Tel est le titre du dossier du n° 45 du Journal des anthropologues. Les multiples contributions rassemblées dans ce numéro de septembre 1991 témoignent de la « vigueur » des interrogations qui traversent l’anthropologie contemporaine concernant l’impact des rapports sociaux de sexe sur le fonctionnement des sociétés, ainsi que l’influence que peut avoir (sous des formes très différentes) le sexe des cher-cheur(e)s sur les conditions de leurs recherches et leurs résultats. Parmi les nombreux articles de ce dossier, certains nous ont particulièrement intéressée, comme celui d’Agnès Lambert (IRAM) consacré à l’entrée massive des femmes dans le commerce sur le chemin de fer du Dakar-Niger au Mali. Daniel Welzer-Lang et Jean Paul Filiod (Université de Lyon 2) insistent, à partir de leurs propres recherches concernant la violence masculine ou les comportements masculins dans l’espace domestique, sur la richesse dont est porteuse « la recherche comparative sur les deux termes des rapports sociaux de sexe, et les recherches sur les hommes et le masculin ». Claire Michard quant à elle opère en quelques pages une analyse sociolinguistique des textes de deux auteur(e)s tous deux « matérialistes », Christine Delphy d’un côté et Maurice Godelier de l’autre. M. Godelier étant une cible de choix, lui qui a progressivement intégré dans ses recherches le concept de « rapports de domination » entre les sexes, sans pour autant se rallier à une analyse en termes de « classes de sexes ». Analyse critique éclairante sur l’auteure elle-même ainsi que sur les cher-cheur(e)s qu’elle étudie.
Un entretien avec Françoise Heritier-Augé (Collège de France), réalisé par Nicole Echard et Catherine Quiminal, témoigne de la continuité des analyses de cette anthropologue de renom : il est impossible que les femmes puissent accéder à une égalité pleine et entière avec les hommes dans la mesure où « toute société ne pourrait être construite autrement que sur cet ensemble d’armatures étroitement soudées les unes aux autres que sont la prohibition de l’inceste, la séparation sexuelle des tâches, une forme légale ou reconnue d’union stable, et, je l’ajoute, la valeur différentielle des tâches ». Elle admet faire preuve ainsi d’un certain « pessimisme » mais, dit-elle, « je ne vois pas où se trouve le levier qui permettrait de faire sauter ces associations ».
Peut-être est-il nécessaire pour cela de réfléchir en termes de luttes sociales conscientes et non plus seulement en termes de structures ? Trois anthropologues s’entretiennent dans l’article suivant de « l’incidence du sexe dans la pratique anthropologique ». Au cours de cet échange, elles mettent en cause plusieurs idées reçues comme celle suivant laquelle « une femme travaillerait naturellement sur les femmes », ou l'idée que « les femmes qui travailleraient sur la société " globale ", c ’est-à-dire sur la société des hommes, se-raient nécessairement " construites " dans une position d’homme par cette même société. » Les difficultés rencontrées témoignent de la complexité des positions que les anthropologues peuvent ou sont contraintes d’assumer en fonction des étapes mêmes de la recherche et des inter-locuteurs/trices.
L’article de Monique Gadant intitulé « Tu ne connaîtras jamais bien les Mayas », est une réflexion à partir de son propre itinéraire intellectuel, sur le danger que représente pour la pensée, l’acceptation de l’argument de la « spécificité » qui risque de la contraindre au silence, elle qui vient d’une société coloniale, elle qui est féministe et qui à ce titre serait dans l’impossibilité de comprendre les contradictions de la société algérienne. « On peut comparer, dit-elle, les théories nationalistes les plus exclusives des connaissances occidentales à certains courants féministes de la différence et y trouver un refus comparable de la communication rationnelle, du fait du privilège accordé à la connaissance par empathie qui fait coïncider le sujet et l’objet. » Monique Gadant propose une autre démarche : « On ne peut qu ’appeler au dialogue et à l’ouverture, sans quoi il n’y a que lutte des uns contre les autres pour la sacralisation de leur propre société. »
J.T.