DOSSIER
Travail de nuit des femmes
Travail du dimanche
Un débat en trompe-l'œil
Illustration : Magritte, “le 16 septembre”.
près avoir été annoncé pour la session de printemps du Parlement, le débat sur le travail de nuit des femmes devrait finalement avoir lieu à l’automne. Quant au débat sur le travail le dimanche, il est régulièrement relancé -et le sera encore sans nul doute -par la politique des grandes surfaces, même si le gouvernement vient d’annoncer sa décision de ne pas bouleverser de fond en comble la législation. De toutes les manières, il paraît qu’il s’agit d’une affaire entendue. Si, demain, le travail de nuit des femmes est banalisé et si le travail du * dimanche se développe, à l’usine comme dans les magasins, ce sera, nous dit-on, le résultat du “progrès” social ; des législations “archaïques” et "hypocrites” auront enfin été balayées grâce aux efforts conjugués d’une ministre du Travail énergique et de chefs d’entreprise “modernes”, soucieux de l’emploi des femmes et des besoins des consommateurs, des consommatrices en particulier. Seuls quelques conservateurs rétrogrades (l’Eglise, des syndicalistes et quelques militant(e)s), attachés à des conceptions “dépasssées”, mèneraient encore un combat d’arrière-garde contre la suppression de l’interdiction du travail de nuit des femmes et pour le maintien du repos le dimanche.
Quitte à passer pour des “baijos”, nous faisons partie de celles, de ceux qui ne se résignent pas aux “joyeux” changements qu’on nous prépare, pour la simple et bonne raison que nous sommes convaincues depuis longtemps que, sous des dehors séduisants, se cache une véritable escroquerie sociale dont
Illustration : Magritte, le 16 septembre
DOSSIER tous les salariés (et pas uniquement les femmes) risquent de faire les frais.
“Procès d’intention”, répondent immédiatement M. Aubry, ministre du Travail, et J. Kas-par, secrétaire général de la CFDT. Personne ne nie que le travail de nuit est nocif pour tous et qu’il doit rester exceptionnel ; mais, là où il est nécessaire, peut-on, en toute justice, en écarter les femmes, sauf à défendre une conception réactionnaire de la femme et du couple, combattue en son temps par les féministes ? D’ailleurs, ajoute-t-on, ce débat est dépassé puisqu’il y a déjà deux millions et demi de salariés qui travaillent plus ou moins régulièrement la nuit, parmi lesquels cinq cent mille femmes dont cent mille infirmières et deux mille cinq cents ouvrières de la métallurgie '. Par ailleurs, tout le monde sait qu’il n’y a pas d’interdiction du travail des femmes dans les services et le commerce, et que diverses exceptions permettent de multiples aménagements. Il ne faudrait pas oublier, non plus, que de nombreuses entreprises, du textile notamment, dans les Vosges, par exemple, ne se privent pas d’employer des ouvrières la nuit, même si c’est illégal. Le réalisme imposerait donc que soit supprimée l’interdiction du travail de nuit pour les femmes, mais en prévoyant des compensations pour tous les salariés et en précisant quelques conditions particulières pour les femmes enceintes. N’est-ce pas, vraiment, le plus raisonnable, surtout si l’on se rappelle que la Cour européenne de justice a signalé et dénoncé l’incompatibilité de la législation française sur le travail de nuit avec la directive européenne de 1976 sur l’égalité professionnelle ? (Voir encadré p. 12.)
Dix ans de régression
A première vue, ce raisonnement présente toutes les apparences du bon sens, et pourtant nous le récusons, avec d’autres, car, à l’évidence, une autre démarche est possible, qu’on oublie, comme par hasard, qui consiste tout simplement à interdire le travail de nuit pour tous, sauf dans les entreprises où il est techniquement indispensable et les secteurs où cela est socialement utile. Or, c’est bien là que le bât blesse, car aucun débat de fond n’a été mené sur le sujet. Qui doit décider, en effet, que le travail de nuit est ici utile et là indispensable ? Patrons et gouvernement font mine de croire qu’il est naturel que cette décision revienne aux chefs d’entreprise, comme si leurs intérêts se confondaient avec l’intérêt général, comme s’ils étaient les mieux placés pour opérer les choix de société !
Ce qui ne fait aucun doute, en tout cas, c’est que, depuis 1982, les gouvernements successifs ont progressivement cédé à toutes les exigences patronales en matière d’aménagement du temps de travail, compétitivité oblige, paraît-il. La caution apportée par certains syndicats à cette régression (voir encadré) ne change rien au fait que les salarié(e)s n’ont jamais été informé(e)s et consulté(e)s sur les enjeux de ces décisions qui, depuis dix ans, font progresser ce qu’on appelle la “flexibilité” du temps de travail :
-1982, ordonnance permettant de décaler de deux heures la plage horaire où le travail de nuit des femmes est interdit ;
-1986, accord entre patronat et certains syndicats autorisant le travail de nuit des femmes dans la métallurgie, moyennant des accords de branches et d’entreprises ;
-et, surtout, en 1987, loi Séguin sur l’aménagement du temps de travail qui, rend possible, dans tous les secteurs et toutes les branches, la suspension de l’interdiction du travail de nuit des femmes après accord de branche étendu et accord d’entreprise, ou même sur simple accord de l’inspecteur du travail. Le travail de nuit est admis " lorsque , en raison de circonstances particulièrement graves, l’intérêt national l’exige” pour “les salariées travaillant en équipes successives ” (travail en continu) 2.
Avec une telle marge d’interprétation, on comprend facilement pourquoi, ces dernières années, le travail de nuit des femmes a connu une telle expansion, dans l’industrie notamment. C’est effectivement “l’intérêt national” qui a été invoqué par la direction de Thomson-CDI de Saint-Egrève, près de Grenoble, en 1986, pour imposer le travail de nuit aux ouvrières qui ont dû s’adapter (mais est-ce possible ?) au rythme du travail en cinq équipes. C’est encore au nom de “l’intérêt national” que l’usine Bull à Angers, après plusieurs mois de bagarre, a fini par obtenir, en 1990, la signature d’un accord prévoyant trois équipes mixtes de 5 h 45 à minuit pour réaliser des... microordinateurs !
Ce n'est pas aux patrons de décider
Si le travail de nuit semble évident dans des secteurs comme la santé, la sécurité (surveillance des centrales nucléaires ou des usines chimiques, par exemple) ou les transports, quel est l’intérêt de produire, la nuit et le week-end, des câbles et des cordons électriques, comme c’est le cas à Eurelectric en Bresse, ou même des serrures de voiture et des freins à main comme à Rockwell, à Saint-Dié, où des hommes et des femmes travaillent toutes les nuits ? On pourrait aussi s’interroger sur la confection des masques de protection respiratoire pour l’industrie chez Giffard, à Saint-Brieuc, où, en septembre dernier, les ouvrières sont passées au travail en 3x6, jusqu’à 1 1 h du soir, ainsi que le samedi. Rien ne légitime, techniquement et socialement, ce type d’organisation du travail ; rien, sinon (c’est du moins l’argument du gouvernement et du patronat) la volonté, paraît-il, de préserver l’emploi féminin en assurant la “compétitivité” des entreprises.
A y regarder de près, la réalité est bien différente. Thomson, par exemple, après avoir exercé un véritable chantage sur les ouvrières, en 1986, a bel et bien licencié du personnel un an plus tard, en 1987 ! Bull, qui a tout fait pour obtenir la signature d’un accord en 1990, prévoit aujourd’hui des licenciements par milliers sans même avoir jamais appliqué cet accord faute d’une clientèle suffisante. A l’époque, pourtant, le seul choix qu’on offrait aux
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femmes, c’était soit le travail de nuit, soit la porte ! Et, après cela, il faudrait croire en la clairvoyance des patrons !
Bien sûr, théoriquement, l’extension du travail de nuit des femmes, le développement du travail en équipes et le week-end, peuvent permettre aux chefs d’entreprise de rentabiliser des investissements très lourds (machines très complexes et très coûteuses), à condition toutefois, il ne faudrait pas l’oublier, que les débouchés augmentent. Or, la faillite des pays de l’Est n’a pas effacé comme par miracle les fluctuations et l’anarchie du marché capitaliste. Dans ces conditions, est-il normal d’admettre que les emplois valsent au gré des retournements de conjoncture et des fantaisies patronales ? En attendant, Peugeot se permet de mettre en place, dans un établissement, la semaine de quatre jours (quatre fois dix heures, une horreur !), de développer le travail le week-end dans un autre et, dans le même temps, d’annoncer des milliers de licenciements dans un troisième !
A VEV, un groupe textile du Nord, menacé de liquidation judiciaire depuis un certain temps, des ouvriers n’ont-ils pas été licenciés pour, presque immédiatement après, être réembauchés comme... intérimaires 3 ?
La nécessité d’imposer des limites humaines à l’exploitation demeure en 1992 (comme en 1892), Europe ou pas.
Où est le choix ?
Un projet de loi dangereux
Les réponses des syndicats
La CGT dénonce cette décision " scandaleuse (...) qui ouvre la voie à une surexploitation accrue des ouvrières des industries où régnent déjà les pires conditions de travail ” et à la “généralisation du travail de nuit à l ’ensemble des salariés ”, “Le patronat peut être satisfait : le gouvernement n utilise pas l’égalité professionnelle pour restreindre l'utilisation du travail de nuit ; au contraire, il en fait une arme qu'il retourne contre tous les salariés, femmes et hommes. " (Libération du 28 février
“La CGT propose la suppression du travail de nuit pour les hommes comme pour les femmes, là où il n 'est pas justifié par de véritables impératifs de vie sociale ou de réelles et indiscutables impossibilités techniques. En outre, dans le cas où il n 'est pas possible de supprimer le travail de nuit (...) les travailleurs doivent exiger les mêmes garanties et contreparties pour les hommes et pour les femmes (réduction particulière et substantielle de la durée du travail sans diminution de salaire (...), etc.). ” (VO n° 2480.)
FO considère que la décision gouvernementale est “une erreur et un non-sens ''. “Non pas que les femmes aient besoin d'une protection particulière, mais on est passé à côté des vrais problèmes ; c 'était l 'occasion de prendre en compte la nocivité du travail de nuit pour les hommes et pour les femmes. ” (Libération du 28 février 1992.)
La CFTC, quant à elle, revendique des “droits particuliers “ pour les femmes "en raison notamment de leur rôle spécifique dans la cellule familiale et du service éminent que la maternité rend à la société “. Ainsi, tout en proposant que “les astreintes de nuit des salariés ” soient diminuées “progressivement” pour tous, la CFTC affirme que " les femmes doivent en être dispensées en priorité, tout particulièrement les ouvrières de l 'industrie dont le travail est par nature dur et pénible " (article de Patrick Charnel, responsable du service juridique confédéral de la CFTC, dans le Monde du 5 février 1992). Et Alain Deleu, secrétaire général de la CFTC, d’ajouter que “les hommes comme les femmes vont y perdre” et de dénoncer "une capitulation sans combat devant les exigences du CNPF et de la technocratie bruxelloise" (Libération du 28 février
Au contraire, la CFDT est favorable à la démarche du gouvernement. Pour J. Kaspar, il s’agit par la levée de l’interdiction du travail de nuit des femmes dans l’industrie d’ “obliger les chefs d'entreprise à négocier toute extension du travail de nuit, pour les hommes comme pour les femmes " et d’ “imposer une obligation de contreparties sous la forme d’une réduction du temps de travail et d'une augmentation des rémunérations". La CFDT “veut également éviter que les femmes, par l'extension du travail de nuit dans certains secteurs de l'industrie, se voient licenciées à cause de l’interdiction actuelle” {Libération du 28 février
Evidemment, on nous rétorquera que, pour le travail de nuit, aujourd’hui (et pourquoi pas demain ?), on fait le plus souvent appel à des femmes volontaires, que ce soit à la Poste, à l’hôpital, à Télic-Alcatel, à Rockwell ou à Eurelectric, et que celles qui acceptent peuvent y trouver leur compte. Pourquoi pas ! Nadine, par exemple, célibataire, la trentaine, qui travaille de nuit à la poste du Louvre (la seule ouverte la nuit) est en effet très satifaite : “Moi, j 'aime voyager. Avec les repos compensateurs, je peux le faire. ” Comme elle récupère bien physiquement en dormant le jour, elle apprécie les compensations du travail de nuit : “On travaille trente-quatre heures. On travaille deux nuits sur quatre et on a deux jours de congés. Avec le jeu des remplacements, on peut avoir une semaine de congé par mois, ce qui n 'est pas possible en travaillant de jour. ” Par ailleurs, on comprend bien que des femmes vivant seules (avec ou sans enfants), dont le salaire de base est faible (le cas pour la plupart des salariées), soient tentées d’arrondir leurs fins de mois par des primes de nuit ou de week-end qui peuvent augmenter leur salaire de plus de 20 %. Lorsqu’on gagne six mille francs nets, c’est effectivement appréciable. Pour certaines de ces volontaires, qui vivent seules avec des enfants, c’est parfois la “solution” qu’elles ont trouvée pour éviter de payer une nourrice ou pour pouvoir être disponibles le jour (mais à quel prix ?) pour les enfants. Le manque de sommeil, dans ce cas, est une constante, avec son cortège de conséquences néfastes pour la santé 4, sans même parler de l’angoisse de laisser le soir les enfants seuls, enfermés dans la maison. Où est le choix dans ce cas ? Tout n’est pas si noir, bien sûr, et il ne faudrait pas oublier la satisfaction de travailler sans avoir en permanence “les petits chefs” sur le dos. C’est un avantage qu’évoquent souvent les femmes (ou les hommes) à propos du travail de nuit.
En tout état de cause, que deviendraient ces maigres “avantages” si, demain, le travail de nuit et le week-end, dans l’industrie, étaient autorisés sans restriction et ainsi se banalisaient ? Ils disparaîtraient, sans aucun doute, quoi qu’en disent J. Kaspar et M. Aubry. La loi
DOSSIER doit prévoir des compensations, nous dit-on. C’est la moindre des choses mais, à ce jour, l’article 4 de l’ avant-projet de loi est rédigé dans les termes les plus flous : “aucun travailleur de nuit (...) ne peut être occupé pendant la période définie (...) sans bénéficier d’une compensation”. Aux syndicats et aux chefs d’entreprise de négocier branche par branche, entreprise par entreprise, et de préciser ce que seront ces compensations (augmentations salariales ou/et baisse du temps de travail). Pas de quoi nous rassurer quand on connaît le rapport de forces actuel entre syndicats et patrons et la pratique courante des sections syndicales, à la base, qui, souvent, signent des accords très contestables (y compris la CGT) avec l’illusion que l’emploi sera ainsi préservé. En la matière, l’article 7 de l’ avant-projet de loi, sous une apparence protectrice, donne toute liberté de licenciement aux patrons : “L ’employeur ne peut prononcer le licenciement du travailleur de nuit inapte au travail de nuit que s ’il justifie soit d ’une faute de l’intéressé, soit de l’impossibilité dans laquelle il se trouve de proposer un emploi (...) soit du refus du salarié d’accepter l’emploi proposé dans ces conditions. ”
Malgré le danger, seule une poignée d’“enragé(e)s” a réagi par la création d’un collectif unitaire, “Le travail de nuit, ça nuit”, qui a déjà à son actif un travail prolongé de sensibilisation et plusieurs initiatives symboliques du style “Une nuit blanche contre les nuits noires” 5. La CGT, en revanche, pourtant radicalement opposée au projet gouvernemental, s’est contentée, pour l’instant, de critiquer par écrit les décisions de Martine Aubry. Mais on attend toujours la grande campagne d’action au niveau national... Peut-être n’est-il pas encore trop tard pour que l’action unitaire s’organise... La réaction des ouvrières de chez Giffard qui, après six mois d’expérience de travail en 3x6, ont constitué une section syndicale et obtenu, sous menace de faire grève, le retour aux 2x8, est encourageante 6. Elle prouve, en tout cas, que la résignation n’est pas générale.
Qui a besoin du travail du dimanche ?
La polémique sur le travail le dimanche ne date pas non plus d’hier. En 1986, déjà, les vendeuses des Galeries Lafayette et d’autres grands magasins avaient protesté et refusé l’ouverture le dimanche, à la veille des fetes de Noël et du jour de l’an. Depuis, ces ouvertures “exceptionnelles” sont habituelles... Au cours des dernières années, le travail le dimanche a considérablement progressé pour les hommes comme pour les femmes. Et, malgré les apparences, ce n’est pas principalement dans le commerce mais dans l’industrie et les services : entretien et maintenance des machines le week-end, emplois de nettoyage dans les bureaux. Dans T agro-alimentaire ou le textile, par exemple, des équipes de suppléance travaillent tout le week-end. Reste que 42,7 % des salariés des commerces de proximité (boulangerie, pâtisserie, alimentation) travaillent le dimanche. En tout, ce sont 20 % des salarié(e)s (près de quatre millions) qui, selon l’INSÈE, travaillent aujourd’hui le dimanche 7.
Sur le fond, le débat sur le travail le dimanche recoupe évidemment celui sur le travail de nuit. Doit-on refuser, sauf exceptions à réglementer strictement (ce qui n’est pas le cas aujourd’hui), d’être à la disposition des patrons vingt-quatre heures sur vingt-quatre, le jour, la nuit, le week-end, le dimanche ? Pour notre part, nous restons convaincues que, même si le principe du volontariat était réellement respecté et les avantages salariaux toujours accordés (ce qui n’est pas le cas aujourd’hui), ce n’est pas sans dommage que l’on perturbe en permanence les rythmes biologiques mais aussi sociaux des individus. A la longue, rien ne peut compenser le stress provoqué par le travail de nuit mais aussi par le travail le dimanche. Pourtant, les arguments avancés par les partisans de l’extension du travail le dimanche, dans le commerce notamment, méritent d’être examinés, d’autant que la place des femmes dans la société est au cœur de la discussion.
DOSSIER
Ce qu’affirme en substance J. Séguela, porte-parole des grandes surfaces (avec d’autres), n’est pas totalement inexact, même si le mensonge ne lui fait pas peur (c’est un publicitaire,
ne l’oublions pas). Les femmes comme les hommes travaillent toute la semaine et il leur est difficile de dégager du temps pour des
Les fausses bonnes raisons de J. Séguela
Louvre non stop
Depuis quinze ans, le bureau de poste du Louvre, à Paris, est le seul en France ouvert la nuit. Nous avons rencontré Nadine, qui a fait le choix de travailler la nuit.
■ Comment s’organisent le travail, les horaires ?
Nadine -Nous sommes un service d’une vingtaine de personnes, dont six femmes. Nous sommes sept aux guichets par nuit, dont trois seulement après minuit.
Nos horaires sont les suivants : 19 h-24 h (petite nuit) et 19 h-7 h du matin (grande nuit), week-end compris. Nous avons une pause de vingt minutes pour le repas. On travaille trente-quatre heures, deux nuits sur quatre et. ensuite, on a deux jours de congés. On peut avoir une semaine de congés par mois avec le jeu des remplacements, ce qui n’est pas possible en travaillant de jour. Nous organisons le travail entre nous ; on peut faire deux petites nuits de suite ou alterner grande nuit/petite nuit. On travaille un samedi après-midi sur deux au lieu de la nuit.
A partir de 22 h, le travail de nuit est payé 6,31 F de plus de l’heure (pour un salaire net compris entre sept et huit mille francs). Les dimanches et jours fériés sont récupérés en jours, ce que l’on appelle les repos compensateurs. Par exemple, si on fait une petite nuit le dimanche soir, on a cinq heures de compensation. De même, on récupère les remplacements des personnes absentes. Sans repos compensateur, personne ne continuerait à travailler la nuit.
■ Pourquoi ce choix de travailler la nuit ?
Nadine -Je suis entrée aux PTT en septembre 1978. J’ai travaillé pendant dix ans de jour, au guichet, mais surtout en service arrière (comptes, tri, services administratifs). J’ai été aussi pendant quatre ou cinq ans au bureau d’ordre. Travailler dans ce genre de service, c’est souvent à vie. J'en avais assez de faire ce travail et j’avais un problème pour me lever le matin. Je suis passée en nuit depuis quatre ans. Je suis toujours au guichet (service financier, service affranchissement). Nous sommes toutes célibataires, avec une moyenne d'âge de trente ans et sans enfant, sauf une, mais ses enfants ne sont pas en bas âge. On se sent plus libres d’aménager notre vie. Une vraie communauté de travail s’est établie entre nous. On fait beaucoup de choses ensemble en dehors du travail (sorties, voyages...).
Nous avons peu de contacts avec les collègues de jour ; on est un peu en décalage par rapport aux autres. Lors des grèves, ce sont les délégués syndicaux qui font le lien entre les équipes.
Moi, j’aime voyager. Avec les repos compensateurs, je peux le faire. Peut-être que le jour où j’aurai moins envie de voyager, je retravaillerai de jour mais, pour l’instant, cela me convient tout à fait.
11 est vrai que le travail de nuit est dur, surtout moralement. Les clients sont plus difficiles. La nuit, il y a beaucoup de monde, surtout le week-end. Le samedi après-midi, on peut avoir jusqu’à deux cents
Par exemple, certains retraits d’argent ne sont pas possibles la nuit car nous ne sommes pas connectés aux centres de chèques ; les clients ne comprennent pas et s’énervent. Leur comportement est plus agressif avec les femmes. Du coup, on s’endurcit nous-mêmes, on devient plus irritables. Les périodes d’échéances d’impôt, par exemple, sont toujours très difficiles ; beaucoup de gens passent au dernier moment, jusqu’à 3 h du matin. 11 nous arrive d’être obligés d’appeler la police en cas d’incident. Physiquement, par contre, je n’ai pas de problème pour dormir la journée. D’autres ont quelque difficulté ; c’est vrai que ce n’esl pas naturel.
Quant aux week-ends, je n’y suis pas spécialement attachée. J’aime autant avoir des jours dans la semaine où je peux aller tranquillement au cinéma ou voir des expositions. Dans le service, on aime bien pouvoir faire toutes ces activités au calme.
De plus, la hiérarchie est moins présente la nuit. Les rapports avec les collègues masculins sont sans problème.
Propos recueillis par Catherine Rosehill achats autres qu’alimentaires. Certains achats (meubles, par exemple) se font en couple, ou en famille élargie. Il faut du temps pour regarder, se décider et acheter. Pourquoi ne pas permettre à ces femmes d’utiliser le dimanche pour réaliser tranquillement ces achats ? Par ailleurs, d’autres achats (disques, livres...) sont de nature différente puisqu’il s’agit de biens “culturels”. On autorise bien, à juste titre, les cinémas, les théâtres et autres activités de loisirs à fonctionner le dimanche. Pourquoi pas Virgin qui vend des disques ? Acheter des livres et des disques est une activité de loisirs aussi valable que les autres... Sauf à donner raison à l’Eglise catholique et à l’extrême droite, pour qui le dimanche doit obligatoirement rester le jour du “Seigneur”, de la méditation loin des “tentations marchandes” et l’occasion de resserrer les liens familiaux, rien ne justifie plus ces restrictions “abusives” qui frappent les grandes surfaces telles Virgin ou Ikéa qui ont récemment été lourdement condamnées par le tribunal de grande instance. Mais Séguela (qui a fait la campagne de publicité de Mitterrand en 1981) prétend également ménager les intérêts des salarié(e)s de ce secteur. L’ouverture des magasins le dimanche serait, d’après lui, susceptible de créer vingt-cinq mille emplois à court terme. Est-ce que cela ne vaut pas la peine d’abandonner une tradition qui date du début du siècle et dont les étudiant(e)s en quête de petits boulots, ou même tous ceux et toutes celles qui “haïssent” les dimanches, se passeraient bien, incontestablement ?
Pour éviter un faux débat, rétablissons quelques faits. Tout d’abord, il faut rappeler que, selon une étude très sérieuse du BIPE et d’un expert de la Banque de France, l’ouverture des magasins le dimanche aurait au mieux “un effet nul, voire négatif sur l’emploi”. Et pour cause, la concurrence des grandes surfaces risquerait d’entraîner la disparition de milliers d’emplois au niveau du petit commerce. De quoi calmer l’enthousiasme des supporters inconditionnels de J. Séguela 8.
Par expérience, nous savons que, du jour où l’ouverture le dimanche sera, serait autorisée, plus question de “choisir” pour les vendeuses ou les caissières. C’est le patron qui décidera sans l’ombre d’un doute et, dans ces conditions, fini les petits avantages financiers légaux. Si le dimanche devient un jour “comme un autre”, il sera payé “comme un autre”. Une caissière de Pier Import, d’un centre commercial de banlieue, qui travaille le dimanche, ne disait-elle pas, il y a quelque semaines sur A2, qu’elle était payée au tarif habituel ?
Quant au “plaisir” de travailler le dimanche, nous voulons bien l’admettre pour des chercheurs ou des journalistes qui ont réellement choisi leur travail, mais qu’on nous permette d’en douter pour tous les emplois que l’on occupe faute de mieux parce qu’on n’a pas le choix, justement...
Gageons que journalistes, chercheurs et tous les autres professionnels quelque peu privilégiés auront toujours la possibilité d’exercer librement leur emploi. La protection sociale n’est pas et ne doit pas être conçue prioritairement pour eux, mais pour tous les autres, toutes les autres, qui sont vulnérables vis-à-vis de leurs employeurs. L’interdiction du travail le dimanche, sauf exception, aussi contournée soit-elle, reste un frein à la surexploitation au travail. Ce n’est pas impunément que serait levée cette barrière. Sur la question, le gouvernement semble prêt à accorder des dérogations supplémentaires, mais pas à supprimer T’ interdiction générale. La peur de se mettre à dos tous les petits commerçants et de heurter de front l’Eglise catholique semble déterminante 9...
Plutôt la vie
Le dimanche n'est pas « sacré », mais...
Quant à nous, à l’instar de la CGT, en l’état actuel des choses, nous sommes contre la levée de cette interdiction. Non que, pour nous, le dimanche soit “sacré”, mais deux jours de congés (ou plus) communs à la majorité de la population sont indispensables pour une vie riche en rapports sociaux.
Nous ne nous faisons pas pour autant d’illusions sur la réalité actuelle des week-ends. Tout le monde sait que les week-ends passent très vite, surtout pour les femmes qui, le plus souvent, se “crèvent” littéralement à servir le mari et les gosses. Loin de nous la volonté d’idéaliser la réalité et d’entretenir un mythe, celui des retrouvailles harmonieuses en famille dans de multiples activités de détente ou culturelles, enrichissantes pour tous. Entre les courses, la “bouffe” et le match de foot, peu d’espace pour les échanges, fussent-ils amoureux. Du moins pour la majorité. Est-ce une raison pour accepter de se laisser traiter comme des chiens et d’accepter tous les caprices patronaux au nom de la rentabilité et de la compétitivité ? A ce compte, la régression peut aller très loin, encore plus loin...
Produire des objets souvent inutiles, vendre des tonnes de marchandises qu’on ne peut écouler et acheter sans toujours savoir pourquoi, non, vraiment, la vie ne peut se résumer à ces trois fonctions ! Pour s’épanouir, créer, aimer, il faut avoir du temps et avoir prise sur son déroulement. C’est le contraire qu’on veut nous imposer avec la “flexibilité”. Au moment où des millions de chômeurs sont en quête d’emploi, où les machines produisent de plus en plus et de plus en plus vite, on voudrait qu’on revienne au xixc siècle. C’est absurde et indécent.
Notre refus de cette “flexibilité” s’alimente de notre conviction qu’une autre organisation de la vie sociale, plus juste et moins sexiste, est possible. La baisse radicale du temps de travail permettrait de créer des emplois. On n’en parle plus ! La division des tâches domestiques entre hommes et femmes, combinée à la baisse du temps de travail pour tous, permettrait de trouver le temps pour se procurer le nécessaire sans avoir à imposer le travail le dimanche à d’autres salarié(e)s réquisitionnées autoritairement. Quant aux biens “culturels” définis par J. Séguela, nous lui répondrons qu’acheter un disque et l’écouter sont deux activités qui n’ont rien à voir et que nous savons faire la différence. De même, qu’on nous permette de penser qu’il y a d’autres lieux de promenade et de détente plus accueillants que les centres commerciaux qui débordent de marchandises à vous en donner la nausée et qui sont parcourus par des bataillons de gardiens et de CRS armés jusqu’aux dents.
Vraiment la vie est ailleurs. Vous ne trouvez pas ?
Claire Bataille
Notes
- 1 . “Les damnés de la nuit”, dossier du Monde du 22 mai 1991.
- 2. Liaisons sociales nc 9995 du lundi 22 juin 1987.
- 3. Voir interview dans le n° 15 de la revue Collectif sur le chômage.
- 4. Voir le témoignage des chercheurs, p. 10.
- 5. Le collectif “Le travail de nuit, ça nuit” existe depuis deux ans. Il rassemble des représentantes des Cahiers du féminisme, la fédération CRC Santé-Social, la fédération SUD PTT, le groupe Egalité, la LCR, l'UFF, le PCOF, les Verts. Sa dernière initiative fut une “Nuit blanche contre les nuits noires” le samedi 1 1 avril 1992, de 22 h à minuit au carrefour de l’Odéon, à Paris.
- 6. Voir Ouest-France du 20 mars 1992 (“Les déçues de la nuit”) et des 2 et 3 avril 1992.
- 7. Voir la Tribune de l’Expansion du 28 avril 1992.
- 8. Voir la Tribune de l ’Expansion du
- 28 avril 1992.
- 9. Voir l’interview de Martine Aubry dans le Journal du dimanche du 17 mai 1992.