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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

DOSSIE

Lycées : Des violences dont on commence à parler

Cahiers du féminisme, n° 55, hiver 1990 · p. 29-30 · 1 620 mots

D’une manière brutale, la violence des jeunes des banlieues a fait irruption sur la scène sociale en cet automne 1990. Ce fut d’abord l’émeute des jeunes de Vaulx-en-Velin puis les problèmes de « sécurité » à Argenteuil, Saint-Denis ou Saint-Ouen ; et, enfin, l’action des « casseurs » dans les manifs lycéennes de novembre dernier, sans oublier le week-end chaud à Argenteuil. Tous les médias se sont emparés de ces « événements » et ont multiplié enquêtes et reportages pour « découvrir » ce que tout le monde sait depuis longtemps. Sociologues, urbanistes, hommes politiques, Premier ministre et chef d’Etat de s’exclamer tous en chœur : halte aux cités ghettos, halte à l’exclusion ! Qui peut être contre un tel programme ? Personne, les enseignant(e)s moins que les autres, qui vivent douloureusement 1 ’ échec scolaire de leurs élèves et ne peuvent se résigner à voir la violence, jusqu’alors contenue dans les cités, peu à peu pénétrer l’univers scolaire, les lycées y compris, pourtant jusqu’à maintenant relativement « protégés ».

Mais, outre que les déclarations d’intention n’ont jamais été suffisantes pour « changer la ville, changer la vie », il ne faudrait quand même pas mettre toutes les violences dans le même sac.

On ne peut pas confondre la révolte violente des jeunes victimes du racisme quotidien contre la police et les règlements de comptes entre bandes rivales ; ni le vol ou la mise à sac d’un supermarché et le viol en bande de filles dans les cités ou dans un établissement scolaire. On ne peut mettre sur le même plan le vol d’une voiture et l’agression contre des profs, femmes le plus souvent. Certes, l’exclusion sociale, les frustrations et la misère sont en arrière-plan de toutes ces violences, mais l’explication reste un peu courte et on ne règle rien avec de telles généralités sur les « victimes du système ». Bien sûr, il faut dénoncer l’appel au renforcement de la répression policière, intolérable et dangereux, mais peut-on cautionner pour autant toutes les violences sous prétexte qu’elles seraient l’expression confuse d’une révolte saine contre l’injustice sociale ? Les femmes, qui dans l’histoire ont toujours fait les frais de la domination masculine, sont bien placées pour dire non, car les violences sexistes, poussées à leur paroxysme ou plus discrètes, ne sont pas plus acceptables lorsqu’elles sont le fait de jeunes issus de l’immigration que lorsqu’elles sont pratiquées par des privilégiés racistes. Et rien ne peut justifier que les femmes servent de boucs émissaires aux jeunes révoltés des banlieues.

Nous inviter comme le font certains à prendre du recul, à nous rappeler qu’il y a eu les « appa-ches » des banlieues du début du siècle et les « blousons noirs » des années cinquante et soixante, ne nous rassure pas pour autant. Et rien ne sert de nous dire que, comparé aux USA, ce qui se passe en France, c’est de la rigolade. . .

Il est vrai qu’aujourd’hui aucune force politique ne peut prétendre avoir quelque influence sur

Manif lycéenne le 5 novembre à Paris

Manif lycéenne le 5 novembre à Paris

ces jeunes dégoûtés par les « politiciens » de droite comme de gauche. Mais devons-nous accepter de voir les lycées soumis à la loi de la jungle qui règne à l’extérieur. Rien ne nous y oblige !

Agressions sexistes : il faut réagir

Le racket à la sortie des collèges, cela existe et il est difficile de l’empêcher, mais peut-on croire qu’il est impossible d’empêcher un viol dans les toilettes d’un lycée à l’heure du repas comme cela, semble-t-il, s’est passé à Saint-Ouen ? Les réactions collectives de solidarité auraient pu facilement mettre en déroute les agresseurs venus de l’extérieur, à ceci près qu’il n’y avait pas de surveillant dans les couloirs et que la loi du silence, donc la complicité, a bien fonctionné. Il suffit de discuter avec les élèves du lycée de Saint-Denis tout proche pour comprendre le problème. Remarque d’une enseignante :« C’est grave cette histoire de viol qui s ’est passée à Saint-Ouen. » Réponses d’élèves, filles et garçons de classes de G : « Mais, Madame, c ’est pas un viol ! » Question :« Mais comment le savez-vous ? » Réponse : « On a des copains à Saint-Ouen qui nous ont dit comment cela s ’est passé ; elle est allée avec son ami dans les toilettes. Ils ont fait des “trucs ’’ ensemble. Les copains de son ami sont arrivés. Ils ont voulu qu ’elle fasse la même chose. Elle n ’a pas voulu ! » Les élèves sont indigné(e)s par le comportement de la fille. C’est une « salope » parce qu’elle n’a pas accepté de faire avec d’autres ce qu’elle fait avec son copain.

Vierge ou putain, telle est encore la « philosophie » de certains milieux populaires, immigrés notamment. . .

Et lorsqu’une enseignante reçoit dans sa classe la « visite » groupée de jeunes paumés de la cité voisine venus frimer et rouler des mécaniques devant leurs copains, qu’on ne nous dise pas qu’il n’y a rien à faire. Car, plus que la peur des « représailles », c’est l’absence de conscience de la nécessaire solidarité entre les profs et les élèves qui paralyse une classe.

Il y a plusieurs années déjà, des petits loubards machos de Saint-Denis s’étaient littéralement fait j eter d’une classe par les filles qui avaient répondu positivement à la demande de réaction collective de leur enseignante. Pourquoi cela ne serait-il plus possible aujourd’hui ?

Mais ces « agressions », encore exceptionnelles aujourd’hui dans les lycées, ne résument pas à elles seules la « violence » qui se manifeste dans ces établissements contre les élèves filles ou contre les profs femmes. Tout ne se sait pas encore, car les enseignantes qui la subissent n’osent pas témoigner, de peur que leur « aptitude » ne soit mise en cause par l’administration ou des collègues ou parce qu’il est humiliant d’avoir à reconnaître que l’on a dû subir des remarques, des insultes sexuelles lancées à haute voix ou murmurées discrètement. Depuis deux ans au lycée de Saint-Denis, des affaires de ce type ont dépassé le stade des aveux confidentiels. Des enseignantes ont raconté dans des AG ce qu’elles subissaient en classe. Elles ont demandé et fini par obtenir la solidarité de leurs collègues, hommes y compris, et par là même obligé l’administration à réagir. Des histoires banales qui peuvent finir par faire « craquer » n’importe qui. Untel refuse de se taire parce qu’il n’en a rien à « foutre » de la prof. Tel autre prétend n’obéir qu’à la loi d’Allah. Un troisième se permet de faire des commentaires sur le « cul » de la prof, alors qu’elle est en train d’écrire au tableau. Un quatrième non seulement refuse de sortir quand l’enseignante excédée le lui demande, mais la menace physiquement... Une somme d’incidents quotidiens qui opposent des enseignantes à des petits machos qui ne supportent pas l’« autorité » de femmes. . .

Cela mérite-t-il vraiment qu’on en parle et n’est-ce pas à chacune de réagir dans sa classe ? Clouer le bec d’un élève macho par une répartie cinglante n’est-il pas plus efficace que de « dramatiser », rendre l'affaire publique et affronter les conséquences d’un tel choix ? C’est effectivement ce qu’on entend souvent, parmi les enseignantes y compris. Tout dépend de la situation, en effet. Tout est question de tactique mais il faut, tout en recherchant le dialogue et la discussion avec les élèves, aussi machos soient-ils, être prêt(e)s à imposer un rapport de forces collectif. Comment le faire sans passer par la discussion avec les collègues, femmes en particulier, sans solliciter y compris le soutien syndical, au risque sinon d’intérioriser ces conflits « personnels »,de déprimer et d’être suspectée d’hystérie ou d’incompétence par l’administration qui, plus que l’injustice, ne supporte pas le désordre.

Mais soyons sûr(e)s que les petites misères quotidiennes de la vie au lycée vont s’aggraver dans les mois et les années à venir, à moins d’une réaction collective des professeurs et des élèves solidaires. Car l’agressivité qui se développe contre les enseignant(e)s se nourrit non seulement du machisme, mais aussi de l’angoisse du chômage et de l’échec scolaire. Si l’on a de « mauvaises notes » en classe, plus facile d’incriminer le prof, homme ou femme, que le système scolaire et social. Qui ne s’est vu reprocher de noter trop « durement » ces derniers temps ? Situation d’autant plus difficile que les discours du gouvernement ne cessent de proclamer le droit aux études et à l’emploi sans même envisager les moyens élémentaires qui permettraient d’avancer dans cette direction ; ce que confirment les propositions du Conseil national des programmes pour les lycées par exemple, qui ne dit pas un mot de la baisse des effectifs dans les classes, alors que d’année en année la situation ne cesse de se dégrader, rendant quasiment impossible la prise en charge individualisée des élèves. . .

Alors, disons le clairement : si, à l’avenir, des luttes collectives des enseignant(e)s et des élèves ne se développent pas conjointement contre les conditions de travail et l’ensemble du système scolaire, contre les comportements racistes mais aussi contre le sexisme, il est à craindre que l’amertume et l’agressivité ne finissent par pourrir les relations humaines dans les lycées. Les élèves y perdraient leurs principaux interlocuteurs et les enseignant(e)s désabusé(e)s, et de plus en plus autoritaires, renonceraient aux valeurs humanistes qui les animent encore pour la majeure partie d’entre eux. De quoi encourager la droite et l’extrême droite qui ne manquent pas une occasion de faire campagne contre l’insécurité dans les lycées et contre le « mythe égalitaire », source, selon elles, de tous nos déboires. Mais il n’y a pas de fatalité. . .

Claire Bataille

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