Editorial
L’Europe sous régime libéral aastricht. Le nom de cette ville hollandaise où d’Artagnan mourut d’un coup d’arquebuse, dans les temps où Louis XIV s’essayait déjà à bâtir l’Europe, passe désormais pour l’horizon indépassable de la politique. Couronnement de l’œuvre mitterran-dienne -c’est le président de la République qui le dit -, promue grand dessein national, l’Europe guérit de la guerre, du chômage, de la misère et même du désabusement en politique. En face, les anti-Maastricht, de Ph. Séguin à J.-P. Chevènement, pleurent la dilution de l’identité française dans une entité “germanisée”. Le débat parlementaire a eu, au moins, un résultat concret : celui de ranimer -faiblement -un gouvernement socialiste moribond, qui non seulement gère l’économie comme la droite mais, comme elle, ploie sous les scandales et la corruption.
Maastricht, toutefois, ne se résume pas aux roueries d’un vétéran de la IVe République pour ridiculiser un Chirac. Il s’agit bien d’une étape importante dans l’intégration européenne, et cela dans deux domaines. Le traité de l’Union politique tente de jeter les bases d’une politique étrangère commune succédant au processus actuel de “coopération” et incluant la défense. L’objectif avoué mais inégalement partagé par les Douze est une volonté contrôlée et limitée d’émancipation du grand frère américain, devenu moins utile depuis l’effondrement de l’URSS, peu fiable et coûteux (c’est l’Allemagne, notamment, et non les Etats-Unis, qui a payé l’armada victorieuse du Golfe). Les intérêts divergents des Douze comme leur prestation ratée en Yougoslavie soulignent les limites de l’entreprise.
Le traité sur l’Union économique et monétaire (UEM), qui prévoit à terme l’institution d’une monnaie unique, l’ECU, remet en cause toute possibilité pour un pays de se doter d’une politique économique autonome. En effet, la politique monétaire, instrument déterminant de la politique économique, sera désormais décidée par une banque centrale européenne qui sera, conformément au modèle allemand, “indépendante”. Composée de financiers et de hauts fonctionnaires pétris d’orthodoxie libérale, elle interviendra pour huiler les rouages d’un marché livré aux grandes entreprises européennes, elles-mêmes d’ailleurs liées aux firmes américaines et japonaises. Tous les pays devront donc s’astreindre à une “discipline” et seront pénalisés (le traité prévoit même un système d’amendes) pour toute incartade. Une incartade, c’est par exemple une politique sociale trop “audacieuse” sous la pression des travailleurs d’un pays, qui entraînerait un déficit budgétaire ou un surcroît d’inflation. Une incartade, ce serait aussi des entraves mises à la concurrence intra-européenne pour conserver l’emploi dans des entreprises ruinées par l’ouverture du grand marché. On a vu récemment la pression communautaire s’exercer en France sur la question du travail de nuit des femmes.
Face à cette construction, faut-il, comme le suggère une coalition hétéroclite séguino-chevènemento-mar-chaisienne, défendre une France protectionniste où le “produisons français” glisse tout naturellement vers le “avec des Français” cher à Le Pen ? Ce combat n’est pas le nôtre. D’abord parce que le nationalisme, même républicain, n’est pas notre tasse de thé. Ensuite, parce qu’il est totalement périmé. L’Europe du capital est faite et T intégration européenne a atteint -depuis longtemps -un point de non-retour. Ne se posent aujourd’hui que deux questions pertinentes : quelles seront les conséquences de Maastricht pour les travailleurs européens ? quels moyens se donnent le mouvement ouvrier et, plus largement, le mouvement social pour construire un rapport de forces à l’échelle européenne ?
Certaines conséquences se dessinent clairement : des restructurations/licenciements dans les anciens secteurs protégés comme les services ; une accentuation de la différenciation entre les deux Europe : celle des pôles technologiques où se concentreront le capital et une classe moyenne prospère, et celle dont l’unique atout est sa main-d’œuvre à bon marché. Peut-être même se dessine-t-il une troisième Europe, celle des vieilles régions industrielles ou des banlieues ghettos, sans aucun “atout”, pour lesquelles un syndrome Los Angeles n’est pas à exclure. Dans tous les cas s’installe une plus grande dépossession du citoyen et du travailleur de la gestion de ses affaires : les gouvernements nationaux s’abriteront derrière la mystérieuse Europe bruxelloise et ses diktats qu’ils auront pourtant contribué à forger ; le patronat fera de même.
Dans ce contexte, le décalage entre une Europe du capital déjà faite et une Europe sociale -au sens du mouvement social -quasi inexistante est dramatique. Il est urgent de mettre en avant des revendications unifiantes pour tout le continent, comme les trente-cinq heures, et de construire d’actives coordinations syndicales. Pour le mouvement des femmes, la situation est la même : une faiblesse organisationnelle quasi générale dans chaque pays ; pas de concertation à l’échelon communautaire. Il y aurait là, pourtant, une tâche impérieuse et urgente.
Oriane Méricourt
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