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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Compte rendu

Histoire d Ernestine, par Marie-Jeanne Riccoboni

· Cahiers du féminisme, n° 59-60, hiver 1991 - printemps 1992 · p. 55 · 712 mots

Nous sommes au XVIIIe siècle ; une orpheline est recueillie par une bourgeoise charitable (madame Dufresnoi). Elle va grandir et vivre selon les normes de la morale bourgeoise, s’affranchissant quelque peu de ces préjugés en devenant une artiste en apprentissage chez un miniaturiste, monsieur Dumé-nil. La rencontre avec un client d’origine noble, Clémengis, va provoquer des brèches dans la carapace idéologique qui l’enserre. Ce conflit entre désir et morale tresse la trame de l’histoire.

Dans son excellente préface, Colette Piau-Gillot défend l’idée que l’œuvre de M.J. Riccoboni s’inscrit dans la lignée des romans féminins de la deuxième moitié du XVIIIe siècle : « La responsabilité des femmes face à leur existence, leur indépendance économique, constituent deux critères fondamentaux pour établir une typologie des romans au “féminin »

Au patriarcat, à la soumission et à la dépendance à la nature féminine, ils opposent la maîtrise de sa vie, l’égalité des sexes, l’indépendance économique.

L’héroïne du récit de Riccoboni ne me semble pas vraiment correspondre à la place que lui attribue C. Piau-Gillot.

D’abord Ernestine vit toute sa vie en dépendance -contrairement à sa mère d’ailleurs. Mais là n’est pas le seul point nodal d’une différente interprétation. En fait, Ernestine appliquera avec aveuglement les valeurs de la bourgeoisie. A l’amoralité des sommets aristocratiques, Ernestine oppose inconsciemment une exigence « de rétention », de retenue et d’ordre ; face « à la dispersion et à la dissolution de la classe aristocratique », elle met en pratique une « stricte morale sociale » et à terme familiale. Fait remarquable, ces valeurs sociales ont besoin d’un « garant religieux », c’est ici le couvent qui arrache Ernestine à la « tentation » et qui lui servira de refuge face à ses désirs. Ernestine n’a pas cette indépendance de pensée que semble lui donner C. Piau-Gillot. Elle vit dans l’illusion des valeurs apprises auprès de madame Dufresnoi et ce sont ces valeurs qui règlent ses relations avec les autres et sa conduite face à Clémengis.

Celui-ci agit avec elle comme avec une protégée et ce n’est qu’après avoir été déchu de son statut aristocratique qu’il acceptera d’épouser cette femme qu’un fossé social séparait jusqu’alors de lui.

L’utilisation de la figure de la répétition rend compte de l’aliénation et caractérise durant tout le roman le comportement d’Emestine. Par exemple, lors de la première rencontre avec Clémengis, Ernestine fait une copie du portrait miniature de celui-ci réalisé par le protecteur-patron de la jeune femme, monsieur Du- ménil ; comparant son essai à l’original, elle rit de la ressemblance.

Clémengis de son côté apprend d’Emestine l’art de la miniature et lui demande de retoucher ses essais. Leur relation est donc empreinte de répétition/restitution du même pour l’autre et pour soi. La reproduction chosifie l’autre, le réifïe : n’est-ce pas pour cela qu’Ernestine souffre de ne pas atteindre le réel être vivant ? N’est-ce pas le goût de la possession qui inspire cette thésaurisation des portraits miniaturisés ? Au couvent, elle retrace les traits de son amant dans tous « les sujets qui se présentaient à son imagination ».

La répétition exprime bien une angoisse de l’absence autant qu’un désir du retour possible. Ce à quoi répugne Ernestine, c’est de vivre poursuivie par des images quand elle croyait créer des images pour atteindre l’objet de son amour inavoué. Le mariage où elle croit enfin épouser l’être réel façonné par ses mains, par ses rêves, va lui arracher les derniers lambeaux de son identité.

Plus rien chez elle de sa mère immigrée, exilée d’Allemagne, vivant de son travail de brodeuse et morte trois mois après son arrivée. La figure de la répétition issue d’un autre monde de valeurs effacera la déchirure de la mère disparue alors qu’Emestine avait trois ou quatre ans... Indécision de la date de cette coupure... Elle ne travaillera jamais seule et n’exercera une activité artistique de la reduplication que dans des lieux « protégés » du monde du dehors : en attente ?

En ce sens on peut lire Y Histoire d ’Ernestine non pas comme un récit de la transgression des conventions de l’époque mais comme un petit manuel de l’aliénation féminine à l’usage du monde bourgeois qui se dessine.

Philippe Geneste

Histoire d’Ernestine de Riccoboni, Marie-Jeanne, 1762. Préface de Colette Piau-Gillot. Paris, Côté Femmes, 1991, 120 pages.

Notes

  1. Histoire d’Ernestine de Riccoboni, Marie-Jeanne, 1762. Préface de Colette Piau-Gillot. Paris, Côté Femmes, 1991, 120 pages.

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