DOSSIE « Je ne suis pas ta femme, je suis ta fille ! »*
En 1985, le premier livre militant sur le viol par inceste paraît en France. C’est donc tout récent, et pourtant que de chemin parcouru depuis cette date. Les livres, les publications, les campagnes de presse et d’information gouvernementale se sont multipliés. En 1989, la loi a été modifiée. Il nous a paru intéressant de faire un bref rappel de quelques parutions sur ce sujet -rappel partial et incomplet certes, mais qui souligne le rôle fondamental et premier de la dénonciation. Nous avons choisi de parler ici des premiers livres de témoignages, et d’un ouvrage plus récent qui permet de faire le point sur les débats actuels.
Paru à compte d’auteur, ce qui montre bien le peu d’intérêt suscité par ce thème et le poids des tabous en 1985, De la honte à la colère, de Viviane Clarac et Nicole Bonnin, se situe résolument dans la démarche qui a fait la force du féminisme. Les deux auteures font revivre le vécu de l’une d’entre elles puis avancent des éléments de réflexion sur les viols et violences contre les femmes et les petites filles ; elles redéfinissent les mots : viols par inceste, inceste, tabou de l’inceste, fantasmes de viols, etc. ; elles disent pourquoi les victimes se taisent ; toutes choses qui ont été depuis approfondies mais pour lesquelles elles ont ouvert une voie.
« Rendre visible ce qui est invisible »
La première partie est le récit éclaté de la violence insupportable subie par Viviane dès le début de son enfance : récit plein de tendresse et de force vitale. Viviane et Nicole font remonter à la surface, dans un jeu de miroirs entre Viviane adulte et Viviane enfant, des souvenirs éparpillés : souvenirs de honte, souvenirs de calme et de vie quotidienne douloureusement mêlés à une peur sous-jacente, souvenirs de douleur, de colère. Il n’y a pas d’échappatoire à la présence sexuelle du père, même à la plage où il s’impose lors des douches. « Non seulement, il rampait contre elle la nuit, mais il remplissait ses journées. Il envahissait sa vie. Il apportait la terreur et l ’humiliation de la nuit dans toute la maison. » Il est poignant de sentir la résistance à revivre, ne serait-ce qu’en mémoire, ces instants de peur, de dégoût : « Elle a peur de rencontrer quelque chose et s y cogner... Je ne veux pas revivre ça... non... pas ça... aide moi ! » Et pourtant, il faut « rendre visible ce qui est invisible », « raconter ce qui s’est passé, le nommer, l’écrire ». Car qu’elle a été grande, sa solitude face à sa culpabilité, à sa peur et à l’impossibilité de se confier. On en veut, avec Viviane, à cette maîtresse qui, rece- vant un papier de la fillette précisant « Je suis une vilaine petite fille », n’a pas su comprendre. Tout concourt à isoler l’enfant dans sa détresse, en premier lieu son innocence : « J’ai grandi avec. J’ai tant vécu sans pouvoir comprendre ce qui se passait: d’abord, je croyais que c’était des monstres dans la nuit », puis les menaces, la honte, la peur de perdre sa mère. Et plus tard, lors du divorce des parents, les soupçons des policiers et de sa propre marraine : « tu avais l’air de bien l’aimer à ce moment-là », et la minimisation du crime paternel enfin dévoilé laissent l’adolescente désarmée. Elle est seule avec sa tête et son corps « pervertis » ; seule avec sa peur d’un corps déformé ; seule quand ses copines s’interrogent sur les mystères de l’amour.
Les visites chez les gynécologues ne seront que des calvaires et, après plusieurs tentatives auprès des psychiatres, seule une écoute « neutre » pourra la sauver de cette mort intérieure. Et la solution s’impose : « Je voudrais avoir le nom de quelqu’un avec qui je puisse parler... Et je veux absolument que ce soit une féministe. » Ces entretiens seront le début d’une renaissance. A la fin de son témoignage, Viviane envoie une lettre à sa mère pour dire que le mur qui subsiste entre elles n’a pas été élevé par elles. Une phrase est particulièrement émouvante : « J’aurais aimé que, même violentées, nous nous mettions en colère ensemble et que nous dirigions cette colère contre cet homme qui nous faisait du mal, au lieu d’être chacune humiliée et isolée, loin l ’une de l ’autre. »
Enfance volée
Viviane est fille de diplomate et a passé son enfance aux Etats-Unis, Eva Thomas quant à elle vient d’une famille nombreuse, pauvre et très catholique de Normandie : et pourtant, que de similitudes !
La même peur les saisit au moment de se remémorer un passé si douloureux et c’est par l’intermédiaire d’une petite fille Marie, son personnage, qu’Eva elle aussi trouvera le courage d’aller jusqu’au bout de son livre. Elle était âgée de quinze ans quand son père, profitant d’une absence de la mère, « lui avait signifié sa loi », « l ’avait prise pour lui seul, pour la marquer de son sexe. Il savait ainsi qu ’elle ne lui échapperait plus ».
La réaction de la jeune fille fut immédiate : alors que Marie (Eva) commençait à s’épanouir, allant vers les autres, vers ses premiers copains, qu’elle était bonne élève, elle devint anorexique. Elle voulait tuer en elle ce bébé que son père lui avait peut-être laissé, ce « bébé monstre ». Le bébé n’est pas venu, elle « l ’avait tué » dans cette bagarre silencieuse avec son corps et sa honte, la vie reprit le dessus. La vie a été toujours la plus forte pour Marie mais au prix de quels cris intérieurs déchirants, de quelles phases de dépression ! Tout d’abord, les études lui ont permis de s’éloigner de cette famille où son père n’était plus « le père chéri de son enfance ». Pour suivre un homme qu’elle aimait, elle brave les interdits sociaux et se retrouve en Afrique auprès de femmes qu’elle éduque et qui lui donnent en échange la chaleur qui lui a tant manqué dans son milieu familial. Et c’est alors que, malgré un corps mutilé, sans règles, qu’elle croyait stérile, un enfant lui arriva.
Mais la longue bagarre pour exorciser définitivement cette nuit-là, la seule, n’en est pas pour autant terminée. De cauchemars en crises d’urticaire géant, en passant par des dépressions profondes, Marie se fraiera un chemin vers la paix. Elle survivra aux propos culpabilisants des psychiatres. Les livres et son métier de psychologue pour enfants l’aideront à découvrir un moyen d’extérioriser cette angoisse permanente : elle créera des poupées identiques à ses cauchemars, des grandes peintures et, enfin, elle écrira. Désormais, elle pourra dire à son père : <r papa, tu n 'avais pas le droit de me voler ainsi mon corps tout neuf! », ce père qui n’a pas hésité à perpétrer le même crime sur sa seconde fille. Elle pourra le dire à toute la famille et enfin regarder son père avec indifférence. Elle pourra tracer un portrait sans concession mais plein d’amour de sa mère épuisée par ses six enfants, dévouée et soumise au curé, qui n’avait jamais trouvé un moment pour elle, et elle pourra se réapproprier enfin toute son enfance.
Un éducateur engagé
Tout différent est le livre de Paul Bigourdan, Viol à domicile : la loi du silence, publié à la fin de l’année 1 989. Voici un livre relativement complet, écrit par quelqu’un du « terrain », qui se pose des questions concrètes sur le viol par inceste. D’emblée, Paul Bigourdan se pose en éducateur de l’éducation surveillée, c’est-à-dire en quelque sorte en acteur (dans le sens de personne impliquée) des situations de viol par inceste. Sa façon d’affronter les problèmes en témoigne. La présentation qu’il fait des mécanismes d’installation et de persistance du viol par inceste est déterminante. « Etrange inceste !(...) Au mépris de toute loi, il s’installe, crée son territoire, asseoit sa puissance, masque son existence en s ’assurant silence et complicités de tout bord, déjoue les pièges, trompe les apparences, désarme ses agresseurs, déroute ses adversaires, confond ses justiciers à défaut de les anéantir. Démoniaque, souverain, il se dérobe à toute emprise. Quand il apparaît, c ’est dans toute sa force et son intensité, tel un tyran qui décline calmement son identité parce qu ’il se sait invulnérable. »
Paul Bigourdan rappelle que, dans la majorité des cas, c’est le père qui viole (au point qu’il en oublie de parler des situations où ce sont les frères, oncles ou grand-pères). Les pères qui prétendent aimer leurs victimes, qui n’éprouvent pas un brin
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Petite bibliographie
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Nicole Bonnin et Viviane Clarac, De la honte à la colère, Editions anonymes.
Eva Thomas, le Viol du silence. Aubier.
Paul Bigourdan, Viol à domicile : la loi du silence, Delachaux et Niestlé.
M ichelle Rouyer et Marie Drouet. L 'enfant violenté, Centurion.
Alice Miller, l'Enfant sous terreur, Aubier. Florence Rush, le Secret le mieux gardé, Denoël. Christian Rochefort, la Porte du fond , Grasset. Nathalie Schwcighoffer et Marie-Thcrèse Cuny, J'avais douze ans, Fixot.
Rapport de l'AFlREM, tes Enfants maltraités. Simone Chaïon, l'Enfance brisée, Pré-aux-çlercs. Suzanne M. Sgroi, l'Agression sexuelle et l'Enfant, éditions du Trécaire, St-Laurent, Québec. Vidéo : " L'inceste, la conspiration des oreilles bouchées ", vidéo du Collectif féministe contre le v101-_ J de culpabilité devant la perpétration de leurs actes, qui coupent leur famille du monde extérieur, qui font encore régner le chantage affectif et la terreur, une fois incarcérés. P. Bigourdan sait qu’ils existent dans toutes les classes sociales, montre bien que ce sont eux les seuls responsables de leurs crimes, mais il ne peut s ’ empêcher de dire que ce sont des malades mentaux, même s’ils sont tout à fait intégrés dans la société. Il se doute bien que cela leur ôte quelque part toute responsabilité individuelle mais, devant le manque d’explication (qu’il faudra bien un jour affronter) du pourquoi un homme dans telle ou telle situation deviendra violeur et l’autre pas, il choisit certainement la voie la plus facile. Il reprend à son compte la tarte à la crème qui consiste à dire : les violeurs d'aujourd’hui ont été abusés dans leur enfance et n'ont pas pu le dénoncer. Admettons, mais alors on ne comprend plus pourquoi toutes les petites filles qui ont été violées par inceste ne deviennent pas elles-mêmes violeuses une fois adultes. Pourtant, P. Bigourdan a bien compris l’oppression des femmes, même s’il la décrit de manière un peu caricaturale. En tout cas, dire : « Oui ! Etre une seule fois victime d’un abus sexuel dans son enfance suffit pour le reproduire ensuite à l’âge adulte sur une autre personne » est pour le moins hasardeux... Les traitements qu’il évoque à la fin du livre pour lutter contre cette prétendue maladie mentale, à base d’hormones et de relations thérapeutiques, laissent un peu perplexe quant à leurs résultats.
Et la mère ? Pour une fois, ce n’est pas sur elle, sur son « manque de disponibilité sexuelle ou affective », que l'on fait retomber toute la responsabilité de la situation. L’auteur montre bien qu’elle vit aussi sous le chantage et la terreur de son mari. Il aborde même, ce que bien peu font, le problème de sa dépendance financière et essaie de trouver des solutions en termes de logement et de forma-
DOSSIE tion professionnelle. Mais pourquoi veut-il à tout prix prouver qu’elle ne repousse pas son mari sexuellement, comme si ce dernier acquérait alors une légitimité à violer sa fille ? Et pourquoi supposer que la mère est toujours au courant alors qu’il sait que le violeur déploie des trésors d’ingéniosité pour que le secret soit bien gardé ?
Et la victime ? L’auteur nous en fait une description très sensible. Il analyse bien la honte et la culpabilité qu’elle ressent, la « loyauté » qu’elle développe vis-à-vis de son agresseur, le secret qu’elle gardera enfoui au fond d’elle-même. Il présente aussi de façon détaillée les « symptômes » manifestes qu’elle n'arrivera pas à contrôler : perte de confiance en soi, perturbation de son image, insomnies, difficultés de langage, anorexie/boulimie, tentatives de suicide, etc. Il comprend que, prise dans les mailles très serrées d'un filet d’oppression, elle sera dans l’impossibilité de dire non à son père. Il décrit en finesse le syndrome « d’ accomodation » à la situation qu’elle mettra en avant pour survivre.
Une expression choque cependant : pourquoi parler de « famille incestueuse » comme si chaque membre de la famille était coresponsable des crimes perpétrés par un seul de ses membres ?
Ce qui semble plus inquiétant, c’est qu’il prône entre autres les thérapies familiales pour résoudre la situation. Les défenseurs de ce type de thérapie, très à la mode actuellement, prétendent que tout ce qui se passe dans la famille est la conséquence d’un manque de communication entre ses membres. Ce qu’il faudrait donc restituer, c’est la communication in-tra-familiale. C’est un peu court et dangereux quand on a par ailleurs, comme P. Bigourdan, une vision très claire de qui est le véritable responsable. N’expose-t-on pas la victime à la récidive du père, une fois la communication rétablie au sein de la famille ? P. Bigourdan n’est d’ailleurs pas catégorique là-dessus. On voit, et c’est l’un de ses grands mérites, qu’il recherche des solutions (difficiles à trouver d’ailleurs) pour arrêter le carnage.
Le recours à la justice... et ses limites
Autre sujet d’importance soulevé par l’auteur, celui de la justice. P. Bigourdan commence par critiquer la loi. Selon lui, « dans sa forme actuelle, la loi française ignore la réalité de l’inceste puisque le terme ne fait l ’objet d ’aucune mention dans le Code pénal. Cependant, si l ’inceste n ’est pas évoqué sous son nom courant, les articles 331 et 333 du Code pénal incriminent divers attentats aux mœurs. Les textes font une distinction selon la nature de l ’agression (viol, attentat à la pudeur) ; selon que l ’acte a été commis avec ou sans violence, contrainte ou surprise (ce qui compte, c ’est le défaut de volonté) ; selon la qualité de l ’auteur de l ’acte, voire le nombre des auteurs, co-auteurs ou complices ; selon l’âge de la victime ». On ne comprend pas ce que P. Bigourdan veut démontrer. La loi punit effectivement plus sévèrement un viol ou un attentat à la pudeur commis par un « ascendant légitime, naturel ou adoptif » et ce d’autant plus si l’enfant a moins de quinze ans. Le mot inceste n’est pas prononcé, c’est vrai, mais sa réalité (du moins dans la loi) n’est pas ignorée. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de faire une défense mordicus du Code pénal. La loi de 1980 présente encore bien des défauts. Il est vrai que l’inceste n’est pas notifié en tant que tel, il est vrai qu’il est indispensable, pour bien rendre compte de sa réalité, de parler de viol sans violence, ni contrainte, ni surprise. Mais il est vrai aussi que faire une loi séparée sur le viol par inceste comme le prônent certains (ce qui n’est pas le cas de l’auteur) reviendrait à ne plus le placer dans le contexte global de l’oppression des femmes, en le séparant des viols sur les femmes adultes : celles-ci après tout, pourrait-on penser, peuvent bien se débrouiller pour que cela ne leur arrive pas, alors que les enfants, eux, n’y peuvent rien. On ne considérerait alors que les viols sur les enfants en oubliant les autres. Pente dangereuse. . .
Plus loin, P. Bigourdan étonne par la vertu thérapeutique qu’il attribue à la justice. Il connaît cependant la méfiance des experts envers les victimes et leur propension à disculper les accusés et à leur trouver des circonstances atténuantes, il sait la difficulté à fournir des preuves, il se rend compte que la victime est seule face aux différents actes éprouvants de la procédure et au tribunal, il est certain que l’on croit à peine à ce qu’elle dit et qu’on la renvoie à ses fantasmes, etc. Et, pourtant, il aimerait voir dans les avocats quasiment des travailleurs sociaux, bienveillants et sympathiques, ce qu’ils ne sont pas. Il rêve d’une justice enfin juste qui condamnerait les agresseurs pour ce qu’ils sont. Mais on a la justice que l’on mérite : une société machiste, phallocratique, basée sur l’oppression des femmes, ne peut avoir une justice qui soit son contraire.
Bien sûr, il faut dénoncer ! Mais, en dehors de la plainte, n’y a-t-il point de salut ? Pourquoi les victimes ne prendraient-elles pas contact avec les associations contre le viol, n'iraient-elles pas y militer ou s’exprimer dans un groupe de parole ? La justice et l’institution judiciaire ne changeront que par une pression formidable de l’opinion publique, basée sur un rapport de forces du mouvement des femmes. Là, les victimes seront réellement prises en compte. L'auteur se pose aussi le délicat problème de la présence de la victime à l'audience du tribunal -on voit bien qu'il sait de quoi il parle -, du placement des enfants, sans oublier que, chaque fois que c'est possible, c'est le père qu'il faut exclure du domicile familial.
Un des mérites de l'auteur, c'est aussi d'insister, en prenant l'exemple de la Suisse, sur l'importance de la prévention par la sensibilisation des jeunes enfants à la défense de leur autonomie. De plus, c'est un véritable appel qu'il lance aux institutrices et instituteurs et à tous les éducateurs en contact direct avec les enfants pour qu'ils et elles soient à l'écoute de ces derniers et cessent de se boucher les oreilles comme c'est trop souvent le cas. Un manque important cependant existe dans ce livre : le rôle des féministes dans le dévoilement du viol par inceste. Tout le livre est souvent proche de ce qu'elles disent mais nulle part il n'en est fait mention. Dommage. . .
Pour conclure, malgré notre ton parfois polémique, nous ne saurions trop vous recommander ces trois livres qui permettent d'appréhender le viol par inceste dans toute sa complexité.
Suzy Rojtman et Marie-Annick Vigan
Notes
- * Phrase extraite du livre De la honte à la colère et titre d'une vidéo québécoise.