VEcharde chronique d’une mémoire d’Algérie de Michèle Villanueva e livre de Michèle Villanueva est exceptionnel. Ecrit par une Pied-Noire ayant milité pour l’indépendance de l’Algérie, l’Echarde est bien autre chose qu’un témoignage autobiographique sur les événements sanglants qui s’y sont déroulés il y a une trentaine d’années. Récit de la révolte d’une femme contre les siens, ce livre mérite de figurer parmi les plus beaux ouvrages révolutionnaires de notre siècle.
L’histoire personnelle de Michèle Villanueva n’est pas banale. Née à Oran dans une famille pauvre, d’origine espagnole, elle grandit dans une Algérie sensuelle mais étouffante. Les filles sont particulièrement surveillées dans une société cloisonnée où l’on vit avant tout au sein de sa communauté (française, espagnole, juive, arabe). En bonne Pied-Noire, Michèle épouse d’abord le sentiment “Algérie française” au début de la guerre. A partir de 1957, après un bac qui a fait la fierté de son entourage, ses études en France et ses contacts avec l’UNEF lui ouvrent peu à peu les yeux. Elle rejoint des milieux proches du FLN mais se maintient à distance tant des “libéraux” que du Parti communiste, dont elle dénonce la politique ambiguë et hypocrite.
Sa famille, restée en Algérie, ne lui pardonne pas sa prise de conscience et la rejette. Sur l’insistance du FLN, après avoir épousé un enseignant engagé comme elle dans le combat contre le colonialisme et eu un enfant, elle revient pourtant à Oran en 1961 où son mari a été nommé. Le récit prend alors une tournure dramatique dans la description de la violence terrifiante de l’OAS, qui assassine quotidiennement des Algériens et des Européens opposés à sa politique. Repérée, menacée de mort, elle parvient à fuir en catastrophe l’Algérie avec son mari et son bébé au printemps 1962, avant de la retrouver, après l’indépendance, à l’automne. Devenue professeure d’histoire h Oran, elle s’engage avec passion dans la construction d’une société socialiste qui doit permettre d’émanciper les femmes. Elle se heurte alors au poids de la bureaucratie du FLN et aux valeurs traditionnelles de la société musulmane. Le coup d’Etat de Boumedienne, en juin 1965, la chasse d’un pays qu’elle croyait devenu sien.
L’un des mérites du livre de Michèle Villanueva, c’est de nous retracer sa révolte contre elle-même, sa famille et la société en guerre avec sensibilité et lucidité, sans jamais donner des leçons. On n’a jamais montré avec autant de finesse la complexité du monde pied-noir, cercle exubérant de vie qui bascule peu à peu dans la haine et la folie meurtrière. On ne peut qu’être frappé, en lisant l’Echarde, par la qualité d’une écriture chamelle qui mêle avec bonheur récit autobiographique et récit des événements historiques, dimension intuitive et analyse politique. L’émotion prend à la gorge devant tant de pages magnifiques...
L’intérêt du livre ne réside cependant pas seulement dans le récit d’un choix que bien peu de Pieds-Noirs, au péril de leur vie, ont su faire, ni dans la description hallucinante de la violence à Oran, entièrement contrôlée par l’OAS. C’est aussi de dénoncer l’oppression de la femme, éternelle mineure, tant en France qu’en Algérie. La dénonciation de la haine, de la violence et de l’oppression n’entraîne pourtant pas chez elle une violence destructrice. L’amour de la terre algérienne et de ses habitants génère l’amour de l’humanité et le désir de transformer ce monde.
Certains reprocheront peut-être à l’Echarde d’être le fruit d’une mémoire recomposée. Le récit de Michèle Villanueva s’appuie quelquefois sur des extraits de presse. Il s’enrichit aussi de descriptions d’événements vécus (le 17 octobre 1961) et de commentaires politiques. Ces éléments sont cependant indispensables pour saisir l’évolution de la situation et des mentalités. Et ils demeurent périphériques. Au centre, reste le combat d’une femme qui se libère peu à peu. Qui n’a pas vécu le drame algérien ne peut imaginer combien la mémoire, même trente ans après, reste vive, comme une écharde, justement.
Ce n’est pas seulement la richesse du témoignagne de Michèle Villanueva qui doit conduire à lire l’Echarde. Trente ans après, les convictions de l’auteure restent intactes, malgré l’échec de la révolution algérienne. Lire cette Chronique d’une mémoire d’Algérie, c’est trouver de nouvelles forces dans notre combat pour un monde débarrassé de toute oppression.
Jean-Marie Jacono
* Editions Maurice Nadeau, 1992, 341 pages, 140 F.
Notes
- * Editions Maurice Nadeau, 1992, 341 pages, 140 F.