La pacifique Helvétie dérangée ? Eh oui. Le scandale des fichiers de la police secrète d’abord, puis le vote historique de 36 % de Suisses et Suissesses pour « une Suisse sans armée » en novembre 1989, et encore les femmes...
500 000 femmes 1 ont donné un magistral coup de balai à la société helvétique le 14 juin dernier, troublant la réception des officiels européens en pleine festivité du 700e anniversaire de la Confédération.
’habitude on range, aujourd’hui on dérange », c’était l’un des merveilleux slogans qui ont fleuri partout en Suisse ce jour-là. Succès inattendu tant pour les organisatrices que pour les patrons narquois ou les multiples détracteurs.
Les « bras croisés » quelques instants ou en grève sur les lieux de travail, en manifestations en ville, à l’écran et dans les colonnes de tous les journaux... nous étions en fête et en colère. Partout présentes. Villes et villages bousculés par leurs propres femmes. Sur les lieux de vie quotidienne, à la maison, à l’école, mais aussi au magasin, au bureau, à l’hôpital ou à l’usine, par les salariées ou les usagères, les inégalités sont montrées du doigt.
Les femmes bras croisés, le pays perd pied !
« Certains sont plus égaux que d’autres »
« L ’homme et la femme sont égaux en droits. La loi pourvoit à l’égalité en particulier dans les domaines de la famille, de l’instruction et du travail. Les hommes et les femmes ont droit à un salaire égal pour un travail de valeur égale », c’est l’article 4, inscrit le 14 juin 1981 dans la Constitution suisse par un vote populaire des deux tiers des électeurs et électrices.
La Constitution de Animal Farm d’Orwel (1945) complétait l’article 1 « Tous les animaux sont égaux » par un second article : « Certains animaux sont plus égaux que d’autres ». La démocratie helvétique secrète d’emblée l’article 2 et s’immunise contre les voix populaires !
Pour preuve de dix ans d’illégalité, quelques inégalités parmi les plus criantes entre femmes et hommes en Suisse, mais aussi en comparaison des acquis des femmes d’Europe :
-l’emploi féminin stagne autour de 37 % de la population active et ne connaît qu’une légère progression ;
-les salaires féminins sont de 30 à 40 % inférieurs à ceux des hommes, pour un même poste. La Commission femmes du syndicat du livre et du papier (SLP) vient de gagner un procès contre la direction de son propre syndicat qui avait accepté un contrat collectif entéri- nant une différence salariale (2400/2850 Fs) pour les auxiliaires ;
-les cotisations aux caisses-maladie sont de 10 % supérieures pour les femmes tout en donnant droit à des prestations identiques ;
-la protection de la maternité reste dérisoire et considérée comme une maladie au niveau des assurances ;
-la ségrégation professionnelle se perpétue fortement entre branches, mais aussi entre statuts hiérarchiques (3 % de femmes professeures pour 30 à 50 % d’étudiantes selon les facultés et les universités). Etc.
La Suisse, en débat pour entrer dans l’Espace économique européen, aurait de sérieux ajustements à faire pour respecter le droit communautaire ! Par contre, sous prétexte d’égalité, le Conseil fédéral a sérieusement envisagé d’élever à soixante-cinq ans l’âge de la retraite pour les femmes, de les astreindre au service militaire et de lever l’interdiction du travail nocturne. Donc une colère légitime contre dix ans d’inégalités, dix ans d’illégalités !
La grève avait été décidée par un de ces congrès ronflants de l’Union syndi-
Femmes en fête : « On attendait une vague, ce fut une marée rose ! »
Les ombres au tableau
Les femmes veulent du concret
14 juin 1991 : grève nationale des femmes
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(extraits de la plate-forme syndicale)
Les femmes portent l’économie à boot de bras. Ce jour-là* elles se croiseront les bras 1 Le 14 juin, toutes les femmes sont invitées à interrompre lents activités habituelles à la maison et an travail. Cette journée ne doit ressembler à aucune autre.
Elle exprime notre ras-le-bol : des siècles d’inégalités, les femmes en ont assez î
Les femmes veulent du concret
-Un partage équitable des tâches entre femmes et hommes ; chacun dort pouvoir concilier activité professionnelle et vie familiale.
-Un salaire égal pour un travail de valeur égale,
-L’égalité des chances dans la vie professionnelle.
-Une éducation des enfants à la pratique de l’égalité des droits et au respect de la dif-
-Des crèches de qualité, des horaires scolaires mieux adaptés.
-L’amélioration de la réinsertion professionnelle des femmes.
-Une véritable protection de la maternité et l’égalité des primes d’assurance maladie.
-La prise en compte du travail au foyer dans l’AVS,
-Des postes à temps partiel à tous les niveaux, une diminution des heures de travail pour toutes et tous.
Les autorités et les employeurs font la grève de l'égalité depuis 10 ans. La grève des femmes est légitime
La patience des femmes a assez duré : l’avenir de nos filles se décide aujourd’hui! La grève est un droit fondamental, un moyen de lutte collectif qui découle du droit de coalition garanti par l’article 56 de la Constitution fédérale. Il est limite par la paix du travail et le devoir de fidélité lié au service public.
Mais n’ayez crainte: ces restrictions n’ont pas plus de poids que Particle 4 de la Constitution sur Légalité des droits entre hommes et femmes. Cet article étant bafoué tous les jours et en toute impunité, la grève des femmes est un moyen légitime pour demander le respect de la Constitution. L’atout des femmes : la force du nombre et l’importance fondamentale de leur travail. Soyons nombreuses et solidaires le 14 juin pour éviter toute ’intimider Pune d’entre nous! j cale suisse (USS) où une large majorité de délégués mâles se sont laissé surprendre par une poignée de femmes décidées de la Fédération de l’horlogerie et métallurgie (FTMH). Phénomène médiatique imprévisible, l’appel à la « grève des femmes » a gagné progressivement en crédibilité. Les femmes syndicalistes, sceptiques à l’origine, se joignaient aux comités locaux de mobilisation et rassemblaient toutes les structures et associations de femmes. Mada-me-tout-le-monde entendait parler de grève, de pauses prolongées, de « bras croisés ». Des milliers de badges, affichettes et affiches géantes, de brochures et tracts, gratuitement diffusés par l’USS à qui en demandait, ralliaient de plus en plus de femmes jusque dans les villages. On avait cru les femmes rangées, se débrouillant avec leurs charges multiples, bercées par un individualisme omniprésent. Et voilà que s’est réveillée une conscience latente. La grève des femmes est entrée en écho avec un malaise profond. La solidarité qu’on n’attendait plus a cassé l’isolement. Les plus timides ou les plus menacées, restées à leur poste le 14 juin, ont parfois regretté de n’avoir osé franchir le pas. Demain, peut-être oseront-elles.
En fête, car dès le matin du 14 juin, aux lieux de rendez-vous, là où nous attendions une centaine de femmes pour le départ d’un cortège, nous étions dix fois plus nombreuses. « Elles sont magnifiques. Déferlante rose sur la Suisse » titrait un quotidien romand le lendemain. De rose et lilas vêtues, badges à la poitrine, même les vendeuses et infirmières troquaient parfois leur uniforme pour celui de la journée des femmes. Les draps roses, aspirateurs et casseroles « en berne » aux fenêtres et balcons démontraient ici et là que le ménage et la cuisine ne seraient pas faits.
Une énorme créativité s’est exprimée en quelques mois pour provoquer une vraie « grève » ou pour contourner le tabou qu’évoque ce mot en Suisse.
Dans plusieurs villes, on a « sonné les cloches »... pour alerter la population. Des cordons de femmes ont bloqué la porte des grands magasins pour inciter les ménagères à faire la grève des achats et pour faciliter l’action des vendeuses vite menacées. Des services hospitaliers ont fait un pique-nique sur les pelouses. Des bibliothécaires ont bloqué les caisses enregistreuses cinq minutes chaque heure et lu à la tribune des textes de femmes célèbres. Des rues et places ont été rebaptisées : « Place Sainte-Françoise » (Cathédrale St-François de Lausanne) ou « rue des horlogères à domicile ». Les statues et fontaines déguisées en personnalités féminines ou simples ménagères. Des milliers de signatures furent remises aux autorités communales, aux chefs d’entreprise, pour exiger plus de crèches, la promotion des femmes, l’égalité salariale... Et les femmes du journalisme ont joué un rôle capital. Les unes occupèrent à elles seules l’antenne la veille et firent grève le 14, d’autres monopolisèrent les colonnes et le micro le jour-même. Aucune rédaction n’a pu échapper au dynamisme des femmes... tel ce studio déserté par les femmes où les cordes à linge troublaient la concentration des collègues, ou cet autre transformé en garderie d’enfants. Et à l’école : discussions, films, jeux de rôles, expositions dans les classes pour sensibiliser les élèves, leurs parents et les collègues. Et puis la solidarité masculine, des pères qui ont défilé avec les poussettes ou préparé le pique-nique des manifestantes, des collègues de travail qui ont soutenu les grévistes contre les menaces patronales ou le mépris des chefs, des « militants » qui ont organisé un service gratuit de repassage sur la place publique ou assuré les garderies.
Le malaise latent à l’intérieur des syndicats a parfois explosé. Combien d’entre nous ont dû convaincre des permanents locaux de collaborer, leur arracher quelques milliers de francs, les obliger à faire les envois et à diffuser le matériel de leur centrale, motiver les femmes que les bureaucrates venaient de décourager de faire grève ! Beaucoup de « collègues » syndiqués, surtout au niveau des directions intermédiaires, ont levé le masque de leur misogynie. Ils ont parfois même déclaré désobéir sciemment au Congrès fédératif. D’autres ont simplement joué la passivité.
La misogynie syndicale facilitait la tâche aux patrons de choc. Au printemps, les déclarations incisives et menaçantes des patrons étaient faciles et pesaient sur les secteurs les plus fragiles. Mais le vent a tourné, peu d’entre eux ont pu appliquer leurs menaces. Même des vendeuses licenciées ont dû être réintégrées grâce à la protestation unanime. Plus souvent, les patrons ont fait le dos rond ou accordé quelques heures de pause ou distribué une rose à leurs employées... promettant un vague mieux pour l’avenir.
Mais demain, les choses changeront-elles ? Une loi pour l’application de l’égalité salariale est en consultation actuellement. Les partis bourgeois et associations patronales freinent et demandent des expertises. Certes, l’égalité coûtera fort cher en deniers et en privilèges. Mais gageons que le 14 juin 1992 sera un nouveau rendez-vous... des femmes debout !
Marie-Thérèse Sautebin
Notes
- 1. Population de la Suisse : six millions.