SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE
A PROPOS DE LIVRES
AMERIQUE
LATINE
A propos du DOMITILA « Si on me donne la parole »
« Je ne sais comment on est Vietnamienne, Cubaine, Algérienne. Il y a des choses que j’ignore, d’autres qui me font hésiter, et je sais qu ’il ne suffit pas de réfléchir pour y voir clair. Nos actions nous enseigneront beaucoup de choses. La récente prise de conscience féminine dans des situations coloniales aussi différentes que celles qui régnent au Mozambique, en Palestine, en Irlande du Nord, nous aidera à mieux définir la nature de l’oppression et les possibilités de libération ». Sheila Rowbotham -Féminisme et révolution.
Il faut lire le témoignage de Domi-tila « Si me permitan hablar... » -Siglo XXI, editores -* (« Si on me donne la parole... » -F. Maspero, éditeur -). Très grande est la richesse politique et humaine de ce récit de la femme d’un mineur bolivien, qui à travers sa propre histoire, nous raconte les luttes des femmes de mineurs, dans le cadre général du long et héroïque combat de la classe ouvrière bolivienne.
C’est une leçon d’histoire, de politique, comme on n’a pas tellement l’habitude d’en lire : une leçon qui vient du cœur de l’Altiplano bolivien, de la mine insalubre, de la maisonnette exigüe et misérable... non pas rapportée par un intellectuel en mal de dépaysement, ou un anthropologue avide de découvertes, mais par une femme de mineur de quarante ans, mère de sept enfants, c’est-à-dire ayant quarante ans d’expérience de ce qu’est la misère, l’exploitation, la répression. Son engagement conscient dans la lutte date de 1 963, et ces quinze années de « militantisme » lui ont donné une expérience irremplaçable dont elle nous fait part, dans un langage simple, concret, qui va droit au but : convaincre.
Vie quotidienne et lutte des classes dans les mines boliviennes
On apprend en la lisant l’histoire de la lutte des classes en Bolivie de 1952 à 1976: la révolution d’avril 1 952, la trahison du M.N.R., la prise du pouvoir en novembre par le général Barrientos, le grand massacre des mineurs en septembre 65, la guerilla du Che en 67, le second massacre des mineurs en juin 67, le coup d’état du général Ovando en 69, la guerilla de Teoponte la même année, la venue au pouvoir du général Torres en 70, l’Assemblée Populaire, le coup d’état de Banzer en 7 1 , la féroce répression qui a suivi, et le maintien de la dictature jusqu’à nos jours... C’est l’histoire telle que l’ont vécue les mineurs et leurs familles en 25 ans de luttes et de
Domitila, Si on me donne la parole...
souffrances ininterrompues.
Domitila imbrique les faits et leur analyse. Les conclusions arrivent d’elles-mêmes, comme des évidences, ponctuées à chaque reprise d’un « no ? » qui interpelle le lecteur pour lui demander : « pas vrai ? ».
Et sans relâche elle démontre :
-la responsabilité fondamentale et criminelle de l’impérialisme américain dans l’exploitation et l’oppression dont souffrent la classe ouvrière et la paysannerie boliviennes,
-la complicité totale de la bourgeoisie nationale avec l’impérialisme, son incapacité par nature à réaliser les réformes économiques et politiques permettant l'indépendance de la Bolivie et l’amélioration des conditions de vie du peuple bolivien,
-la nécessité absolue de la révolution socialiste pour réaliser les tâches de libération nationale et l’émancipation des travailleurs,
-la conviction que seule la classe ouvrière, en alliance avec la paysan nerie pourra mener à bien cette ré volution, à condition qu’elle sache se doter pour la lutte d’organisa tions de .masse, indépendantes de la bourgeoisie,
Ne pas croire à partir de ce résumé succin que Domitila tombe dans le dogmatisme : d’une part elle démontre ou justifie par l’expérience tout ce qu’elle affirme, d’autre part, elle ne se contente pas de shcémas généraux et aborde une série de problèmes stratégiques et tactiques d’une grande importance.
La question de l’unité et de la démocratie ouvrière revient fréquemment : l’existence de la centrale syndicale unique, la C.O.B., est un acquis aussi fondamental que précieux, l’extrême division des partis de « gauche » constitue au contraire un frein pour la lutte, l’élection et le contrôle des dirigeants ouvriers par la base doivent faire l’objet de la plus grande vigilance de la part des travailleurs. Cela est clairement exposé dans la première partie de son livre, « son Peuple », au chapitre « Organisation Ouvrière », (p. 37), et elle en reparle par la suite souvent, en particulier à la fin du chapitre sur son exil a « Los Yungas » (p. 181) et à propos de l’Assemblée Populaire (p. 189).
C’est d’ailleurs au cours de sa résidence forçée (à l’intérieur même de la Bolivie) à « Los Yungas », qu’elle prend pleinement conscience du problème paysan. Partisane convaincue de l’alliance nécessaire entre ouvriers et paysans, elle affirme (p. 53) : « Si nous faisons la révolution dans le futur, notre gouvernement devra être ouvrier, devra être paysan ».
Mais elle ne réduit pas la question des alliances à la paysannerie et montre très bien le rôle des étudiants et intellectuels ayant rompu avec la bourgeoisie. Sans parler, bien entendu de la participation décisive des femmes de la classe ouvrière à la lutte, qui est, comme on l’a signalé, un des thèmes centraux de son témoignage, et sur lequel on reviendra longuement.
Les deux tentatives de guerilla en Bolivie, comme l’expérience du « gouvernement Torres » l’amène à aborder la question de la lutte armée. La solidarité ouvrière inconditionnelle qu’elle affirme envers le « Che », ses compagnons et même ses successeurs en 70, ne l’empêche pas d’être critique : « Je crois que le Che a commis certaines erreurs » (p. 1 25), « Nous devons considérer que nous n'allons rien obtenir, en allant seulement dans la montagne, sans compter avec l’appui du peuple »... « Un
A PROPOS DE LIVRES mouvement révolutionnaire ne se fait pas du jour au lendemain, les mouvements isolés ne servent à rien. Je pense que c'est au peuple de se libérer, et que si un groupe veut mener une action plus énergique, le plus important est qu'il ait l’appui du peuple... » (p. 185).
Cela dit, elle pose le problème de l’armement du prolétariat en des termes particulièrement lucides. Lors de son entrevue avec le général Torres, comme représentante du « comité de amas de casa de Siglo XX », elle lui explique clairement que c’est une illusion que d’avoir confiance en l’armée, et qu'il faut donner des armes au peuple pour qu’il puisse se défendre (p. 187). Et elle fait avec le recul du temps une comparaison entre l'échec du régime Torres et celui d'Allende au Chili, deux ans plus tard.
Mais ce n’est pas parce quelle dénonce l’armée bourgeoise comme armée de guerre civile que Domitila néglige pour autant le nécessaire travail de sape des révolutionnaires au sein de cette armée : elle raconte comment il fut possible lors de l’invasion de la mine par la troupe de semer la division entre les cadres et les corps d’élite formés par le Pentagone, d’un côté, et le contingent composé de « fils du peuple », de l’autre côté.
Et l’on pourrait continuer ainsi longtemps la liste des questions fondamentales dont nous « parle » Domitila : l’internationalisme prolétarien par exemple...
Tout ceci pour montrer le caractère profondément politique de son témoignage, au sens le plus global du terme.
Il est certes deux sujets qu’elle n’aborde pas explicitement, celui du parti révolutionnaire et celui du stalinisme, et elle affirme n’être militante d’aucun parti. Inutile donc, de vouloir lui mettre une étiquette :
Domitila se veut l’expression de la conscience de sa classe, de son peuple, et c’est précisément ce quelle est. La classe ouvrière bolivienne (essentiellement les mineurs), est marquée par des traditions nationalistes-révolutionnaires, trotskistes, anarc ho -syndicalistes dont Domitila est le porte-parole, en une synthèse que l’on peut parfois juger incomplète, mais dont l’authenticité et la force révolutionnaire sont exceptionnelles.
C'est ainsi qu’au fil des pages nous faisons connaissance non seulement avec la lutte des classes en Bolivie, mais aussi avec une femme, qui accepte sans emphase ni fausse modestie, les conséquences ultimes de son engagement : la torture, les souffrances physiques et morales pour ses enfants... Rien de surhumain toutefois dans cette militante qui nous fait part en des termes émouvants de ses doutes de ses peurs, et de ce qui lui en a coûté de les surmonter. Pas la moindre trace d’individualisme dans le récit : la misère et la lutte lui ont appris que la solidarité de classe était l’unique, l’indestructible richesse du peuple de la mine. Le témoignage de Domitila est loin des mythes et près de la réalité : il faut le lire.
Ce faisant, on découvrira un problème vital de l’Amérique Latine, jusqu’à présent totalement ignoré dans les manuels d’histoire, d’économie et de politique : la situation des femmes et leurs luttes. Bien que se limitant aux femmes de mineurs boliviens l’expérience rapportée pose des problèmes généraux à tout le sous-continent. Le militantisme de Domitila est spécifiquement un militantisme de femme, fait de 1 5 ans d’intervention au sein d’un comité de femmes de mineurs, le « comité de amas de casa, Siglo XX ».
Pour nous, féministes marxistes, militantes de la IVe Internationale, partisanes de la construction d’un mouvement autonome de femmes, de masse, sur des bases de classe, à l’échelle internationale, il est primordial de comprendre la démarche de Domitila et la nature profonde du « comité de amas de casa ». En effet, il exsite des comités du même type en Amérique Latine (Mexique, Equateur, Chili... et sans doute d’autres). Nous sommes sûres, qu’ou bien, le mouvement de femmes se construira avec eux, ou bien il ne se construira pas en tant que mouvement de masse, et restera réduit à des noyaux d’intellectuelles radicalisées.
Par ailleurs, l’analyse attentive du témoignage de Domitila nous permettra d’expliquer deux contradictions apparentes :
-pourquoi, alors que l’oppression des femmes en Amérique Latine est plus grande, plus féroce, celles-ci se mobilisent beaucoup moins, en tant que femmes, que dans les pays capitalistes avancés ?
-pourquoi, les femmes des couches les plus exploitées, quand elles se mobilisent refusent-elles bien souvent d’entendre parler de « féminisme » ?
Comment se définit le « comité de amas de casa, Siglo XX » ?
Le comité est né en 1961 du regroupement de soixante femmes de mineurs prisonniers pour leur activité en tant que dirigeants syndicaux, bien décidées à obtenir la libération de leurs maris, elles entreprirent une grève de la faim qui fut victorieuse et créèrent dans la foulée le « comité des amas de case, Siglo XX » (du nom de la mine). Celui-ci se développa jusqu’à organiser plusieurs centaines de femmes et à en mobiliser quatre à cinq mille lors de manifestations.
Vis à* vis de ces femmes, l'objectif du Comité est triple :
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I -leur faire comprendre le bien-fondé de la lutte de leurs maris contre l’exploitation
2 -les appeler à la solidarité avec cette lutte, '
3 -les mobiliser dans ce cadre sur des objectifs plus précisément liés à leur situation d’épouses et de mères.
1 -Il s’agit donc tout d’abord d'éduquer .• « Nous, les femmes, dit Domitila (p. 41), avons été élevées depuis le berceau, avec l’idée que la femme est faite seulement pour la cuisine et pour s’occuper des enfants, qu’elle est incapable de s’occuper de tâches importantes et qu’il ne faut pas lui permettre de s’occuper de politique ». L’expérience et la nécessité ont amené certaines d’entre nous à changer, ajoute-t-elle mais il faut que toutes les femmes de la mine comprennent ce qu’est la lutte des classes et s’y associent en participant au Comité. Le repli des épouses sur leurs foyers constitue en effet un frein à la lutte des mineurs, alors qu’au contraire leur solidarité active constitue un puissant appui.
2 -Et, cela est dit à plusieurs reprises, le « comité de amas de casa » est principalement un comité d’appui à la lutte des mineurs, « Nous pouvons dire que les mineurs comptent avec un allié de plus, un allié qui a coûté beaucoup de sacrifices, mais qui est devenu un allié assez fort, c’est le « comité de amas de casa (p. 76) ». « A cette tâche qui est celle des travailleurs, nous collaborons, nous leurs compagnes... (p. 41 ) » « ... nous faisons écouter notre voix et sommes disposées à exécuter les tâches que se propose la classe travailleuse... (p. 42) », « ... par leurs actes, beaucoup de mes camarades ont démontré qu’elle peuvent assumer un rôle important au côté des travailleurs (p. 43) ». Le Comité est indépendant organisationnellement du syndicat, (il n’y a même pratiquement pas de double affiliation puisque les femmes de mineurs ne trouvent pas d’emploi à la mine). Mais il est très lié à lui concrètement : mêmes i locaux, concertation permanente, etc. Par ailleurs, le Comité est affilié à la centrale syndicale unique, la C.O.B., et la fédération des syndicats de mineurs à son congrès de 1976 a voté une motion demandant la création de « comités de amas de casa » dans tous les centres miniers (p. 237). Mais comme on le voit pour la mine Siglo XX, ce type de comité n’a pas pour fonction d’organiser les femmes sur des revendications spécifiques, contre leurs double oppression. Ce sont des comités d’intégration des femmes à la lutte des classes, à partir du programme général de la révolution socialiste et avec comme tâche principale la solidarité ouvrière, (dans les luttes les femmes assument les fonctions de cuisinières, ambulancières, etc. ).
3 -Cela dit, dans la dynamique même de son développement, le « comité de amas de casa » a aussi organisé des mobilisations uniquement de femmes. L’axe principal en est la lutte contre la cherté de la vie. En 1973, en riposte à la dévaluation du peso bolivien par le général Banzer, qui se traduisit par une
A PROPOS DE LIVRES dramatique baisse du pouvoir d’achat de la classe ouvrière, ce sont 4.000 femmes qui répondent à l’appel du Comité en une énergique manifestation. Par ailleurs, le Comité intervient souvent contre la rareté et le prix élevé de certains produits dans les magasins de la mine (appartenant à la compagnie), pour de meilleurs équipements scolaires et hospitaliers, pour l’amélioration des logements...
Très intéressante également, fut la création par le « comité de amas de casa » d’un « comité de desocupa-das » (comité de chômeuses) qui lutta efficacement, dans des conditions très difficiles, pour obtenir du travail aux femmes « sans ressources », les célibataires et les veuves essentiellement. N’allons pas pen-sèr qu’il s’agit là d’un objectif « limité » : Domitila est tout à fait convaincue que toutes les femmes (et tous les hommes) ont droit au travail salarié, mais dans les conditions concrètes de la réalité des mines boliviennes, (aucun emploi pour les femmes), l’expérience du comité de chômeuses fut tout -à-fait exemplaire et instructive. Il permit à beaucoup de femmes de comprendre ce qu’est la sur-exploitation des femmes ouvrières, la politique de division et de manipulation du patronat vis-à-vis d’elles, (p. 1 13 à 123).
Le « comité de amas de casa » articule donc en permanence les actions de solidarité avec les luttes des mineurs et des mobilisations plus spécifiquement « féminines ». Mais ces dernières ne sortent jamais du domaine économique, au sens étroit du terme, à aucun moment, par exemple, il n’est question de revendiquer le droit des femmes à contrôler leurs maternités (et encore moins leur sexualité !) ni de remettre en cause leur fonction d’épouses et de mères.
Du rejet du féminisme...
« Car notre position n’est pas une position comme celle des féministes. Nous considérons que notre libération consiste d’abord à arriver à ce Que notre pays soit libéré pour toujours du joug de l’impérialisme et à ce qu’un ouvrier, comme nous soit au pouvoir et que les lois d’éducation, tout, soit contrôlé par lui. Alors, oui, nous allons avoir de meilleures conditions pour arriver à notre libération complète, aussi dans notre condition de femmes. L’important pour nous, est la participation de l’homme et de la femme ensemble, à la lutte (p. 42) ».
Cela ne fait aucun doute, tout au long de son témoignage, Domitila refuse totalement d’être considérée comme une féministe.
Il y a tout d’abord là, c’est certain, un problème de définition. Pour Domitila, féminisme est synonyme de « féminisme bourgeois », pour elle c’est un mélange de « lutte des sexes » et de réformisme. Cette idée qui imprègne tout le mouvement ouvrier latino-américain s’est encore renforcée chez elle après son expérience à la Tribune de l’Année Internationale de la Femme, organisée par l’ONU à Mexico en 1975. N’ayant rencontré là que (ou presque) des représentantes d’organismes bourgeois ou pour le moins peu liés au mouvement ouvrier, elle en déduit que le féminisme est étranger à la lutte des classes.
Il semble donc que Domitila n’ait jamais rencontré de féministes marxistes. Elle a une image déformée de la réalité des mouvements de femmes dans les pays capitalistes avancés. En particulier, elle ne sait sans doute pas que les courants « lutte de classe » sont aujourd’hui importants dans ces mouvements dont la base n’est plus essentiellement petite-bourgeoise mais comprend un grand nombre de travailleuses salariées.
On pourrait donc en conclure, que le rejet du féminisme de Domitila est un refus du « féminisme bourgeois » et de la « lutte des sexes » et à ce premier niveau nous serions d’accord avec elle.
Malheureusement ce n’est pas tout, et il n’y a pas que des questions de vocabulaire. Pour nous, marxistes-révolutionnaires, la conception qu'a Domitila de l’oppression des femmes, réduite à l’oppression de classe, et du rôle des femmes dans la lutte révolutionnaire, est partielle et donc réductrice.
Voyons ce qu’elle dit à ce sujet, nous verrons par la suite que ce qu’elle fait a une dynamique qui va beaucoup plus loin.
Domitila nie l’existence d’une oppression spécifique des femmes en tant que sexe : ce sont là des mots qu’elle n’emploie jamais. Pour elle, il est évident que les femmes de la bourgeoisie ne subissent aucune forme d’oppression, et que si les femmes ouvrières et paysannes sont opprimées, c’est une conséquence directe de l’exploitation capitaliste. Cela vient du fait que Domitila ne considère pas la famille comme source d’oppression pour les femmes. La fonction d’épouse et de mère lui paraît non seulement normale mais souhaitable : « et si nous pensons au rôle primordial que joue la femme comme mère qui doit forger les futurs citoyens, alors si elle n’est pas formée, elle va seulement forger des citoyens médiocres, (p. 43) ». On voit ici poindre l’idée de la famille comme lieu d’éducation à la lutte révolutionnaire, idée reprise plus loin : « C’est pour cela qu’il me semble que c’est pour nous tous une obligation que nos enfants apprennent au foyer à voir la réalité..*.*
Elle semble satisfaite de ses grossesses répétées et ne considère pas du tout que ce soit un droit des femmes que de choisir leurs maternités : « Nous sommes déjà si peu les Boliviens, qu’en limitant encore davantage la natalité, la Bolivie va rester sans personne. Et alors les richesses de notre pays vont aller comme cadeau à ceux qui veulent nous contrôler complètement (p. 222). » En bref, pour Domitila, la famille, loin d’être une structure oppressive, confère aux femmes de la dignité. Elle résume assez bien cela quand pour parler de la conduite correcte de ses compa-
-AMERIQUE LATINE gnons de lutte lors d’un congrès syndical, où elle était la seule femme, elle dit : « Tous sans exception respectèrent ma condition de femme mariée avec des enfants » (p. 84).
On comprend dès lors, qu’il n’existe pas pour elle de revendications spécifiques aux femmes et donc qu’une organisation comme le « comité de amas de casa » doive avoir comme seul fondement la solidarité ouvrière.
Telle n est évidemment pas la de classe des femmes du prolétariat, mais luttant, avant, pendant, et après la révolution, pour la libération de toutes les femmes.
Ce n’est pas, on le voit, la problématique défendue par Domitila.
Pourtant ce qu’elle ignore dans la théorie, (l’oppression patriarcale), elle le rencontre tous les jours dans la pratique (le machisme). Et elle est amenée à combattre sans relâche contre toutes les discriminations et vexations dont souffrent les femmes de mineurs qui s’engagent dans la lutte.
... A la lutte contre le machisme
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Domitila raconte comment « les compagnons n’étaient pas habitués à écouter une femme à leur côté. Alors ils criaient : qu’elles aillent à la maison ! A la cuisine ! Au ménage ! Et ils les sifflaient (p. 80) ». Et malgré toute l’estime qu’elle a pour eux, elle n’épargne pas les responsables syndicaux : « Notre travail ne fut pas toujours facile, même avec les dirigeants (p. 83) ». Elle n’hésite pas non plus à faire état de ses conflits avec son mari : « Mais après cela (la participation à un congrès syndical), mon compagnon me dit définitivement qu’il n’allait plus permettre que je continue à participer. Et que si je n’étais pas d’accord, je n’avais qu’à m’en aller (p. 183) ». Et on pourrait donner d’autres exemples encore des nombreuses dénonciations que fait Domitila des comportements machistes des mineurs.
Mais elle n’en reste pas là : elle impulse la riposte.
Quand après une manifest. ■ de femmes, en 73, de nombreux u a . ailleurs frappent et injurient leurs épouses pour y avoir participé, elle parle à la radio (les mineurs ont leur propre radio) pour les condamner énergiquement (p. 84). C’est en permanence que le Comité mène une campagne d’explication pour convaincre les maris de laisser participer leurs femmes à la lutte : « C’est pour cela qu’il me paraît si important que nous tous, révolutionnaires, gagnons la première bataille dans notre foyer. Et la première bataille à gagner c’est de laisser participer la compagne, le compagnon, les enfants, à la lutte de la classe ouvrière, pour que le foyer devienne une tranchée infranchissable pour l’ennemi...
C’est pour ça qu’il est nécessaire d’avoir les idées claires sur la situation et de rejetter pour toujours cette idée bourgeoise que la femme doit rester à la maison (p. 36) ». Inlassablement, Domitila revendique pour les femmes de la mine, le statut de travailleuse et de combattante. La démonstration publique, par voie de panneaux d’affichage, sur la valeur sociale du travail domestique réalisé gratuitement par les femmes, pour faire « comprendre à nos compagnons que, si, nous travaillions, et même plus qu’eux, en un certain sens, (p. 36) », en est un exemple tout-à-fait remarquable.
Très révélateur également est le comportement personnel de Domitila. Concrètement elle remet en cause bien des schémas traditionnels. Tandis que son compagnon consacre I essentiel de son temps libre au café et au cinéma, (p. 183), elle est une dirigeante incontestée des luttes de la mine, et ne cède jamais aux injonctions de son mari lui demandant de renoncer à ses activités. Lorsqu’après la terrible répression de juin 67, elle est emprisonnée, elle résiste au chantage de ses geôliers qui la menace pour la faire parler de torturer ses enfants. Au travers de profonds déchirements, elle fait passer les intérêts de sa classe, de la lutte, avant ceux de sa famille, au risque de passer pour une mère dénaturée.
Cela ne fait aucun doute donc, malgré les limites programmatiques du « comité de ama de casa », malgré les propos déconcertants de Domitila sur la. libération des femmes, l’existence même du comité, son intervention, constitue de fait, un pas en avant dans la prise de conscience des femmes de la mine, non seulement en tant que classe mais aussi en tant que femmes.
Reste que le chemin qui mène à une véritable intégration de la conscience féministe à la conscience de classe est encore long à parcourir.
Domitila et ses compagnes sont très représentatives des femmes des classes exploitées d’Amérique Latine. D’autres organisations féminines, de même nature que les « comités de amas de casa » boliviens existent, on l’a signalé, dans d’autres pays.
D’où viennent leurs limites et leurs contradictions en ce qui concerne l’oppression spécifique des femmes ? Assurément des conditions particulières dans lesquelles vivent et luttent des millions de Domitila.
Des différences importantes avec les pays capitalistes avancés
Si l’oppression des femmes en Amérique Latine a les mêmes origines et les mêmes caractéristiques fondamentales que dans toutes les sociétés capitalistes, elle a néanmoins des particularités indéniables, conséquences de ce que l’on appelle communément le sous-développement. Certaines d’entre elles permettent d’expliquer la faible radicalisation, en tant que sexe opprimé, des femmes des couches les plus exploitées.
1 -Le poids écrasant de la religion contribue à les maintenir dans un état de résignation profonde, leur faisant accepter comme fatal leur sort d’épouses et de mères. L'église catholique est de loin la plus puissante au niveau idéologique et institutionnel, mais il ne faut pas négliger dans certains pays, l’influence des sectes protestantes, agents directs de l’impérialisme américain, tels les Témoins de Jéhovah, dont faisait partie Domitila dans sa jeunesse.
2 -Puisant ses sources dans le catholicisme, mais débordant largement le cadre religieux, le machisme, (ce sexisme si barbare qu'il a fallu lui donner un nom spécial !), pénètre toutes les portes de la société latino-américaine, sans épargner le mouvement ouvrier, et bien souvent avec une violence d’autant plus grande que la misère (économique, sociale, culturelle) est plus grande. Conditionnement et répression à un degré inconnu dans les pays capitalistes avancés, constituent un formidable barrage à la prise de conscience des femmes.
3 -Par ailleurs, le caractère même des antagonismes de classes en Amérique Latine, constitue d’une certaine manière un écran à la prise de conscience féministe. Face à la dramatique exploitation et répression (que l’on songe à la vie du mineur bolivien !) que subissent les ouvriers les paysans et leurs familles, l’oppression spécifique des femmes apparaît comme une conséquence secondaire.
Domitila l’exprime clairement en parlant de « priorité » : d’abord se débarrasser de l’impérialisme et de la bourgeoisie, on s’occupera après des problèmes particuliers des femmes. C’est en quelque sorte la théorie de la révolution par étapes appliquée à la libération des femmes. Malheureusement ces positions sont très largement majoritaires dans la gauche latino-américaine, et reprises par bien des femmes qui y militent en particulier dans les pays qui subissent le joug de dictatures militaires.
4 -Mais l’origine essentielle de la non remise en cause de l’oppression patriarcale par les femmes des classes exploitées réside dans le fait que la famille n’a pas, dans ces milieux, subi le même processus de désintégration que dans les pays capitalistes avancés. Prenons l’exemple des familles de mineurs boliviens. C’est certes une structure patriarcale, caractérisée par l'autorité absolue du père et la répartition stricte et hiérarchisée des tâches en fonction des sexes : nul doute que la femme y soit infériorisée et dominée. Mais :
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La famille reste dans une certaine mesure, une unité productive .-le salaire de l’homme étant insuffisant pour la faire vivre, la femme, à part les travaux domestiques et les soins aux enfants, doit aussi produire (vêtements, artisanat, nourriture vendue dans la rue, etc ). On est loin du schéma de la famille bourgeoise !
La famille est absolument indispensable à la survie de chacun de ses membres. Elle assure l’entretien de la force de travail de façon totale : face à l’absence ou à la grave insuffisance des aides et équipement sociaux, elle assure la protection de ses membres contre la maladie, le chômage, etc. La solidarité familiale est donc très développée (voir les rapports entre Domi-tila et ses sœurs).
A partir de là, la famille apparaît non seulement comme une structure de défense mais aussi comme une structure de lutte contre l’exploitation et la répression : la « tranchée infranchissable » dont parle Domitila.
Tous ces facteurs, qui sont le produit du sous-développement ont contribué à maintenir à la famille ouvrière et paysanne une fonction économique et sociale et une unité qu'elle a largement perdues dans les pays capitalistes avancés. On comprend dès lors que la première révolte de toutes celles qui ont un sort comparable à celui de Domitila ne soit pas contre la famille mais contre la misère engendrée par un système d’exploitation.
Vers un mouvement des femmes en Amérique Latine
L’expérience des femmes de mineurs de Siglo XX a donné naissance à de nombreux « comité de amas de casa » en Bolivie. Avec toutes les autres organisations du même type (comités de femmes d’appui aux luttes ouvrières, groupes de femmes dans les quartiers pauvres luttant pour des logements salubres et des équipements sociaux) qui ont surgi ces dernières années dans bien des pays d’Amérique Latine, ils sont porteurs d’une force et d’un espoir immenses : la force des millions de femmes du prolétariat et de la paysannerie, l’espoir de les voir s’organiser non seulement pour la libération de leur classe, mais aussi de leur sexe.
On l’a vu avec le témoignage de Domitila, la dynamique même de l’auto-organisation des femmes, même à partir d’un programme qui ne remet pas en cause leur oppression spécifique, conduit inévitablement à une confrontation avec le machisme (opposition plus ou moins violente d’abord du mari, puis du mouvement ouvrier). C’est la pratique concrète donc, qui amènera les femmes des comités à comprendre leur situation de sexe opprimé.
Mais il faudrait se garder de croire à une évolution spontanée vers une conscience de classe féministe, car on l’a vu, de nombreux facteurs objectifs et subjectifs s’y opposent.
L’intervention des organisations révolutionnaires d’une part, et des groupes féministes d’autre part, sera donc décisive pour favoriser l’approfondissement de la radicalisation des femmes dans les comités. Une intervention, qui loin de vouloir donner des leçons, devra mener de pair la solidarité inconditionnelle et le débat sans sectarisme.
Mais pour ce faire, il faudra que les organisations révolutionnaires se débarrassent de tous les préjugés et fausses théories qui vont à l’encontre d’une lutte authentique contre l’oppression patriarcale.
La IV* Internationale, pour sa part, inclut dans son programme le combat pour la libération des femmes et affirme résolument la nécessité de la construction dans tous les pays (y compris coloniaux et semi-coloniaux) de mouvements autonomes de femmes, de masse, sur des bases de classe, composante essentielle du mouvement ouvrier dans son ensemble. Ce n’est certes pas en un jour que tous les militants et .militantes deviendront des féministes convaincu (e) s, cela nécessite un long travail d’éducation. Néanmoins, la façon dont le PRT mexicain, le PST-LCR colombien, l’OST costa-ricaine, ont entrepris une intervention spécifique en direction des femmes de leur pays et se sont engagés de façon unitaire dans l'impulsion et la coordination de groupes de femmes est extrêmement positive et encourageante.
Quant aux organisations féministes proprement dites, auxquelles participent d’ailleurs des militantes marxistes-révolutionnaires, elles connaissent depuis un an un écho grandissant. Après des années d'isolement et d’éclatement, on semble entrer dans une étape de croissance et d’unification. Un exemple en est donné par la « Coalicion de mujeres feministas » de Mexico qui regroupe
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aujourd’hui la quasi totalité des groupes féministes de la capitale et a de nombreux contacts dans le reste du pays.
Mais alors qu’en Europe et en Amérique du Nord, depuis les années 74-75, le développement combiné de la radicalisation des femmes et des luttes ouvrières a permis de combler en partie le fossé existant à l’origine entre la grande masse des travailleuses et les premiers noyaux féministes, ce fossé reste encore profond en Amérique Latine et constitue le principal obstacle à la construction d’un mouvement autonome de femmes, de masse et sur des bases de classe. Pourtant il n’est pas infranchissable. Déjà des expériences le montrent : la création au Mexique d’un « front » regroupant à la fois les secteurs féminins de certains syndicats, les « comités féminins d’appui aux luttes des électriciens » (très proches dans leurs positions des « comités de amas de casa » bolivien), et des groupes féministes a permis malgré les divergences, un échange d’expériences et d’idées qui ouvrent la voie* à des actions communes. Et il est possible qu’à court terme des organisations de femmes paysannes participent au « front ».
En Amérique Latine aussi, la lutte des femmes devient dans la réalité une composante essentielle de la lutte des classes. Dans ce bastion du machisme, les femmes dépossédées de leur destin, sont en train d’apprendre à le conquérir.
Notes
- Mai 1978 H. N.