La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Air Inter : Vol au-dessus d’un nid de machos

· Cahiers du féminisme, n° 55, hiver 1990 · p. 16-17 · 1 571 mots

Les pratiques de harcèlement sexuel au travail commencent à être reconnues officiellement. C'est ainsi qu'en novembre 1989 une « affaire » a éclaté à Air Inter. Les comportements machistes semblent monnaie courante dans cette entreprise, jusque dans la haute hiérarchie. La bataille fut ici assurée en grande partie par un syndicat, le Syndicat national du personnel assurant un service Air

Inter (SNPIT).

Une jeune femme de vingt-trois ans, qui travaillait depuis un an à Air Inter dans le secteur fret, fut pendant plusieurs mois l’objet d’un harcèlement sexuel de la part d’un membre de la hiérarchie, un superviseur âgé d’une quarantaine d’années. Les pressions sont devenues de plus en plus explicites. Après avoir tenté de nouer des relations de copinage, « l’homme » proposa ensuite des sorties en tête à tête. Devant les refus réitérés de la jeune femme, il manifesta davantage son empressement. Comme si les clins d’œil, les baisers singés ne suffisaient pas, il se frottait en état d’érection contre la jeune femme occupée à son travail. Ensuite ce fut le chantage en pleine période de notation. Ne pouvant plus supporter cette situation, la jeune femme alerta les représentants du personnel du SNPIT.

Un combat syndical exemplaire

Ce qu’il y a de remarquable, nous confia une des deux principales dirigeantes du SNPIT, c’est le sérieux et la détermination avec lesquels les délégués masculins du syndicat ont agi dans cette affaire -ce qui ne fut pas le cas de tous les syndicats. Ils firent une première démarche auprès du chef de service du centre fret pour protester contre l’attitude scandaleuse de son encadrement. Ce responsable s’engagea formellement à agir s’il y avait des témoins et une plainte en bonne et due forme de la jeune femme. Cette dernière, accompagnée des délégués, porta alors plainte officiellement auprès de ce chef de service. Celui-ci demanda un délai de réflexion puis, quelques jours plus tard, se refusant à trancher le problème, il déclara qu’il remettait le dossier à la direction du fret. Le SNPIT informa la direction des relations humaines qu’une déclaration du syndicat serait faite au prochain comité d’entreprise, devant le PDG, sur une affaire de harcèlement sexuel (cf. encadré).

Par ailleurs, le SNPIT demanda à la direction du fret que les deux « protagonistes » soient séparés pendant leur travail (les horaires décalés le permettaient) ; non seulement la direction refusa cet aménagement, mais elle exerça en outre des pressions sur lajeune femme pour qu’elle retire sa plainte. Le syndicat en appela à l’arbitrage du PDG et exigea la mutation, la rétrogradation et la mise à l’épreuve du « harceleur ». Ce dernier a d’ailleurs reconnu les faits puisque, en présence de la hiérarchie, il s’est excusé de son comportement auprès de lajeune femme, qui très légitimement refusa ses excuses.

Le médecin du travail fit pour sa part un rapport scandaleux, caractérisant la jeune femme de « personne très émotive », particulièrement « perturbée » par la situation vécue les derniers mois (elle dut s’arrêter une semaine pour cause de dépression), qualifiant au contraire le harceleur d’« homme enjoué », au « contact facile ». Le moins que l’on puisse dire est que ce médecin fit

C Motion du SNPIT

Motion du SNPIT soumise au comité d’entreprise du 20décembre 1980

WÈÊÊÊÈÊÈtlÈÊÊÈÊÈÊËÊItlBlÊlBlÈÊÊitÈË « Lors de la réunion plénière du mois de novembre, une organisation syndicale sollicitait l'arbitrage du président dans une affaire de harcèlement sexuel d’un superviseur du fret à l ’encontre de l 'un des agents féminins du service Après deux mois d ’enquête , de confrontation des intéressés et de convocations chez le médecin du travail, la solution retenue ne peut satisfaire les élus du comité d’entreprise. En effet, la décision de la direction générale de muter la jeune femme agressée et de laisser ces abus de pouvoir impunis jait courir un réel danger à l’ensemble du personnel féminin travaillant sous autorité hiérarchique masculine. Les élus du comité d’entreprise considèrent du devoir de la direction générale de réagir vigoureusement contre ces agressions sexuelles qui attentent à la dignité humaine et demandent expressément au président l ’application du règlement intérieur en la matière. »

Vole pour la motion : SNPIT, CGT, UGICT, SNPNC, IISPNT, FO, SNMSAC. Vote contre: SNPAC (syndicat de Naviguants). Refus de vote : CFDT.

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preuve d’un cynisme certain et d’une complaisance douteuse. Le SNPIT demanda au directeur général adjoint d’intervenir pour que soient organisés des entretiens médicaux sur le harcèlement sexuel pour l’ensemble du personnel féminin. Mais ce directeur prétendit que toute cette affaire n’était qu’une « campagne syndicale ». Quant au harceleur, il obtint le soutien d’une partie des agents féminins du fret, sous forme de lettre

Air France : triste histoire...

H y a quatre ans, une employée du service hôtellerie d’Air France était harcelée par son chef de service (proposition de relation sexuelle en échange d’une évolution de carrière plus rapide). Elle en fit part à son mari, employé dans le même secteur, qui contacta aussitôt la CGT. La CFDT refusa de se joindre à une démarche auprès du chef de centre. Une réunion eut lieu entre la direction, le chef de centre et le cadre incriminé, au cours de laquelle ce dernier nia tous les faite. La direction manifesta son entière solidarité avec le harceleur, accusa la CGT de calomnies et menaça de porter plainte pour diffamation. Face à cette situation, la salariée préféra abandonner toute action. Son évolution professionnelle n’en fut pas moins bloquée pendant deux ans... La CGT, ne pouvant passer outre le souhait de la personne concernée, dut renoncer à saisir la direction générale et à rendre publique cette affaire.

v _ ouverte destinée à la direction. On peut légitimement douter de la spontanéité de cette initiative et penser qu’une pression discrète mais ferme de la hiérarchie a dû être exercée sur ces femmes. L’agresseur a, en outre, engagé une procédure en diffamation contre la jeune femme et le SNPIT (à ce jour le tribunal ne s’est pas encore prononcé). A contrario, nombre de femmes ont manifesté auprès du SNPIT leur satisfaction de voir dénoncer de tels agissements. Courant décembre 1989, la direction envisagea de muter la jeune femme à Paris. Le SNPIT intervint pour que cette mutation se fasse sur Orly et que la direction respecte son engagement de transformer son contrat à temps partiel en contrat plein-temps à durée indéterminée. Le syndicat a obtenu satisfaction sur ces points.

L’intervention de l’AVFT

Sollicitée par le syndicat, l’AVFT 1 envoya un courrier à la direction. Pour cette association, le harcèlement sexuel était manifeste : le harceleur avait commis des gestes déplacés et non désirés par la victime, fait des sollicitations sexuelles toujours rejetées, et exercé un chantage à la promotion. Elle demandait donc des garanties pour que la carrière professionnelle de la jeune femme ne soit pas compromise et que ses droits soient respectés. Elle demandait également que des mesures soient prises par la direction pour prévenir de tels comportements. Cette intervention ne fut pas sans effet sur les décisions de la direction : il est évident que la menace de voir cette affaire révélée à l’extérieur de l’entreprise a pesé sur les employeurs, soucieux de préserver leur image de marque.

Selon un sondage effectué en 1 985 par la Ligue du droit des femmes, une Française sur trois aurait reçu des sollicitations sexuelles sur son lieu de travail, 56 % de ces avances étant assorties de promesses et 26 % de menaces. La difficulté de la lutte contre le harcèlement sexuel réside dans les multiples formes qu’il peut prendre et qui ne sont pas toujours évidentes à démontrer. Par ailleurs, des obstacles existent. Les femmes victimes de tels comportements n’osent pas porter plainte, par crainte d’être sanctionnées, voire licenciées. Les organisations syndicales, largement masculinisées, considèrent souvent ces problèmes comme hors du champ d’intervention syndicale. Quelques cas de prise de position de la CGT et de la CFDT, notamment aux PTT, sont cependant à souligner. Récemment, une émission télévisée sur le harcèlement sexuel a permis de révéler au grand jour plusieurs affaires, dont celle d’Air Inter. Cela représente un moyen non négligeable de faire prendre conscience de la situation inadmissible faite aux femmes salariées.

Le SNPIT compte, pour sa part, continuer la sensibilisation sur cette question. Dans ses tracts, il ne manque aucune occasion de rappeler le droit des femmes au respect de leur dignité. Pour le 8 mars prochain, il prévoit d’organiser une animation sur le harcèlement sexuel, avec la rediffusion de l’émission citée précédemment. L’action de ce syndicat est un exemple important et mérite d’être largement popularisée afin de susciter davantage d’engagement de l’ensemble des organisations syndicales et d’aider les femmes à combattre collectivement ces formes d’oppression insupportables. Dans certains pays, notamment au Québec, la lutte contre le harcèlement sexuel est beaucoup plus avancée qu’en France. Les militantes de la Centrale de l’enseignement du Québec (CEQ) ont ainsi obtenu en 1983 la création d’un nouvel article stipulant que « nul ne doit être harcelé en raison de son sexe » et elles ont réussi, lors des négociations collectives de 1986, à faire avancer leurs propositions : par exemple, la mention écrite dans les contrats de travail du droit à un milieu de travail exempt de harcèlement sexuel 2. L’avenir du syndicalisme français se j oue aussi dans sa capacité à prendre en compte les aspirations des femmes et à défendre sans concession leurs droits.

Catherine Rosehill

Une lutte prolongée

Notes

  1. 1 . AVFT : Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (cf. l’interview de cette association, pages 1 1 àl5).
  2. 2. Voir l’entretien avec une dirigeante de la CEQ paru dans le numéro 8, mai 1989, de la revue Collectif (BP 74, 75960 Paris cedex 20).

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