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Editorial

Maastricht : le non des femmes

· Cahiers du féminisme, n° 62, automne 1992 · p. 3-4 · 1 417 mots

Le NON des femmes a France populaire ne veut pas du traité de Maastricht. Une dizaine d’années après l’élection de François Mitterrand, la France est, de nouveau, coupée en deux : d’un côté, les partisans du “non”, les ruraux, les ouvriers, les employés, les banlieusards des grandes métropoles et, semble-t-il, les jeunes femmes ; de l’autre, les partisans du “oui”, les cadres et la France de la plupart des grandes villes. Le mépris affiché par la majorité des commentateurs envers les partisans du “non”, qui seraient des demeurés, des archaïques, n’ayant rien compris à un traité dont, soit dit en passant, le contenu n’a jamais été présenté clairement aux électeurs, relève de la grossièreté et de la morgue des nantis. Si le “non à Maastricht” n’est pas nécessairement un vote de gauche, il révèle cependant l’exaspération désormais sans réserve face à un libéralisme outrancier responsable de l’exclusion.

L'engagement des femmes

Dans ce contexte, le vote des femmes est intéressant à analyser. Si l’on en croit les sondages d’avant et après la sortie des urnes, les Françaises, après les Danoises, ont rejeté, plus que les hommes, l’Europe monétariste qu’on nous propose (50 % de “oui” pour la totalité des femmes contre 52 % pour les hommes). Fait remarquable : ce sont les jeunes femmes qui ont voté massivement “non”, celles de moins de 25 ans à 57 % et celles de 25 à 34 ans à 52 %, alors que les hommes de même âge ont voté respectivement à 42 % et 52 % pour le “non”. 1

S’il est, bien évidemment, difficile de connaître les motivations profondes du choix des femmes, il est en tout cas clair que de nombreuses raisons existent pour refuser ce traité. Ce vote est, d’ailleurs, peut-être la prolongation directe des engagements des femmes dans les luttes les plus marquantes de ces vingt dernières années : dans les banques (années soixante-dix), dans la fonction publique (années quatre-vingt) avec les employées des PTT, des Finances, les infirmières, les assistantes sociales,... mais aussi luttes pour le droit de choisir.

Entrées en masse dans le salariat, actives à plus de 73 % d’entre elles 2, les Françaises sont prêtes à défendre de manière offensive leurs droits et ne sont pas disposées à voir brader les

Dessin tiré du Monde du 23 septembre

1992.

acquis d’une autonomie financière, première condition d’une réelle liberté. Cela semble se traduire dans leurs votes car, comme le constate J. Mos-suz-Lavau, ‘‘depuis quelques années, les femmes se prononcent plus souvent que les hommes en faveur de idées de gauche”. 3

Dessin tiré du Monde du 23 septembre 1992

Actives mais... menacées

Les femmes s’inquiètent à juste titre. Car, dans aucun pays européen, elles n’abordent cette accélération de l’unification en situation favorable. Dans toute la communauté, si les femmes sont désormais incontournables comme partenaires professionnelles, elles le sont dans des conditions de marginalisation. Championnes du travail atypique, précaire, à temps partiel, en contrat à durée déterminée, chômeuses plus que les hommes (en 1990, dans toute la Communauté économique, 6,6 % des hommes étaient au chômage, 1 1,2 % des femmes) et plus longtemps, elles pressentent que les prochains secteurs modernisés, avec leurs cortèges de licenciements et attaques diverses, seront ceux où elles sont les plus présentes : banques, assurances, santé, services aux entreprises, etc. . .

Que recouvre exactement le traité ?

Une confusion existe parfois entre le traité lui-même, dont le principal objectif est de mettre en place une monnaie unique, et les décisions communautaires déjà adoptées ou en cours d’élaboration sous forme de directives, de recommandations ou de réglements 4. Rien d’éton-nant, l’objectif poursuivi est le même depuis plusieurs années : construire une Europe libérale, “offensive commercialement” vis-à-vis des Etats-Unis et du Japon, se protégeant des pays pauvres. Ceci explique que, si une large place est accordée à la circulation des personnes et à la sécurité policière (cf. le traité de Schengen) dans le traité, il n’en est pas de même de la charte sociale européenne très générale. Il s’agit seulement d’une annexe sans grand contenu. La construction de l’Europe sociale passe nettement après celle de l’Europe monétaire.

Nous pouvons, d’ailleurs, faire d’ores et déjà un bilan de l’Europe qui est en train de se construire. Tout d’abord, à l’encontre du discours lénifiant sur la chance historique de construire une grande Europe unitaire et ouverte, on se dirige de plus en plus vers une Europe à six ou cinq au grand maximum. En effet, dans le traité, les critères à atteindre pour pouvoir être partenaire à part entière sont très sélectifs : réduction du déficit budgétaire, de la dette publique, de l’inflation, des taux d’intérêt, rester dans le Serpent monétaire... Peu de pays vont pouvoir y répondre. Toutes les études économiques, diffusées fort discrètement pendant la campagne électorale, indiquent que les inégalités entre pays, entre régions, et donc entre individus vont s’accroître. Le taux de chômage va s’aggraver dangereusement ; ce qui ne va évidemment pas améliorer la situation des femmes.

Les attaques contre les salaires vont s’accélérer avec la volonté de réduction de l’inflation. Nos voisins italiens sont en train de faire l’expérience de ces choix uniquement monétaristes : suppression de l’échelle mobile des salaires, attaque contre les retraites,... Ceci est bien sûr contradictoire avec une politique offensive d’égalisation salariale entre hommes et femmes. Cette revendication relève, désormais, presque de l’utopie.

La réduction unilatérale des déficits budgétaires, non accompagnée de mesures de répartition équitable des richesses, entraînera inévitablement une réduction des services publics, des équipements collectifs. On peut supposer qu’à terme, ce sera à chacun de se débrouiller selon ses moyens pour bénéficier de services efficaces de santé, de garde d’enfants, d’éducation, de

Vers une harmonisation minimale des droits

Taux de chômage féminin de 1983 et 1990 (Source Eurostat, décembre 1991)

courrier, etc... En France, nous avons déjà de multiples exemples de ces restrictions budgétaires plus ou moins insidieuses. Ainsi, dans le cadre de la lutte de ces derniers mois pour maintenir un véritable droit de choisir d’avoir ou non un enfant, nous avons pu constater la fermeture de centres d’IVG faute de financement suffisant. Autre exemple sensible aux femmes : contrairement aux promesses de 1981, pourtant modestes, d’augmenter le nombre de crèches qui auraient permis de créer de véritables emplois, le gouvernement préconise le bénévolat, ou prend des mesures, entre autres fiscales, d’incitation à la création de “petits jobs ” de garde à domicile, d’emplois de proximité sous-qualifiés, sous-rémunérés... On pourrait multiplier les cas, et souvent beaucoup plus fondamentaux, sur tous les services publics.

Sous couvert d’harmonisation européenne, de nombreuses directives sont soit déjà adoptées, soit en cours d’élaboration, quelques-unes progressistes, comme celle sur l’égalité professionnelle entre hommes et femmes, d’autres carrément négatives, sur les régimes de protection sociale, par exemple. Chaque pays établit sa propre législation en référence à la directive mais peut garder les dispositions plus favorables pour les travailleurs que celles contenues dans la législation européenne. Cependant, si ce sont les dispositions minimales qui sont adoptées, tous les pays seront tirés vers le bas, sachant qu’en dernier recours, la législation européenne a force de loi. Ainsi, un patron français a pu attaquer la France qui maintenait une législation “protectrice” envers les femmes sur le travail de nuit. Très prochainement, la législation européenne concernant la protection de la maternité va être adoptée : quatorze semaines de congé sont prévues alors qu’en France, la législation actuelle est de seize semaines. Les menaces ne sont pas immédiates de revenir sur ces seize semaines, mais dans un contexte de flexibilité totale, de restrictions des droits des travailleurs, la dynamique ne sera pas d’étendre les seize semaines aux autres pays et notre protection est à terme menacée.

Ce ne sont pas les quelques directives progressives en matière d’égalisation des chances, adoptées dans la foulée des années soixante-dix et des mouvements de luttes féministes, qui pourraient convaincre les femmes qu’un avenir radieux s’ouvre devant elles. Si certains de ces textes sont intéressants, car souvent rédigés par des femmes attentives à faire changer les mentalités, s’ils posent toute une série de questions de société, leur quasi totale inefficacité a pu pourtant être constatée, particulièrement quand ils remettent en cause les droits patronaux. Les choix idéologiques doivent se concrétiser pour faire vraiment changer la société.

Une Europe peut être construite, basée sur la générosité, ouverte aux autres, débattue, discutée collectivement, tenant compte réellement des besoins sociaux, s’appuyant sur la volonté des hommes et des femmes. Pour cela, nous avons besoin de groupements politiques et syndicaux et d’associations ayant enfin compris que les femmes sont la moitié du ciel. De nombreuses luttes nous attendent encore, sur tous ces terrains.

Marie-Annick Vigan

Notes

  1. 1. Libération du 22/09/1992.
  2. 2. Les Cahiers de femmes d’Europe n°36 (comportant énormément d’informations : à consulter absolument).
  3. 3. Citée par C. Chombeau dans le Monde du 25/09/1992.
  4. 4. Règlement : loi européenne s’appliquant immédiatement telle quelle dans tous les pays de la CEE ; directive : loi que chaque pays, dans un délai précisé, doit intégrer dans sa législation sous la forme qu’il aura choisie ; recommandation : texte incitant les pays à prendre des dispositions correspondant à l’objectif fixé, sans obligation.

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