La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

L'école sexiste

Cahiers du féminisme, n° 6, octobre - novembre 1978 · p. 3-7 · 4 137 mots

« Vous vous réveillez fille ou garçon »

Ces textes ont été recueillis par le Groupe Femmes enseignantes de Caen. Ils témoignent de façon saisissante de la force avec laquelle la répartition des rôles hommes /femmes s'imposent à de tous jeune adolescents. Ils illustrent aussi à quel point la féminité est ressentie avec violence et angoisse comme un handicap majeur, un étouffement de la vie même.

Analyse de textes delèves de 11 à 15 ans qui avaient à traiter le sujet de rédaction suivant .-Un jour vous vous réveillez fille, si vous éiez garçon, garçon, si vous étiez fille. Racontez votre première journée.

I. Réactions immédiates des garçons et des filles

A. La réponse est unanime chez les garçons : c’est un désastre de devenir fille, que le premier sentiment soit la gêne, la honte ou le déshonneur

-« Je rougis, gêné. J’avais de petites nattes, une jupe et un chemisier »

-« Pendant un an, je n’osais plus aller à l’école ».

-« Ma mère me réinscrit. Elle fit croire que j’avais été tué dans un accident ».

-« Le seul moyen : il fallait déménager, aller dans une ville que l’on ne connaissait pas ».

-« Mon père crut tomber fou ».

Textes d’élèves de 12 ans.

-« Les regards me pénétraient, ils me faisaient mal, ils m’épiaient, ils me réduisaient à néant... Mes frères n’étaient plus que des yeux malfaisants et traitres... J’avais honte ». (15 ans).

B. Pour la majorité des filles, c’est le bonheur

-« Si je redevenais fille, je crois que je serai malheureux ».

-« Maintenant je me suis bien adaptée à cette nouvelle vie qui m’est assez agréable. La seule crainte présente en moi est donc celle de redevenir fille, car je crois que ma vie de garçon me plaît plus que ma condition féminine ».

-« J’aurais dû me tourmenter, me désespérerà la vue que j’étais devenue un garçon : mais pas du tout ; je n’étais pas ennuyée. J’étais tout simplement heureuse ».

Textes de filles de 12-1 3 ans

II. Nouvelle répartition des rôles

A. Les tâches ménagères

Problème apparemment crucial, car il est évoqué dans toutes les copies, comme nouvelle charge à assumer, par les garçons: comme travail appartenant au passé et libérant de l’espace et du temps, par les filles.

-« Etre fille cela ne me plairait pas, car faire la vaisselle, la cuisine ou le métier de secrétaire ne me plaît pas ».

-« Je me voyais devenir l’esclave de mes frères. C’était normal que ce soit moi qui aide ma mère dans ses tâches de mère au foyer, que ce soit moi la petite fille studieuse qui apporte les bonnes notes à la maison ».

Textes de deux garçons de 13 et 14 ans.

-« Heureuse avec un marteau en main, mes poings pour me bagarrer, je me demande comment j’ai pu vivre avant, sans espace ».

-« Grâce à cette formidable transformation tout allait changer. Je n’éplucherai plus de Légumes, je n’allais plus m’occuper de la maison. Je serai enfin libre ».

Textes de filles de 1 1 ans.

-« J’enfourchais la moto de mon frère et m’éloignais bien vite. Enfin j’étais libre. Plus de vaisselle, plus de ménage, plus rien, plus personne. Rien que moi et ma machine ». (15 ans).

B. Nouveaux rapports entre eux à l’école et à l’extérieur

Les garçons se sentent menacés et limités dans leurs désirs. Quant aux filles, la plupart d’entre elles reproduit les stéréotypes de la violence et la drague. Elles prennent leur revanche !

-« Je ne pourrai pas aller travailler à Paris plus tard, car dans la capitale, les filles sont trop poursuivies par les garçons. Il y en a certains qui violent et d’autres qui tuent ».

-« Les garçons me font la cour, et je me rends compte que c’est gênant ».

-« Je choisis de faire du Karaté. Pourquoi ? C’était pour moi un moyen de me défendre contre tous les garçons qui m’embêtaient à l’école ».

Textes de garçons de 11-13 ans.

L'ECOLE SEXISTE

-« Pendant la récréation, je me bats devant tout le monde pour prouver que je suis le plus fort, avec une force inimaginable inconnue de moi, que je n’avais eu ni l’occasion ni l’envie d’exercer : j’attrape le plus costaud de la classe, et je l’abats sur le bitume. Quand j’attrape une fille par les cheveux, je la traîne devant mes camarades les plus chers ! Mon comportement est celui d’un paon qui fait la roue ».

-« La joie de ma vie : pouvoir être égale à ces êtres qui avaient l’air si favorisés à mes yeux, pouvoir hausser la voix sans être regardée. Enfin j’étais des leurs. Je ne baisserai plus jamais les yeux devant un garçon. Je ne serai plus jamais inférieure à eux ».

Textes de filles de 11-12 ans.

-« Je vais pouvoir aller draguer Virginie pour la faire souffrir ». (14 ans).

C. Nouveaux rapports avec les parents et les professeurs (Je sont les filles surtout qui notent des changements à cet égard. Les garçons en semblent moins préocupés.

-« Mon père s’intéresse beaucoup plus à moi, m’emmène avec lui bricoler ».

-« En classe, j’essaie de me rendre intéressant pour plaire aux filles. Je réponds le plus vite possible et après chaque bonne réponse, je regarde autour de moi d’un air satisfait. J’essaie de me faire remarquer auprès des professeurs, en leur dévoilant mes qualités de Don Juan.

Textes de filles de 1 1 ans.

-« Mes rapports avec mes parents deviennent plus sérieux et très compliqués ».

Texte d’un garçon de 1 1 ans.

III. Être femme ou être homme

quest-ce que ça représente ?

A. Le corps

Pour les filles, le corps masculin c’est la force et la violence. Pour les garçons, avoir un corps de femme c’est la défaite, le ridicule, le grotesque, à tel point que dans la plupart des textes, il y a une impossibilité de se « voir » en fille. Çette impossibilité rejoint sans doute les réactions de refus que certaines enseignantes ont notées, après avoir donné ce sujet de rédaction.

-« Je sentais en moi une froideur, puis je me métamorphosais en homme. Je me levais. J’avais grandi de 50 cm. Mes pieds plus grands. Mes yeux, de vrais boulets de canon. Puis à la' place de mes biceps, de gros ballons bien renforcés. Ma force n’était plus la même, je ne la reconnaissais plus. En me regardant dans la glace, je me voyais soulevant 50 kgs, parcourant des kms de route ».

Texte d’une fille de 14 ans.

-« Oh ! horreur et désespoir ! moi, une fille, jamais ! Il fallait pourtant l’admettre : j’étais une fille... Je m’habillais, je me sentais tout drôle, ridicule, j’avais de la poitrine ».

-« Je me demandais si je ressemblais à un monstre ou à Dracula ou à Frankestein. Lorsqu ’enfin j’osais regarder dans la glace, je vis une chose si terrible que je me demandais si la glace n’était pas faussée. Vous ne me croiriez pas, mais j’étais devenu une fille, aussi bizarre que cela puisse paraître. J’avais de petites couettes, des dents en avant et des yeux ronds comme une bille de billard ».

Textes de garçons de 12 ans.

Les filles ne parlent jamais de la transformation de leur sexe. Les garçons en parlent plus volontiers comme ces deux élèves de 14 ans. Dans tous les cas, le sexe de la femme, c’est le « rien » à voir :

-« C’est par un beau matin Je ne sentais plus rien

Et je ne compris pas

Ce qui m’arrivait là

Je me dit

Quest-ce que ceci

Qu’est-ce que cela

Je n’ai plus rien ici

Et plus rien là

Avant ici j’avais un zizi

Maintenant je n’ai plus que du poil roussi

Et par ce même matin

Je rencontrai Julien

Salut Julien ! Regarde mes beaux seins

Il me dit : « Regarde les miens

Ils sont plus gros que les tiens ».

Je dis : « On va voir Juliette Pour nous faire voir ses roupettes ».

On arrivait chez Juliette

On constatait la défaite

Chez toutes les filles du quartier ».

Texte de filles de 14 et 15 ans.

B. Les rapports aux droits et au pouvoir

/. Les garçons.

Devenir femme, c’est perdre son autorité dans la société. Mais plus encore, c’est la mort, c’est ne plus exister en tant qu’être humain :

-« J’étais une fille, je n’avais plus d’autorité ».

-« On me met sur le brancard et on me couvre d’un drap comme un mort. Ça y est, je suis à l’abri des regards... On en conclut que c’est une insuffisance des cellules et que, au lieu de mourir, j’ai tout simplement changé de sexe ». (garçon de 14 ans).

D’ailleurs les femmes ne font pas partie du genre humain et de la civilisation. Elles sont rejetées dans une nature innocente et pure : des « sauvages »... Ainsi peut être interprétée la suite du texte de ce même garçon. « La maladie se généralisa et l’on ne trouva bientôt plus d’hommes sur terre. La race humaine s’éteignit peu à peu. Les vestiges de civilisations disparurent pour laisser place à une végétation luxuriante que ne ternit aucun nuage de fumée toxique ».

II Les filles.

Devenir homme, c’est avoir plus de liberté et

L'ECOLE SEXISTE d’assurance : leur corps leur appartient, ils ont « tous les droits » :

Textes de filles de 14 et 15 ans :

-« Je me sens plus à l’aise, plus décontractée. C’est drôle, mais je n’ai plus peur de marcher dans la nuit, je ne crains plus d’être suivie ».

-« Je m’apprêtais à danser avec Jacqueline quand Pierre lui dit : « Tu danses ? » -« Je m’excuse, mais je suis prise ». Il répéta : « Tu danses ? » Je repris sur un ton agacé : « Ecoute, Pierre, tu ne vois pas qu’elle danse avec moi ? »

-« Toi, je ne t’ai pas parlé. » Je pris Jacqueline par le bras et l’entrainai pour danser, lorsque Pierre lui prit l’autre bras et tira si fort qu’elle alla se cogner contre lui. « Laisse-la tranquille ! » lui dis-je.

« Tu veux te battre, petit ? » me dit-il en remontant les manches de sa chemise.

Je me réveillais en sursaut. Ma mère était à côté de moi. Elle me dit : « Ce n’est rien. Tu as fait un cauchemard. Je racontais ce qui s’était passé. Et je lui dis : « Les garçons ont tous les droits ». Elle ne me répondit pas ».

Enfin, devenir homme, c’est enfreindre, si on le désire, les interdits.

Texte d’une fille de 14 ans : « J’avais des envies incontrôlables de tous casser, de tous détruire, de crier, de protester, de vomir cette sale société d’hypocrites et de dictateurs. »... « J’avais envie de faire tout ce qui est interdit comme pisser sur les vitrines èt tous les désirs que j’avais étant fille et que je ne pouvais réaliser car j’étais du sexe « faible » et que je devais être polie, coquette et faire le ménage pour l’homme. »

Comment l’enseignement s’ouvrit aux filles

Ce livre épais retrace la naissance et l’application de la loi qui

Les débats de la loi C. Sée

inaugura l’enseignement secondaire des filles : la loi Camille Sée A. Les républicains laïques du 21 décembre 1880. Cette étude est riche d’une foule de ren -çamWe Sée est un des leurs ; et Geignements sur les débuts de l’institution, et offre une série de ce sont eux quoique de façon inéga perspectives pour d’éventuelles recherches autour de ces pionnières, ie qui vont défendre le projet de loi.

professeurs et élèves. Mais attention! Leurs préoccupa-

A. Les républicains laïques

L'ECOLE SEXISTE tions n'ont rien de féministes. Au contraire I F. Mayeur souligne que « la démarche qui créée renseignement secondaire des jeunes filles subordonne finalement la femme à l'homme et à un idéal qui semble les transcender tous les deux : la famille. » En effet, on instruit la femme, non pas pour elle-même, mais « pour » le mari avec qui elle vit quotidiennement et pour l'enfant dont elle a la charge ; et d'autre part pour l'arracher aux griffes de l'Eglise.

Voici un discours de Jules Ferry, prononcé en 1870, qui regroupe clairement les deux thèmes.

« L'égalité d'éducation, c'est l'unité reconstituée de la famille.... Il y a aujourd'hui une barrière entre la femme et l'homme, entre l'épouse et le mari, ce qui fait que beaucoup de mariages, harmonieux en apparence, recouvrent les plus profondes différences d'opinions, de goûts, de sentiments ; mais alors, ce n'est plus un vrai mariage, car le vrai mariage, Messieurs, c'est le mariage des âmes. Eh bien, dites moi s'il est fréquent ce mariage des âmes ?

Aujourd'hui il y a une lutte sourde mais persistante, entre la société d'autrefois, l'Ancien régime avec son édifice de regrets, de croyances et d'institutions qui n'accepte pas la démocratie moderne, et la société qui procède de la Révolution française ; il y a parmi -nous un ancien régime toujours persistant, et quand cette lutte intime sera finie, la lutte politique sera terminée du même coup. Or, dans ce combat, la femme ne peut être neutre ; les optimistes, qui ne veulent pas avoir le fond des choses, peuvent se figurer que le rôle de la femme est nul ; qu'elle ne prend pas part à la bataille, mais ils ne s'aperçoivent pas du secret et persistant appui qu'elle apporte à cette société qui s'en va et que nous voulons chasser sans retour. Les évêques le savent bien : celui qui tient la femme, celui-là tient tout, d'abord parce qu'il tient l'enfant, ensuite parce qu'il tient le mari ; non point peut-être le mari jeune, emporté par l'orage des passions, mais le mari fatigué ou déçu par la vie (nombreux applaudissements).

C'est pour cela que l'Eglise veut retenir la femme, et c'est aussi pour cela qu'il faut que la démocratie la lui enlève : il faut choisir, citoyens : il faut que la femme appartienne à la science ou qu'elle appartienne à l'Eglise (applaudissements répétés). »

Cependant il n'est pas moins vrai que cette loi permet à des milliers de filles de recevoir une instruction qui leur offre une ouverture d'esprit et l'acquisition de connaissances dont elles pourront tirer profit pour elles-mêmes ultérieurement

C'est cette contradiction, riche en développements qui est à la naissance même de la loi.

B. Les cléricaux

La droite catholique est opposée à l'ouverture d'établissements secondaires pour les filles. Parmi ses arguments, en voici un, moral et politique, expliqué par F. Mayeur : « ... Faute de la clientèle espérée (c'est-à-dire la bonne bourgeoisie), les nouveaux établissements recruteraient dans les « nouvelles couches de la société ». On éveillerait ainsi des espérances qu'on ne serait pas en mesure de satisfaire, et il se formerait « une immense catégorie de déclassées ». L'institution des bourses n'aurait pas d'autre résultats... Dans ces conditions, ce qui convient à la jeune fille du peuple, celle que prétendraient recruter les bourses, c'est un enseignement professionnel. L'image de la société est donc selon les sexes, dissymétrique. Alors que les garçons, du moins en théorie, ont les moyens de s'élever dans la hiérarchie sociale par l'accès aux grandes écoles, s'ils en sont capables, aidés par les bourses dont la majorité admet facilement le principe, les filles restent vouées à la condition que leur a faite leur naissance : à la relative mobilité masculine d'une société qui se veut démocratique répond la fixité féminine. La justification la plus claire de cette situation a été donnée par Jules Simon : « Proportionnez l'éducation de chaque enfant à sa destinée probable Les filles déclassées sont plus à plaindre que les .garçons déclassés, l'homme a moins de facilité pour se perfectionner quand il monte ; il souffre moins et court moins de risques quand il est forcé de descendre. » ... Par les femmes se trouvent assurée la stabilité sociale que l'ascension de quelques hommes ne suffirait pas à com

C. Les féministes

Selon F. Mayeur, les féministes ont pris peu de part, surtout au début, à la popularisation de la loi Camille Sée. La loi n'est pas née de leurs revendications, qui, à-cette époque, ne portaient pas sur l'instruction, mais sur beaucoup plus sur les droits civils et politiques. D'ailleurs le souvenir des « excès »

des féministes de 1789 et des saint-simoniennes n'aurait fait que nuire à la loi. Laissons à F. Mayeur la responsabilité de jugement des féministes.

Toutefois, il est vrai qu'il y a eu un désintérêt des féministes pour ces questions. Pourquoi ? Sans doute parce que la plupart d'entre elles, issues de la classe bourgeoise, n'a pas besoin d'instruction et/ou considère que son libre accès pour les filles ne constituerait un pas vers l'égalité des hommes et des femmes qu'à très longue échéance. Aussi préfèrent-elles se battre pour des enjeux immédiats comme le droit de vote.

L’application de la loi

A. Les programmes

Le projet de loi Caille Sée est basée sur l'idée d'un enseignement secondaire féminin spécifique par rapport à celui des garçons. Il est fondé sur l'opposition de deux définitions de l'Instruction :

— L’enseignement féminin : désinter-ressement, non accès à un diplôme donnant droit à un travail.

— L’enseignement masculin : instruction en vue de l’obtention du bac, premier jalon pour la conquête d’un travail rénumérateur.

On ne prépare donc pas le bac dans ces nouvelles écoles de filles, ce qui donne en principe un climat plus libre, plus détendu que dans les lycées de garçons soumis au bachotage. On note effectivement des innovations pédagogiques en langues et en explications de textes modernes. Mais quelle pauvre conquête en regard de tout ce qui n'est enseigné, ce qui interdit à celles qui le voudraient, de se présenter au bac masculin I

— pas de latin (or cette matière est obligatoire dans les bacs masculins). Cependant on en donnera un léger aperçu dans les dernières années, avant l'assimilation à l'enseignement masculin : « car ce n'est pas une langue morte. Cette langue est encore vivante dans notre société, soit comme mère de la nôtre, soit comme langue de l'église et des inscriptions, soit comme principal objet de l'étude dé la jeunesse masculine ». Les mots soulignés sont significatifs de l'idéologie conservatrice et phallo-centrique de cet énoncé de la « Société pour l'étude des questions de l'enseignement secondaire » (1881).

— peu de mathématique rT/4

L'ECOLE SEXISTE par rapport aux 3/4 des matières littéraires. Cela constitue un deuxième barrage pour les filles qui veulent passer le bac masculin. Les raisons données par les autorités en disent très long sur la façon dont elles envisagent le rôle des femmes dans la société : « Il est inutile et même fâcheux de développer chez les jeunes filles qui sauf de très rares exceptions, n'iront jamais bien loin dans les études de ce genre, n'auraient que faire de cette logique inflexible qui y est nécessaire, et qui serait plutôt nuisible dans la pratique de la vie, où l'on ne parle presque jamais d'idées abstraites et de principes absolus ».

Voilà comment on exclut les filles du domaine intellectuel de l'abstraction et de la logique pour les rejeter dans la « vie », lieu informel, que l'on ne définit pas. Garçon et fille : deux rôles différents, donc deux éducations différentes. L'on voit ici la volonté claire d'écarter les filles des matières scientifiques, volonté non exprimée aussi crûment de nos jours, mais qui est intériorisée par les filles elles-mêmes, dans leur tendance à s'orienter davantage vers des études littéraires.

Pas de philosophie mais de la morale

Comme pour les mathématiques, on assiste au rejet de l'univers logique. Sinon, dit Jules Simon, « on en fera des ergoteuses, • des discuteuses, des femmes ingouvernables ».

— Pour la même raison, dans les matières littéraires : peu de rédac lions où les filles pourraient s'exprimer, écrire elles-mêmes.

peu ou pas de gymnastique Aucun travail sur le corps.

En revanche des activités spécifiques commes les travaux d'aiguille et l'économie domestique. Mais faute de crédits, ces activités seront de plus en plus confiées aux familles.

B. Une nouvelle catégorie de fonctionnaires

Quant aux professeurs femmes, elles semblent être soumises aussi au système « deux poids deux mesures ». En effet, elles ne sont absolument pas guidées ou sérieusement formées dans leurs débuts. De même que les filles n'ont pas besoin de formation aussi poussée que celle des garçons, de même que les professeurs femmes ne sont pas jugées sur leur éventuelle compétence professionnelle, mais plutôt sur leur personnalité », leur moralité, voire leur aspect extérieur. F. Mayeur note que « toute la personnalité du professeur est impliquée dans l’enseignement secondaire féminin, elle est appelée toute entière à un dévouement presque religieux à l’œuvre d’éducation. »

L'isolement et un ennui profond, surtout en province, telle est la vie de ces femmes issues de classes moyennes, pour qui l'enseignement est souvent, d'abord, un moyen de gagner sa vie. L'opinion publique regarde d'un mauvais œil ces femmes seules, et les oblige à trouver un logement dans une famille, ou à habiter chez leurs parents, au risque de devenir d'éternelles mineures. Voici des rapports de directrices significatifs à cet égard : « Melle B. doit peut-être à son éducation parisienne une plus grande liberté, mais sa moralité ne laisse rien à désirer. Habite seule un petit appartement garni... »

« Melle P. remplit parfaitement ses fonctions ; sa tenue est excellente. Vit avec sa famille...

« Melle S. personne très sérieuse à laquelle on peut reprocher qu'un manque d'ordre sur sa personne. Habite le collège ».

Ainsi donc celles qui s’écartent de la règle sont vite rappelées à l’ordre : « Il serait regrettable, écrit un inspecteur de dessin en 1914, que quelques folles échappées de la coiffure de Mlle J. nuisent à la valeur de ses leçons, d’autant que je l’ai mis en garde contre certains reproches et qu’elle promis de surveiller, davantage, la correction de sa toilette. »

De plus elles subissent une discrimination scandaleuse par rapport au salaire de leurs collègues masculins. Par ailleurs, elles doivent davantage d'heures qu'eux. Enfin, elles sont soumises à l'odieux système des congés de maladie : avant 1914 pour un homme professeur, le congé de maladie est de un an avec plein traitement. En 1914, pour une femme professeur, le congé maladie est de 1 mois seulement et elle doit payer sa suppléante !!1

N'oublions pas non plus que les femmes de cette époque n'ont pas encore le droit de vote. Aussi les femmes professeurs n’apparaissent dans le syndicalisme enseignant qu' assez tard. Cependant dès la fin du 19* siècle, après les premières années d'enthousiasme sacerdotal, elles ont « un sentiment diffus d'humiliation » et vont petit à petit poser des revendications :

— horaires et salaires égaux aux hommes.

— une meilleure préparation à leur profession.

Cette dernière revendication ira rejoindre celles qui demandent une assimiliation de l'enseignement féminin secondaire à l'enseignement secondaire masculin.

Vers l'assimilation à renseignement secondaire masculin

Dans la lettre, la loi Camille Sée était faite pour permettre aux filles de la bonne bourgeoisie d'accéder à l'enseignement secondaire. Mais en réalité, celle-ci continuait de les renvoyer dans les établissements catholiques. Il ne fallait pas laisser se vider les nouvelles écoles. Donc on y accepta les filles de la petite et de la moyenne bourgeoisie.

Mais ces classes moyennes n'ont que faire d'un enseignement désin-terressé. Leurs filles ont besoin d'un diplôme qui leur donne accès à un travail. Peu à peu aussi se fait jour l'idée que la destination des filles n'est pas toujours et seulement le mariage. Parallèlement, de la part des'professeurs femmes se fait une prise de conscience de l'inégalité de leurs conditions de travail et de salaire par rapport à ceux des hommes leurs collègues masculins ; en plus de cette prise de conscience, il y a maintenant la volonté de lutter pour détruire l'inégalité. Ces trois facteurs conduisent en 1924 à la réforme de Léon Bérard, qui pose le principe de l' indentification de l'enseignement secondaire féminin à l'enseignement secondaire masculin, et par conséquence à celui de l'in-dentification des personnels féminins et masculins.

Cependant selon F. Mayeur, l’identification demeure imparfaite, d'abord à cause des retards de l'application de la réforme, dus à des résistances financières et surtout idéologiques. Et puis, il restera longtemps dans les lycées de filles (malgré l'institution du bac et l’identité des programmes féminins et masculins), ce fameux « esprit » des écoles secondaires de filles, fait de la morale et d'absence d'ouverture au monde eextérieur : lycées-couvents où régnaient l'ordre et la discipline, qui voulaient éduquer autant qu'instruire, et qui, tout récemment encore, préparaient presque exclusivement à des bacs littéraires.

Notes

  1. Notes de lecture sur la thèse de Françoise Mayeur : «L'enseignement secondaire des jeunes filles sous la 3ème république»
  2. M. S. (Groupe femxes enseignantes de Caen).

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