Grandes dames de la littérature
Marguerite de YHeptameron
C’est le 10 avril 1492, l’année du départ de Christophe Colomb pour son premier voyage vers le Nouveau Monde, le mois où la décision en est prise, que naît Marguerite d’An-goulême, fille du comte d’Angoulême, arrière petit-fils de Charles vi, et de Louise de Savoie. Elle est la sœur, aînée de deux ans, de celui qui deviendra François I".
A dix-sept ans, le 2 décembre 1509, Marguerite épouse Charles d’Alençon, et passe d’un milieu de haute culture -où elle lisait à la fois les Evangiles, V Apocalypse, Saint-Paul et Ovide, Pétrarque, Dante... -dans une ville de province inculte. L’avènement de François Ier en 1515 la libère et la projette dans une vie de grande politique où elle est à la fois la conseillère et la vraie seconde de son frère. Quand il est fait prisonnier à Pavie, elle le rejoint dans sa captivité en Espagne, d’où elle est expulsée après une tentative ratée de le faire évader. François Ier la désigne comme régente en cas où leur mère disparaîtrait.
Après la mort de son premier mari, en 1525, elle échappe au mariage avec Henri VIII d’Angleterre et épouse Henri d’Albret, roi d’une Navarre dont il ne lui reste que l’infime partie du côté français des Pyrénées. C’est ainsi qu’elle devient reine à son tour et sera, par sa fille, Jeanne d’Albret, grand-mère de Henri IV.
Paradoxe littéraire d’une reine écrivain
Dès 1521, elle s’est mise à écrire. Non pas par occasion. Elle écrit tout au long de sa vie, et elle est ainsi la seule princesse française à avoir été femme de lettres au plein sens du terme, ce qui est déjà étonnant.
Qu’écrit-elle ? UHeptaméron ? Non ! Pas si vite ! Une œuvre qui, des siècles durant, n’a cessé d’étonner et de poser des questions à des générations d’historiens de la littérature. Longuement, elle écrit des œuvres religieuses, des effusions quasi mystiques en vers innombrables et en prose, des méditations pieuses, des oraisons, un dialogue en forme de vision nocturne ; tout cela coupé de divertissements théâtraux, de comédies pastorales, et même de farces (qui paraissent imprimées sous son nom). C’est qu’elle vit harmonieusement une vie double : d’une part vie de cour, avec indulgence (jusque pour les pires frasques de son frère, le roi qui « s’amuse »), et de diplomate possédant toutes les finesses de la politique européenne ; d’autre part vie de méditation et d’échanges avec les théologiens qui ouvrent la voie à Luther par leur volonté de réforme religieuse et de moralisation de l’Eglise et des cloîtres.
La dévotion nouvelle, la haute spiritualité qu’enseignent ces clercs que sont l’évêque Briçonnet, Lefebvre d’Etaples et leurs disciples vont être bientôt condamnées par la Faculté de théologie de Paris. Ces doux hommes qui réduisent la foi à l’amour de Dieu et veulent « s’engloutir dans l’essence divine » vont se trouver pris en sandwich entre la violence révolutionnaire du jeune Luther, qui porte leurs idées à l’action incandescente, et la résistance sanglante des traditionalistes catholiques. Marguerite, qui n’est pas théologienne, et ne recherche qu’un Dieu humain et fraternel, n’a pas non plus vu venir le péril et se trouve, elle aussi, entre deux feux. Elle va tenter de protéger ses amis, se voudra « protectrice des persécutés de la France entière ». Mais, malgré sa haute position qui la protège, elle n’est pas à l’abri des attaques, et son premier livre imprimé, en 1531, le Miroir de l’âme pécheresse, est l’objet d’une campagne hostile de la Sorbonne.
Prohumaniste, François Ier est d’abord partisan d’une relative paix religieuse, bien que l’on brûle déjà sous son règne. Mais, en octobre 1534, l’affaire des « placards » hostiles à la messe et au dogme de la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie en finit avec quelque tolérance que ce soit : les bûchers flambent, et bientôt commenceront les guerres de religion. Marguerite semble se plier à la loi que lui a enseignée son maître Briçonnet : « Scandale est une grande barrière qui doit retenir tout prêcheur évangélique 1 ». Mais elle n’a en rien abdiqué ses idées religieuses, et le fil est continu qui la relie au protestantisme de sa fille, puis de son petit-fils, Henri de Navarre.
Son type de foi n’a pas besoin de prêtres pour intercesseurs ; elle y trouve une issue rêvée dans un monde sans issue, une conciliation du réel et du spirituel. Voilà ce dont elle va faire un système de vie.
Le tournant religieux du XVIe siècle et les femmes
La Réforme est un produit de l’imprimerie. Le livre imprimé ne peut se satisfaire du marché des textes latins. La traduction est exigée par l’imprimerie, et la traduction c’est la Bible en langues vulgaires. Et non seulement la Bible, mais toutes les controverses, en particulier religieuses. Erasme écrit qu’il souhaiterait que « les femmes mêmes lisent l’Evangile ; qu ’elles lisent les Epîtres de Paul ; que le laboureur, le tisserand les chantent à leur travail ; que le voyageur les récite pour soulager sa route... ». Et ils les lisent. Et ils découvrent qu’il y a loin de ces livres à la pratique et aux rites de l’Eglise. Un public de masse est né ainsi pour les porte-parole d’un réformisme religieux dont la nouvelle classe bourgeoise en essor a besoin.
Mais les idées nouvelles issues du contact avec un corpus bourré de contradictions, et donc de possibles interprétations très diverses, ne peuvent pas se limiter à l’expression simple et directe d’une idéologie de classe en formation. D’autant que les bouleversements du monde portent alors sur tous les aspects de la vie. Dans un monde dur, de plus en plus cynique, la haute spiritualité, soudain laïcisée, aiguise quantité d’esprits jusque-là soumis a l’autorité des possesseurs du savoir, par essence latin.
La recomposition sociale s’accompagne d’une dislocation des liens sociaux antérieurs, et, en particulier, des premières manifestations de la tendance à la dissociation de la foi et de la morale pratique. Marguerite prêtera ce propos à un des personnages de son Heptaméron : « Il y a des personnes qui n ’ont point de Dieu. Ou, s’ils en croient quelqu’un, l’estiment quelque chose si loin d’eux qu’il ne peut voir ni entendre les mauvaises œuvres qu ’ils font. »
Dans ce chaos, le statut des femmes est mis à rude épreuve. L’équilibre social, en se brisant, les laisse plus désarmées que jamais. Certes, les quelques garanties que leur accordait le christianisme dans la société médiévale étaient-elles plus formelles que réelles, mais les nouvelles libertés qu’apportent Renaissance et Réforme ne sont pas pour elles : leurs « devoirs » restent aussi impérieux, leurs droits aussi limités. De là, l’accès au strict message évangélique va-t-il nourrir une contestation qui n’aura d’influence de masse qu’au siècle suivant, mais dont le questionnement pointe dans les contes de Marguerite de Navarre.
C’est que la femme de la haute noblesse, quelque privilégié que soit son sort matériel, n’en partage pas moins la plus impitoyable aliénation, dont Y Heptaméron nous donne une enfilade d’exemples, presque tous révoltants, et certains effrayants. Pour elle, au pouvoir des parents, du mari, s’ajoute le pouvoir despotique du prince (Marguerite, puis sa fille ne doivent-elles pas se marier selon la volonté du roi son frère).
L'Heptaméron : un livre unique en son genre
Marguerite meurt à cinquante-sept ans, et c’est dans les dernières années de sa vie qu’elle écrit son œuvre majeure, si différente de ce qu’elle a écrit jusqu’alors que beaucoup contesteront qu’elle en soit l’auteur, ce qui ne fait plus de doute.
Tous les historiens de la littérature ont souligné que c’est le Décaméron de Boccace qui a été le modèle de Y Heptaméron. Ce dernier aurait d’ailleurs dû être un « décaméron », et c’est la mort de Marguerite qui l’a limité à ses soixante-douze contes, à moins que ce ne soit une autre raison que nous examinerons plus loin. Mais une grande différence sépare cette dernière œuvre de son prototype, et également des nombreuses imitations des émules mineurs de Boccace.
Le fait que l’auteur de Y Heptaméron soit une femme suffirait déjà à expliquer nn point de vue « autre », mais pas encore la grande différence. Cette femme est une princesse et, bien qu’écrivain à part entière, écrire n’est pas son « métier ». Elle le marque d’emblée en refusant que son œuvre soit, comme celle de son grand prédécesseur, nouvelles inventées, écrites par « gens de lettres », où Y« art fût mêlé » et où « la beauté de la rhétorique fît tort en quelque partie à la vérité de l’histoire » (Prologue). Elle exige que ce soient des histoires vraies racontées par des mondains.
Le prodige est qu’elle y parvient pour l’essentiel, maquillant le plus souvent les noms (mais pas toujours) et donnant ainsi un tableau étonnant de la vie et des mœurs du temps. Certes, ici et là, Marguerite bouche les trous de ses « journées » avec des contes de fabliau. Mais c’est par une étrange perversion optique que l’on a pu donner au livre une réputation de recueil de gauloiseries. La question qui se pose plutôt consiste à savoir si l’inachèvement du livre n’a pas été dû à l’épuisement des histoires vraies significatives et au refus d’y suppléer par des contes du type de ceux des Cent Nouvelles nouvelles, et même du type poétique romanesque de ceux de Boccace.
L’originalité de Y Heptaméron ne se limite cependant pas là. Au moins aussi importantes que les récits des participants sont les discussions auxquelles ceux-ci se livrent pour en tirer les leçons. On pourrait même supposer que, sinon l’ordre, du moins le choix des histoires n’a pour objectif que les polémiques qu’elles introduisent.
D’autant que les dix participants qui content chacun une histoire par jour comme chez Boccace, ne sont pas comme chez lui sept femmes et trois hommes, mais cinq hommes et cinq femmes, qui représentent un éventail de positions suffisant -dans les conditions du temps et du milieu -pour permettre des assauts, souvent poussés à l’aigu, même s’ils restent dans les limites de la noble courtoisie.
Les noms des membres de cette véritable « table ronde » sont des masques qui cachent des personnes réelles du plus proche entourage de Marguerite, et qui ont été identifiées progressivement par les historiens, déchiffrant les anagrammes et traquant les titres et possessions. Ils forment une sorte de « carré » où le côté des hommes va du machisme le plus féroce au modéré courtois, et, du côté des femmes, de la dévotion extrême de la plus vieille rejetant la sexualité, à la liberté prudemment retenue de la plus jeune.
Marguerite s’est elle-même mise en scène sous le nom de Parlamente. Les positions de sa porte-parole, dans les discussions, sont « moyennes ». Elle est pour le mariage comme seule relation sexuelle -et nous verrons pourquoi -et contre l’infidélité, approuvant jusqu’aux pires punitions de l’adultère féminin (celui des hommes n’est jamais puni). Elle ne croit plus à l’amour courtois, et il y aura de fines moqueries au sujet des longues épreuves d’amour qui faisaient le bonheur des lectrices et lecteurs des romans de chevalerie. Mais si le mariage d’amour n’a pas plus de sens pour elle que pour les autres, elle est pour l’amour dans le mariage, précisant : « L ’amour de Dieu passe par l’amour d’une créature. » (nouvelle 19).
En cela, elle se donne une position plus « humaine » que la dame Oisille qui n’est autre que sa mère Louise de Savoie, la pure dévote qui, au nom de Saint-Paul, refuse le droit à la passion amoureuse entre les époux, et fait l’éloge de l’amour matrimonial platonique.
Mais, inversement, Marguerite a fait championnes de la cause des femmes les trois autres interlocutrices qui parlent à sa place un langage moins conventionnel. Dans la bouche de ces trois dames et amies, Marguerite place les discours les plus offensifs : Longarine proteste contre les punitions féroces infligées par un mari à une femme infidèle (n. 36), et par un frère à une sœur mariée en secret (n. 40) ; elle approuve la violence de la femme trompée (n. 37) ; rappelle, contre les mépris des mâles, les femmes qui aimèrent jusqu’à la mort (n. 49) et finit par se demander, quasi désespérée devant ces « piteuses » histoires, s’il ne vaudrait mieux ne pas aimer. Ennasuite soutient toujours la cause des femmes ; elle n’hésite pas à prendre Marie-Madeleine en témoignage de possible amendement de tous les péchés (n. 32) ; s’oppose à Parlamente même, lui prophétisant : « votre loi est si âpre qu ’ elle ne durera pas » (n. 35) ; et, contre un propos misogyne de son guerrier d’époux, lui lance : « il n’y a femme au monde qui prenne plaisir à la mort d’un homme, encore qu ’il fut son ennemi. Toutefois, si les hommes se veulent tuer eux-mêmes, les dames ne les en peuvent garder » (n. 50). Nomerfide, la plus jeune, qui conte les histoires les plus scabreuses, qui avoue ne se pas confesser (attitude nette de protestante) parce que les confesseurs sont des hommes, et s’oppose à tous les autres, femmes comme hommes, par cette belle déclaration : « J’estime que la personne qui aime parfaitement d’un amour joint au commandement de son Dieu, ne connaît ni honte ni déshonneur, sinon quand elle défaut ou diminue de la perfection de son amour. Car la gloire de bien aimer ne connaît nulle honte. » (n.40).
Les cinq interlocuteurs offrent un assez triste tableau. Leur groupe est dominé -et il y a là comme une terrible vengeance posthume de Marguerite -par son propre mari, Henri d’Albret, qui devient, de façon transparente, Hircan, dont la violence et le mépris misogynes ne connaissent nulle limite. Le mari d’Ennasuite, François de Bourdeilles, ne lui cède guère en misogynie. Le doyen Géburon représente la courtoisie, mais laisse transparaître sa tartufferie. On n’entend pas beaucoup Dagoucin. Heureusement pour Nomerfide, le seul mâle relativement civilisé est son mari Safiredent.
Pour une morale sexuelle défensive
Malgré les apparences qui ont trompé à la fois les dénigreurs de Marguerite et certains de ses admirateurs qui purent aller, comme Nodier, jusqu’à lui refuser la maternité de son grand livre, loin d’être un pur ouvrage de divertissement, c’est à un livre de morale que l’on a affaire avec VHeptaméron. Certes écrit pour un public mondain futile qu’un traité austère aurait rebuté, mais un livre habile qui s’adresse d’abord aux femmes, lesquelles, face au repoussoir du « machisme » injurieux, révoltant, d’un Hircan, peuvent méditer des aventures dont les situations de fond sont quotidiennes, et le comportement qu’à leur égard propose Parlamente, c’est-à-dire Marguerite elle-même.
Cette morale féminine n’a certes rien de féministe. Marguerite n’est pas une révolutionnaire, encore moins une révoltée. Proche de la Réforme (dont la morale sexuelle sera aussi misogyne que la catholique, voire plus), elle, est aussi « réformiste » des relations entre les sexes. Et, précisément, sa morale découle de la nouvelle pensée religieuse. C’est une tentative de faire d’un véritable esprit évangélique une protection contre des mâles dont le christianisme est superficiel, affaire de rites et de sacrements auxquels il est bien temps de penser à leur heure.
Sur soixante-douze nouvelles, treize dénoncent les moines (essentiellement cordeliers, c’est-à-dire franciscains, mendiants) pour leurs débauches et turpitudes, trois autres s’en prennent à des prêtres. Cela dépasse la moquerie traditionnelle des fabliaux pour s’attaquer nettement, par delà même le monachisme, au célibat de ces parasites qui n’ont rien d’autre à faire qu’à traquer les femmes auxquelles leurs fonctions leur donnent un trop libre accès, et que leur oisiveté rend lascifs. On va jusqu’à les accuser d’incroyance. Et la trente-deuxième nouvelle en montre un qui ne déparerait pas un roman de Sade. Il faudrait les brûler, décrète Oisille. On est au temps des bûchers religieux.
C’est là bataille de la Réforme. L’axe du livre est ailleurs. La discussion qui revient sans cesse, c’est celle de la notion d’« honneur », différente pour les hommes et les femmes. A Hircan qui accuse les femmes d’hypocrisie dans leur affectation de vertu, Parlamente rétorque : « si nous péchons par orgueil, nul tiers n ’en a dommage, ni notre corps et nos mains n ’en demeurent souillés. Mais votre plaisir gît à déshonorer les femmes, et votre honneur à tuer les hommes en guerre, qui sont deux points formellement contraires à la loi de Dieu » (n. 26), et : « l’honneur des femmes a un autre fondement : c 'est douceur, patience et chasteté » (n. 43).
En ce dernier mot apparaît le grand absent de ce livre : le désir physique des femmes. Absent du moins comme légitime. Même en mariage, pour Oisille. Et encore davantage sa manifestation par l’initiative féminine, que Parlamente fustige : « Celles qui sont vaincues en plaisir ne se doivent plus nommer femmes, mais hommes, desquels la concupiscence augmente leur honneur. » Seules les jeunes femmes du livre évoquent l’amour, mais sans la moindre théorisation.
Soumission donc à l’ordre patriarcal le plus strict, auquel il faut ajouter la condamnation de tout mariage qui n’a pas l’approbation des proches.
Comment comprendre ce qui est pour nous inadmissible ? Seulement comme fonction de la violence masculine même. Hircan-roi de Navarre qui trompait Marguerite avec les « premières venues », justifie toute « finesse » (entendez ruse et perfidie) et force, jusqu’au droit au viol, dans les entreprises des hommes. Il développe un « naturalisme » de l’agression, et se soucie peu d’entrer là en contradiction avec lui-même, puisque en même temps, reconnaissant la même nature chez les femmes, il ne les condamne pas moins, et avec une férocité qui ressemble à de la haine, selon la loi sociale du temps. Naturellement, il nie l’amour sentiment chez les femmes, et le refuse de l’autre côté parce qu’il « abat le cœur de l’homme » (n. 70). C’est donc à l’aune de la défensive dans une guerre des sexes avouée et sans merci, où l’homme a la force et le droit, et les femmes seulement des devoirs et un statut de mineures vis-à-vis de tous les pouvoirs possibles, qu’il faut juger les principes . de Marguerite et de ses suivantes.
La nouvelle foi, trouvée dans le contact direct avec les textes sacrés, et dont Marguerite de Navarre est profondément et sincèrement pénétrée, semble offrir une protection. Le mariage n’est qu’un contrat, mais dont les termes doivent être observés et impliquant respect mutuel (Parlamente : « C’est raison que l’homme nous gouverne comme notre chef, mais non pas qu ’il nous abandonne ou traite mal. ») Et s’il est bon, le mariage est le seul « lieu » où la femme peut trouver sinon le bonheur -renvoyé au Ciel -du moins la sécurité et la sérénité. Illusion ? Certes ! La Réforme, sur ce point, ne sort du monde médiéval que pour fonder ce qui va être la morale matrimoniale bourgeoise, largement théorique, surtout tant que les révolutions bourgeoises n’auront pas eu lieu. � Mais Marguerite, qui vit à l’aube du monde moderne et qui n’a rien d’une Utopiste, raisonne en empirique et, en même temps, veut croire aux principes nouveaux. C’est ce moment de la condition féminine dont VHeptaméron est le tableau saisissant.
Seule Nomerfide (exprimant la pen-j sée que Marguerite n’ose proclamer à son propre compte), à propos de l’histoire de la demoiselle qui a épousé secrètement un « gentilhomme serviteur »
(n. 40), oppose aux hommes du groupe :
« Le plaisir aussi est nouveau et I d’autant plus grand qu’il a pour son | contraire l ’opinion de tous les sages hommes, et pour son aide le contentement d’un cœur plein d’amour et le repos de l’âme, vu que Dieu n ’y est pas offensé. » Et cela après avoir énoncé :
« Un moment de bonheur vaut plus que de le perdre par mort. »
Bien donc que ce livre soit celui d’une grande dame pour qui les « vilains » et serviteurs comptent peu, pour qui les chambrières sont toujours « or-des et sales », et qui raconte d’épouvantables abus de pouvoirs princiers comme allant de soi, sa valeur sous-estimée doit nous tourner vers lui, certes , surtout comme miroir « balzacien » de la société du temps, mais aussi comme moment de la pensée féminine, il est vrai dépassé trois ans avant sa parution en 1558, neuf ans après la mort de Marguerite, par le petit manifeste de Louise Labé.
Michel Lequenne
Notes
- Marguerite de Navarre, Heptaméron, G.F. Flammarion.
- 1. Cf Lucien Febvre, Amour sacré, amour profane : autour de l 'Heptameron, coll. Idées NRF p. 145.