme de l’indice synthétique de fécondité (ISF), qui est un indice conjoncturel et qui indiquait chaque année depuis 1975 une moyenne d’environ 1,8 enfant par femme. Ainsi le « Rapport annuel sur la situation démographique de la France de 1989 » consacre six pages à la comparaison des ISF des différents pays développés et une seule page au fait que, somme toute, la population française continue de croître et que le nombre des naissances est très supérieur à celui des décès. Or, l’ISF porte sur une seule année et il suppose, pour être fiable, que les comportements de fécondité soient constants, ce qui n’est pas le cas depuis 1975 : depuis cette date en effet, les femmes ont leur premier enfant deux mois plus tard chaque année. « En comptant les naissances survenues au cours de l’année civile, on ne trouve donc que les douze quatorzièmes des naissances qui auraient eu lieu si les mères n ’avaient pris aucun retard. L’ISF doit donc être corrigé dans la même proportion et vaut, après rectification de cet effet de calendrier, 14/12 x 1,8 = 2,1. Ainsi l’écart entre descendance finale et indice conjoncturel est résorbé 3. » Le Bras concluait que le privilège accordé à ce dernier indice visait à créer un climat de peur quant à la « dénatalité » et à faciliter l’adoption d’une politique nataliste.
D’autres chercheurs de l’INED 4 répliquèrent que l’indice de la descendance finale était insuffisant pour prévoir l’évolution de la population, puisqu’il faut attendre que les enfants soient nés et donc que les femmes aient au moins trente-cinq ans pour que les estimations sur leur fécondité future soient assez fiables 5. Par ailleurs, le nombre des
Lexique
Taux de fécondité : rapport entre le nombre d’enfants nés chaque année et le nombre de femmes de quinze à quarante-neuf ans ; ce taux peut être calculé globalement ou par tranche d’âge.
Descendance finale : il s’agit du nombre total d’enfants qu’ont eu les femmes nées une année donnée. Cet indicateur donne une idée plus complète de l’évolution que l’ISF mais il est moins « frais », parce que cette DF ne peut être connue que lorsque les femmes ont fini d’avoir des enfants. Aujourd’hui, la dernière génération dont on connaisse la descendance finale est celle née en 1956, qui a trente-quatre ans ; encore faut-il estimer les naissances qu’elles auront entre trente-cinq et cinquante ans. On ignore celle des générations suivantes, dont la fécondité détermine précisément l’évolution actuelle de la fécondité.
Indice synthétique de fécondité : il s’agit de la somme des taux de fécondité par âge d’une même année, par exemple 1989. Il se réfère donc à une génération fictive.
Seuil de renouvellement : c’est le nombre d’enfants par femmes qui permet de maintenir constant le nombre de femmes susceptibles d’avoir elles-mêmes des enfants : il �dépend donc de la mortalité. _ �
naissances est actuellement très supérieur à celui des décès, parce que ceux-ci touchent les classes « creuses » (pour cause de guerre 1914-18), alors que les naissances proviennent de la génération du baby boom, conjoncture qui cessera bientôt. Il n’empêche que l’utilisation excessive de l’ISF sans les précautions et corrections nécessaires s’apparente à un exercice de désinformation. En effet, qui savait, à part les spécialistes, que le fameux 1,8 enfant par femme ne correspond pas à la fécondité réelle ? En tout cas, pas les journalistes, même dans les meilleurs journaux ! C’est dire à quel point l’information fournie était biaisée en faveur d’un indice alarmiste.
Par ailleurs, pour citer Nicolas Brouard : « En ne parlant que du 1,8 ou 2,1 par femme, on a une vision bien sexiste de la reproduction ! Pourquoi ne pas parler de la fécondité des hommes ? En 1920, en France, à l’issue de la guerre, l’indicateur conjoncturel de fécondité était de 3,3 enfants par homme contre 2, 7 enfants par femme, soit près de 0,6 enfant de plus ! En termes de descendance finale, la génération féminine de 1896 a fait 1,98 enfant et la génération masculine 2,3 ! Il vaudrait mieux œuvrer à la construction d’indicateurs résolument novateurs plutôt que de mobiliser l’opinion sur une querelle aujourd’hui sans objet6. »
Voilà qui rappelle opportunément à quel point les statistiques ne peuvent pas être utilisées sans réflexion sur leur mode de construction.
Notes
- Arlette Gautier
- (maître de conférences en démographie,
- Paris X)
- 1 . Calot Gérard, in Population et sociétés, avril 1990.
- 2. Libération, 5 mai 1990.
- 3. Hervé Le Bras, «Des indices à manier avec précaution », in la Recherche n° 224, septembre 1990 : 1 109.
- 4. Voir les articles de Jacques Vallin et Henry Lèridon dans ce même numéro de la Recherche, qui consacre un excellent dossier à ce débat.
- 5. En effet, huit enfants sur dix naissent de mères n’ayant pas atteint cet âge.
- 6. Brouard Nicolas, «Etranges indicateurs », in Libération, 29 juin 1990.