Cinéma d’elles
14e festival international de Créteil ün miroir de notre temps eomme ce festival a dépassé depuis longtemps l’âge de raison, le risque croît, année après année, d’une monotonie née d’une trop grande familiarité avec les lieux, les visages, les thèmes abordés. Seules d’imperceptibles rides différencieraient cette édition-là du festival des précédentes ? Non. Par le fait que les lieux soient balisés, que les principales animatrices aient accumulé une expérience considérable, que les visiteuses puissent, d’une fois sur l’autre, se reconnaître, par ce côté “déjà vu”, le festival gagne une fonction, celle des “retrouvailles” attendues : on n’est pas lasse. En fait, la surprise, l’étonnement, l’émotion furent au rendez-vous. Surprise de la rencontre avec des jeunes réalisatrices, étonnement face à la modernité d’une Germaine Dulac, émotion parfois. Il faudrait dire chaque film, ses scènes fortes, leur musique : l’entreprise est hors de portée ici.
Ce festival pose une autre question, hors du champ spécifiquement cinématographique, la question féministe. Parce que c’est un festival de films de femmes, que les femmes sont les principales spectatrices, qu’elles sont de plus les sujets majoritaires des films, donc les actrices les plus nombreuses. De fait, bien des féministes se retrouvent là-bas. Et pourtant, elles n’y sont pas attendues : si le Festival était au début un peu en “résonance avec les mouvements féministes ”, Jackie Buet -responsable du Festival depuis quatorze ans -s’attache aujourd’hui “à ne pas en faire un ghetto ” (Journal de la Maison des Arts de Créteil n° 6, avril-mai 1992). Refus de résonance, déraisonnable abandon ? Pas sûr quand J. Buet ajoute : “Il faut bien comprendre qu ’on défend moins les femmes que le cinéma. ” Et de se féliciter d’une fréquentation moins exclusivement féminine des salles, de 90 % au début à 70 % maintenant. Trop de femmes passe mal ? Le féminisme dépassé ? Voici, en écho, des fragments issus du Festival.
“Le cinéma a besoin d’auteurs, de réalisateurs, de créateurs, mais il a surtout besoin d’audace et d’imagination. Les femmes sont au premier plan de cette lutte pour une survie, parce que depuis longtemps elles ont été habituées à se battre pour imposer leur place dans la famille, dans la vie professionnelle, artistique, dans l’histoire. Elles ont par l’histoire et par nature une énergie extraordinaire poussée vers l ’avenir. ” (Patricia Bar-don, réalisatrice de l’Homme imaginé, in Quat ’Pages, suppl. au n° 144.)
Cette année, une section était également consacrée aux réalisatrices européennes, qui se voulait “à l’image de l’Europe, en pleine mutation” : “Il semble que, dans l’Europe actuelle, toute espérance idéologique soit perdue, et que règne une seule obsession : l’économie. (...) Autre différence énorme [avec les périodes précédentes] : la domination au niveau mondial d’un pays -les Etats-Unis -, et ce sous de multiples aspects : idéologique, tout d’abord, avec le libéralisme affairiste. (...) Au concept de l ’artiste créateur et de l 'œuvre personnelle se substitue la notion de produit et de consommation. Les Etats-Unis sont relayés par la puissance financière des sociétés japonaises. (...) Ces facteurs touchent déjà l’Europe occidentale. Avec la dislocation du bloc de l ’Est, le flux américano-japonais s ’est accru et risque de s ’amplifier encore. (...) Si le nombre de films produits diminue dans la plupart des nations europénnes, les femmes sont les premières à en pâtir. ” (Extraits du catalogue du Festival.)
Autre réalisatrice présente à Créteil, avec De sable et de sang, Jeanne Labrune parle, dans le catalogue du Festival, de son itinéraire de cinéaste et de ses engagements : “Dire que l’on est féministe actuellement est suspect comme une chose passée de mode. Je continue de dire obstinément que je suis féministe et d’agir en conséquence. (...) Je suis féministe mais je ne pense pas qu ’il y ait une spécificité de la création féminine. (...) S’il y a me spécificité féminine dans une œuvre, elle est plus la marque d’une limite, d’une aliénation de son auteur que de son accomplissement. La création est une recherche de l’épure et de l’accès au discours le plus universel possible. Ce n ’est pas la recherche de la singularité, ni en tant que personne, ni en tant que sexe. Je suis féministe parce que les limites des hommes, la marque de leur aliénation à leur propre sexe font figure de valeur dans les sociétés, et que ces valeurs nées de l’aliénation masculine sont aliénantes pour tous et toutes. Je ne suis pas féministe pour substituer la sottise aliénante des femmes à la sottise aliénante des hommes, ni pour partager la sottise moitié-moitié. (...)
“Les lieux féministes sont là pour cela, pour maintenir cette conscience, ces échanges d’expériences entre personnes de pays différents, de cultures, de richesses, de races différentes, pour maintenir les échanges, la solidarité, pour éviter l ’enfermement dans de minables privilèges, l’étroitesse d’esprit, les conservatismes sordides. Etre féministe, pour moi, ce n’est pas constituer un ghetto, mais c ’est ajouter un axe de réflexion, un angle d ’analyse, et contribuer à lutter contre la bêtise. Lutter contre la bêtise, c ’est avant tout regarder la sienne de très près et c ’est cela créer, c ’est faire un retour sur soi pour donner quelque chose aux autres. ”
Le Festival de Créteil, ou le paradoxe d’un lieu qui ne revendique pas cette identité.
Isabelle Forest