La mixité à V école, V activité professionnelle des femmes en constante augmentation n'ont pas entraîné une croissance équivalente de la présence féminine dans les disciplines mathématiques et les professions scientifiques. Une association de mathématiciennes , Femmes et mathématiques , s'est créée en 1987 pour analyser cette sous-représentation des femmes et y remédier. Les Cahiers du féminisme ont c&sisté à l'une de leurs réunions et rencontré l'une d'entre elles, Françoise Delon, chercheuse en logique.
Femmes et mathématiques regroupe une centaine de femmes, la plupart professeurs du secondaire ou universitaires, et quelques membres amis.
La réunion à laquelle j’ai assisté rassemblait ce jour-là une vingtaine de femmes de tous âges, la majorité jeunes, environ trente ans, ingénieur, enseignantes du secondaire ou de faculté, chercheuses, venues de province et de Paris. L’ordre dujour commença par un exposé historique et scientifique d’une jeune chercheuse allemande, Annette Gra-bosch, sur l’utilisation des mathématiques en démographie, des équations d’Euler jusqu’aux toutes récentes découvertes. Puis elle nous fit une présentation de la situation des matheuses en Allemagne (ce n’est guère brillant !). Des informations diverses furent ensuite échangées : en particulier la sortie d’un livre sur les mathématiques en direction des adolescents et qui peut être lu très utilement par les adultes, contenant des photos de personnages féminins et tenant compte des analyses de l’association pour la partie rédactionnelle *.
Une filière toujours masculine
Cette réunion, fort intéressante, est révélatrice de la démarche des participantes : agir pour la promotion des femmes dans le milieu scientifique ;être un lieu de rencontres entre mathématiciennes et enseignantes, car si elles ont choisi de faire des mathématiques c'est qu'elles aiment ça. Et, dans tous les cas, modifier la vision stéréotypée que l’on a des rôles sociaux des hommes et des femmes et des mathématiques.
Tout d’abord, examinons avec elles les statistiques françaises 2. Le constat est assez étonnant et plutôt consternant.
La courbe ci-j ointe illustre bien leur propos : en vingt ans, le pourcentage de reçues au bac C a tendance à se stabiliser voire à régresser. Les filles représentent, en 1987-1988, 55 % de l’effectif du second cycle long ; en première scientifique, elles ne sont plus que 45 %, et à peine plus de 20 % préparent un bac C,D,E ou F industriel. Dans les lycées professionnels ce pourcentage est encore plus désolant, 0,5 à 10 % de filles choisissent des filières scientifiques. A la faculté, la distinction se maintient et même s’accentue en maîtrise ; 70 % des étudiants de lettres sont des étudiantes contre 34 % en sciences (chiffre à peu près constant depuis une quinzaine d’années). On constate qu’à chaque étape de sélection, le pourcentage de filles abandonnant une filière scientifique est nettement plus élevé que celui des garçons. Cette hypersélection se traduit dans le taux de réussite des filles au bac C, presque 100 % dans certaines académies : cela tendrait à prouver que l’on n’accepte que les cracks ! Le résultat est assez prévisible : seuls 7 % des ingénieurs sont des femmes. Alors que le professorat, toutes disciplines confondues, est exercé majoritairement par des femmes, elles sont un peu moins de la moitié à enseigner les mathématiques dans le secondaire. Une étude 3 sur la section du CNRS où travaille Françoise montre que le pourcentage de femmes par tranches d’âges oscille de 0 à 22 % et que le recrutement de femmes y compris ces dernières années est très faible. A l’université, si le déséquilibre « monstrueux » hommes/femmes est moins important, on note cependant qu’il y a plus de femmes maîtres de conférence (25 %) que de femmes professeurs (10 %).
Pourquoi un tel état de fait se perpétue-t-il alors que de nombreuses études et statistiques existent désormais pour le dénoncer ? Pour en savoir plus et agir efficacement, Femmes et mathématiques a participé à l’opération « Cinquante lycées », enquête menée auprès de deux mille quatre cents élèves de seconde, première et terminale par une association, Mathématiques A Venir, regroupant cinq sociétés de mathéma ticien(ne)s.
Le théorème de la bosse des maths
Tout d’abord, notons que les stéréotypes ont la vie dure, et sous les formes les plus pernicieuses. Récemment encore, un journal étudiant de décembre 1990 pouvait écrire sans vergogne : « Malgré l’indignation des uns et des autres, le refus et la contestation de certaines études faites à ce propos, les résultats montrent qu ’en moyenne une fille contre douze garçons est douée pour les maths. Elles peuvent s ’insurger, râler ou rouspéter, les faits sont là. Il est vrai que l ’environnement culturel y est pour quelque chose mais il serait également saugrenu de nier le rôle de la testostérone. 4 » Leurs hormones mâles doivent certainement les dispenser aussi de raisonnements objectifs !
Les préjugés ont également la vie dure dans la représentation que se font les filles des maths, matière jugée trop sèche, ne nécessitant pas d’intuition et ne favorisant pas les relations sociales. « On se figure un mathématicien -parce que c ’est évidemment un homme -tout seul dans ses bouquins et son laboratoire, peu ancré sur le réel », nous dit Françoise, alors que « les maths nécessitent de l'imagination, de l'intuition, une grande habileté à rédiger, une connaissance des langues étrangères, une maîtrise de la recherche biblio-graphique », toutes qualités littéraires par excellence ;
Evolution du pourcentage de filles parmi les bacheliers C
Evolution du pourcentage de filles parmi les bacheliers C de même, un travail de recherche se fait dans le cadre d’une équipe, ce qui implique une bonne gestion des relations humaines : « On peut évidemment faire des maths sans savoir rédiger, mais, pour moi, on ne dit pas assez que c ’est un outil de communication à travers les âges et les frontières. Je comprends néanmoins que cet argument ne soit pas immédiatement sensible aux enfants. » Dans un de ses textes, Femmes et mathématiques rappelle que les femmes ou-blienttrop souvent qu’elles sont confrontées tout au long de leur vie à des robots (ménagers certes !) et des appareils mécaniques qu’elles maîtrisent parfaitement. Et ce n’est donc pas étonnant que les filles se sous-estiment totalement. Car <des filles plus que les garçons doutent de leur capacité en mathématiques », nous disent des mathématiciennes québécoises qui se sont penchées sur le problème 5 Ceci est confirmé par l’enquête « Cinquante lycées » : un tiers des filles pensent à la fois avoir de bons résultats et être douées en mathématiques contre 50 % chez les garçons. « Les filles se sentent immédiatement menacées par la situation de confrontation à un problème qu ’elles ne peuvent résoudre spontanément », soulignent les Québécoises. Valoriser les filles, sans pour autant verser dans le paternalisme ni les bercer d’illusions, est un problème de toute importance. Les enseignants sensibles au problème sont particulièrement frappés, d’après Françoise, par les attitudes différentes des professeurs et des parents, encore aujourd’hui, dans le cas des redoublements, selon qu’il s’agit d’un garçon ou d’une fille. Les parents sont beaucoup moins tenaces, en règle générale, pour imposer leur fille dans une section scientifique que quand il s’agit de leur garçon. Les conseils de la Royal Society et de Y Institute of Mathematics britanniques méritent d’être médités par tous :
« -être conscient d’éventuels préjugés cachés concernant les potentialités des garçons et des filles dans leurs performances mathématiques. Un regard positif sur les filles peut favoriser beaucoup une attitude positive.
-être conscient de sa propre discrimination dans les espoirs placés dans les élèves selon les sexes. (...)
-empêcher les garçons de monopoliser la parole dans des discussions mixtes ou au contraire les filles de se référer aux garçons.
-éviter de louer l ’ordre et le soin en tant que tels dans le travail des filles, ne pas confondre le soin dans la présentation et la clarté de pensée.
-offrir aux filles et aux garçons les mêmes possibilités d’accès aux ordinateurs en organisant des séances non-mixtes. »
Une mixité à gagner
L’association Femmes et mathématiques s’est créée en particulier en réaction à la « mixisation » des Ecoles normales supérieures (Ulm fusionné avec Sèvres, Fontenay avec Saint-Cloud). Même si ce problème n'est pas actuellement prioritaire dans leur réflexion, comme le dit Françoise, l’expérience est assez intéressante à analyser. Cette mixité s’est imposée dans l’esprit à peu près naturellement, après 1968, les conditions de vie obligatoires dans les écoles supérieures féminines paraissant désormais anachroniques ; néanmoins elle n’a fait l’objet d’aucune étude sérieuse lors de sa mise en place, en 1985 (!). Le résultat ne s’est pas fait attendre : chute massive du nombre de femmes reçues. Sèvres et Fontenay étaient des cadres qui permet- taient aux femmes d’être sécurisées et reconnues. L’association ne préconise pas les quotas mais estime qu’une réelle mixité est à construire, au moyen, entre autres, d’<? actions positives compensatoires ». Car tous ces préjugés sont actuellement peu corrigés par le système éducatif, même s’il existe, comme le dit Françoise, des gens de terrain qui font du très bon travail, telle l’équipe de conseillers d’orientation qu’elle a rencontrée à Lyon, qui propose aux filles des métiers peu « féminins », la chaudronnerie ou la menuiserie. Même au niveau universitaire, des barrages subtils existent : on orientera les étudiantes beaucoup plus vers les mathématiques appliquées (recherche en collaboration avec d'autres disciplines) que vers les mathématiques pures. La suppression au niveau ministériel, en 1987, des chargés de mission qui étaient là pour expliquer aux filles l’intérêt de faire des sciences est fort regrettable. Et pourtant, le manque de techniciens, d’ingénieurs se fait cruellement sentir dans toute l’Europe et particulièrement en France ; il ne pourra être comblé que si les femmes sont associées à ce développement. Elles ont tout à y gagner : les métiers traditionnellement féminins ne sont pas moins épuisants (infirmières) que ceux des hommes, ne leur procurent pas plus de disponibilité (horaires fous des commerces) mais sont souvent très mal payés.
L’association a déjà connu un impact certain, mais sa tâche est encore immense. Pour le moment, ses membres ont peu réfléchi sur leur vécu d’universitaires et de chercheuses : ressentent-elles un blocage dans leur carrière ? Les carrières des femmes sont moins bonnes vraisemblablement que celles des hommes, les raisons en sont multiples ; ce sera peut-être l'objet d'une prochaine étape de leur réflexion. D’ores et déjà, elles poursuivent l’action entreprise en voulant faire évoluer le secondaire, elles continuent à s’adresser aux médias, à réfléchir sur les mathématiques. Notons au passage que certaines maisons d’édition scolaire, conformément aux directives de rUNESCO, donnent désormais des consignes à leurs auteurs pour éviter les représentations sexistes. Leur prochaine échéance est un colloque européen en 1991. Nous leur souhaitons beaucoup de succès.
Marie-Annick Vigan
Femmes et mathématiques : Laboratoire de ma' thématiques fondamentales (UER 48), Univers! .té Pierre et Marie Curie, 75252 Paris cedex 05
Notes
- 1. Christian Mauduit et Philippe Tchamitchian, Mathématiques, la Farandole-Messidor.
- 2. N° 3 du Journal de l’opération Cinquante lycées (Catherine Goldstein).
- 3. «Démographie du CSU et du CNRS, comparaison 1986/1988 », rapport de D. Barsky, 1989.
- 4. Extrait du Petit journal étudiant, décembre 1990.
- 5. «Quelles différences -Les femmes et l’enseignement des mathématiques », Editions du remue-ménage, 1989.