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Allemagne : Les hommes sont au chômage, les femmes au ménage

· Cahiers du féminisme, n° 63-64, hiver 1992 - septembre 1993 · p. 20-24 · 3 795 mots

En cet automne 1992, il n’est pas de semaine où l’actualité ne présente de titre concernant l’Allemagne et souvent, d’ailleurs, on souhaiterait que les nouvelles d’outre-Rhin soient plus rares ou du moins plus souriantes. L’Allemagne se débat depuis deux ans dans la crise induite par l’unification. Il semble utile de faire le point sur les développements de la situation des femmes dans l’Allemagne unifiée.

L’Allemagne est inquiète

Comme nous l’écrivions en 1989 :, bien des éléments matériels, à l'Est, nous paraissaient enviables et, de fait, représentaient le contrepoint de la situation existant en Allemagne de l’Ouest 2. Etonnant en premier lieu, le taux de femmes actives : 92 %, soit le plus fort taux d’Europe, alors qu’il est un des plus bas en Allemagne de l’Ouest : à peine plus de 50 %. Appréciable son corollaire : les structures d’accueil collectives des enfants étaient nombreuses (crèches, garderies, colonies de vacances, etc.) et surtout, accessibles par leur qualité ; la situation n’avait rien de commun avec celle de l’Union soviétique par exemple. Remarquable le niveau de qualification : 40 % des femmes actives d’Allemagne de l’Est ont un diplôme universitaire ou de technicien supérieur, contre 16 % en Allemagne de l’Ouest. Etonnant, également, de voir combien de femmes avaient accès à l’écriture et à la publication de leurs œuvres en vivant de leur plume. Appréciable le droit à l’avortement gratuit sur simple décision de la femme dans les douze premières semaines, dans l’ensemble de l’Allemagne de l’Est.

Bien évidemment, l’égalité décrétée n’avait pas d’existence réelle et, dans le quotidien, les femmes souffraient comme ailleurs de la double journée de travail ou d’une discrimination certaine dans les postes de responsabilité. Peut-être même était-ce là l’une des impulsions majeures pour ces nombreuses femmes qui avaient besoin de s’exprimer par la littérature -en l’absence d’autres canaux sociaux d’expression -car l’antinomie entre le discours officiel : « chez nous, les femmes sont les égales des hommes » et la réalité ne pouvait qu’être productrice de contradictions souvent douloureuses.

Pendant l’automne 1989, les femmes ont pris une part active aux bouleversements de la société est-allemande. Elles ont produit, dès les mois de novembre et décembre, des textes qui montraient une grande maturité dans les choix sociaux et politiques (cf le manifeste de la Ligue autonome des Femmes 3, Ina Merkel, 3 décembre 1989).

Deux ans après l’unification, où en sommes-nous ? Des deux côtés de l’ancienne frontière, l’Allemagne est inquiète, pour des raisons radicalement différentes dans leur expression mais non dans leur fondement : les formes insidieuses de désintégration sociale. La « société de bien-être » (die Wohlstandsgesellschaft ), comme dit l’allemand pour la société de consommation, n’est pas prête à faire des sacrifices, ni financiers ni matériels, pour venir en aide aux plus démunis, qu’il s’agisse de l’Allemagne de l’Est, des réfugiés ou des plus pauvres tout simplement ; mais chacun sent bien que les promesses électorales faites en 1990 par le chancelier Kohl (l’unification ne coûtera pas un sou aux contribuables) ne seront pas tenues. Il est évident que les trente années de croissance continue, instaurées depuis le miracle économique, sont bel et bien terminées et que, si la crise frappe plus tardivement l’Allemagne que la France par exemple, elle est néanmoins là. Or, le spectre des crises passées (1923, 1929), la reconstruction, sont présentes dans l’inconscient collectif. L’Allemagne est inquiète, l’Allemagne a peur.

A l’Est, toutes les structures qui ont existé pendant quarante ans, tous les réseaux de l’ organisation sociale, tout le système de références, de valeurs, a disparu, comme effacé, arasé ; il n’existe plus que dans la tête des gens, mais là, tout ce qui a fait leur vécu est présent et leur rend le passage à la « société de bien-être » quelque peu difficile, même s’ils l’ont voulu, même si l’Ouest essaie de faire que les quarante ans de RDA n’aient pas existé. Comme le dit Pierre Béhar dans le Monde diplomatique de juin 1992, « les ravages « Toutes les femmes sont courageuses, fortes, belles ! » (Affiche de la Ligue autonome des femmes)

moraux de la dictature sont bien plus graves que ses échecs matériels : elle est allée jusqu ’à pervertir l’instrument essentiel de la communication et de la pensée, le langage, utilisé durant des décennies pour masquer, non pour exprimer la pensée. D ’où, chez l ’immense majorité des Allemands de l’Est, une incapacité à formuler positivement leurs idées : s ’ils savent ce qu ’ils ne veulent plus, ils ne savent pas conceptualiser ce qu’ils veulent. (...) La fraternisation imposée avec les autres pays du camp socialiste n ’a pas plongé ses racines dans la population. Aussi, comme dans l’ex-Yougoslavie ou en Pologne, le socialisme a-t-il paradoxalement joué le rôle de conservatoire des conceptions élaborées au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, lors du nationalisme triomphant. (...) Des esprits qui n ’ont pas été formés par la société libérale et une économie de marché en ignorent les règles : ils s ’y trouvent littéralement désemparés et incapables d’y prendre une part effective. » Toutes les mesures prises par l’Ouest sont ressenties comme des attaques très dures. La Treuhand-anstalt 4 privatise des entreprises, 35 % de la population dans les nouveaux Lander est au chômage (chômage officiel, « travail partiel zéro » -c’est-à-dire que le personnel est payé, il est sur le lieu de l’entreprise, mais il n’a rien à faire -, ou « ABM » 5).

C’est dans ce cadre social qu’ont lieu toutes les manifestations d’un racisme violent. Cela a commencé il y a environ un an et demi, en Allemagne de l’Ouest, à Hünxe. Cela n’a plus cessé depuis. Il n’y a plus de semaine sans exactions racistes. Les commentaires et tentatives d’explication sont nombreux en Allemagne même, aussi bien de la part de certains parlementaires que d’auteurs, d’associations ou de journalistes. Il est certain que toute une frange de la population est-allemande vit dans une frustration permanente : du statut « d’Américains de l’Europe de l’Est » qu’ils avaient auparavant, ils se retrouvent parents très pauvres du grand frère occidental ; de la position de « héros d’une révolution pacifique 6 » qu’on leur avait reconnue à l’automne 1989, ils n’ont retiré que sarcasmes et reproches sur leur « incapacité à travailler ».

Toutes les déclarations et tous les efforts portent sur la modification de la constitution afin de réduire les conditions d’accès au droit d’asile. Ici encore le philosophe Jürgen Habermas (Die Zeit, nc51, du 11 décembre 1992) réagissait en se demandant si, dans l’expression « Fremdenhass » (« haine de l’étranger ») il fallait retenir comme cause la première moitié de l’expression (« fremd », « étranger ») -ce qui justifierait la modification de la constitution : si les étrangers sont la cause de la haine contre les étrangers, alors oui, il faut les empêcher d’entrer massivement en Allemagne -ou si plutôt le deuxième terme ne serait pas le plus important et, dans ce cas, que f>eut une modification de la constitution contre la haine ?!

Il ne faut pas oublier que vaut encore en Allemagne une conception quasiment aristocratique de la nationalité. Le droit du sang, par rapport au droit républicain du sol est probablement ancré plus profondément dans les consciences que l’on ne le suppose généralement. Cette conception mérite d’être rappelée car elle éclaire la situation présente et passée. Etre allemand est une question d’ancêtres, de culture, de langue, de pratique religieuse et même de coutumes (la religion est un des éléments de l’état civil et donc, elle est mentionnée sur toutes les déclarations d’état civil). Les descendants des Allemands de Souabe, appelés par la Grande Catherine à cultiver les terres près de la Volga, sont de plein droit des Alle-

« Toutes les femmes sont courageuses, fortes, belles ! » (Affiche de la Ligue autonome des femmes)

rentrer à la maison pour assurer une domination patriarcale sur la société fondée sur la loi du plus fort, où les valeurs de la famille et de la maternité glorifiée reprennent l’avantage sur le droit de choisir sa vie.

Les femmes sont les premières victimes des restructurations industrielles et économiques à l’Est. Comme dans les autres pays, elles étaient massivement concentrées dans les métiers dits féminins, c’est-à-dire mal-payés : elles représentaient 91 % des effectifs dans les services sociaux, 83 % dans la Santé, 77 % dans l’Education, 72 % dans le commerce. Or, ce sont des branches soumises à une rentabilisation radicale. Il n’est pas prévu de plan de restructuration de ces branches analogue à ceux qui sont en place dans la sidérurgie ouest-allemande par exemple.

Dans l’industrie ou l’administration, les femmes étaient les exécutantes de tâches simples et uniformes : ce sont des postes qu’on peut rationaliser sans grande difficulté et les femmes sont donc, là aussi, les premières touchées. Même les femmes qualifiées, dans des postes de direction, ont de moins bonnes chances que les hommes : elles occupaient des postes de direction intermédiaire et avaient peu accès à des postes élevés de direction.

Quelques chiffres éclairants (ils datent, dans l’ensemble, de l’été 1991) : 56 % des chômeurs d’Allemagne de l’Est sont des chômeuses (en Saxe 58,9 %, en Thuringe 60,3 %) 7 . Dans les administrations et les bureaux, il y a 11,7 % de chômage en moyenne, mais 88 % de ces chômeurs sont des chômeuses. 80 % des femmes à l’âge de la préretraite sont au chômage. Leur chance de se réinsérer est égale à zéro. 35 à 38 % seulement des emplois « ABM » vont à des femmes. Mais, pour les autorités, « les hommes sont au chômage, les femmes sont au ménage ».

Voici par exemple le témoignage de Helene Wolter, lors d’une réunion organisée à Leipzig par le groupe parlementaire PDS-Linke Liste, le 1er octobre -1991 : « Je suis collaboratrice scientifique dans le domaine des langues étrangères à l’université Martin Luther de Halle. Sans doute les portes de notre institut vont-elles fermer à la fin de l ’année. Pour trois de nos collègues qui ont plus de cinquante ans, il sera difficile de retrouver du travail. Mais c ’est justement pour les femmes très qualifiées que le métier comporte une part importante de confiance en soi, c ’est un morceau de notre vie et de notre qualité de vie. Je peux en parler. Nous, les femmes de cette génération, nous avons été obligées, pendant des années, de nous partager entre les enfants, la maison et le travail. Et maintenant, à l’âge où nous n ’avons plus ces contraintes ménagères, on nous prend notre travail. C’est en partie le sens de notre vie, mais c ’est aussi une question d ’existence ! »

Pour les femmes étrangères, la première tâche est d’obtenir l’autorisation de rester en Allemagne. En Saxe, les permis de séjour sont accordés encore plus parcimonieusement que dans les anciens Lânder. Mais même lorsque le permis de travail est accordé, l’Office du travail (Arbeitsamt) affirme que les offres d'emploi s’adressent en premier lieu aux autochtones, et seulement en cas de vacances

Offre d'emploi parue dans Neues Deutschland (1er mars 1990) : « ... pas d'enfants d'âge scolaire ou préscolaire »

Offre d'emploi parue dans Neues Deutschland (1er mars 1990) : « ... pas d'enfants d'âge scolaire ou préscolaire ».

Premières victimes des restructurations

mands. Ils parlent encore plus ou moins l’allemand, sont souvent encore plus ou moins catholiques, fêtent peut-être pour certains la fête de la moisson ou participent à des chorales (activité considérée comme typiquement allemande), mais surtout, ils peuvent prouver que leurs ascendants étaient de souche allemande. On est donc on naît donc allemand par héritage, par lignage. Fi donc de ces enfants de Turcs, nés en Allemagne il y a trente ans, scolarisés en Allemagne, formés par l’Allemagne et qui n’ont jamais vu la Turquie. Comment pourraient-ils être allemands puisque leurs parents ne le sont pas ? Cette conception éclaire aussi le passé. Comment les Juifs, fussent-ils en Allemagne depuis des siècles, auraient-ils jamais pu être considérés comme des Allemands à part entière, puisque leur culture n’était pas celle qui prévalait comme modèle, puisqu’ils ne pouvaient pas parler allemand mais seulement « mauscheln », c’est-à-dire, au choix : « parler yiddisch » ou. . . « bafouiller ».

En Allemagne de l’Est, tout étranger était soumis à un contrôle très sévère. Les Vietnamiens ou Mozambicains vivaient dans des cités séparées, sans aucune possibilité d’intégration ; les Allemands de l’Est qui essayaient d’avoir des contacts avec eux se faisaient surveiller par la STASI, tout simplement parce que tout ce qui venait de l’étranger était suspect. Dans la grande paranoïa de l’Etat est-allemand élevée au rang de moteur de la politique, la RDA était le « Bien absolu », l’étranger le « Mal absolu ». C’est une idée qui a marqué quelques générations de jeunes Allemands. Mais maintenant, il n’y a plus ce « Bien absolu », la RDA a disparu, il n’y a plus de repère positif. Le seul choix qui existe, si tant est que cela soit vraiment un choix, est dans l’établissement de repères négatifs, basés sur la haine et la violence qui donnent le sentiment d’exister à ceux qui doutent de leur existence même.

Historiquement, jamais une situation où les plus faibles sont victimes de persécutions n’a été favorable aux femmes. Ce sont des périodes où l'ordre moral prévaut sur les droits des femmes, où il est commode de les faire

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aux étrangers ! Pour les ressortissants hors communauté européenne, on se dirige de plus en plus vers des embauches ponctuelles dépendant des besoins directs, selon le principe de rotation que la RDA pratiquait déjà depuis les années quatre-vingt. La nouvelle loi sur les étrangers en Allemagne autorise un emploi de trois mois sans autorisation de séjour. Bien évidemment, on peut déjà imaginer comment, dans certaines branches, on peut tourner la loi sur les trois mois et faire perdurer des séjours hors légalité et législation sociale.

97 % des femmes est-allemandes ne souhaiteraient pas rester à la maison, selon une enquête de 1991 8. Elles sont aujourd’hui contraintes de poursuivre un choix de vie fait dans des conditions qu’elles avaient estimées acceptables (plusieurs enfants, mère célibataire, divorcée...) et qu’elles n’auraient pas fait dans les conditions actuelles de perte de leur autonomie économique : beaucoup regrettent ce choix ! En Allemagne de l’Est, 9 % des femmes seulement n’avaient pas d’enfant. 20 % des foyers où la mère est active à temps plein ont des enfants de moins de six ans dans les nouveaux Lânder ; il n’y en a que 6 % dans l’ancienne République fédérale. Là encore les femmes sont les premières touchées, car les restrictions financières ont porté en premier lieu sur les structures collectives : crèches et garderies d’entreprises ou municipales.

Les emplois nouvellement créés sont moins souvent donnés à des femmes qu’à des hommes.

C’est toujours aux femmes et non aux hommes que l’on demande, à l’office du travail, si elles ont des enfants ou si elles sont disponibles. Si elles ont des enfants, on les considère comme non employables et elles n’ont donc pas droit à l’allocation-chômage. Certains employeurs leur répondent parfois : <r Votre lettre

Illustration : le paragraphe 218 du Code pénal interdit l'avortement à l'Ouest

motivation nous a beaucoup plu, mais votre concurrent, lui, a une famille à nourrir et nous nous efforçons d’avoir une politique de justice sociale dans nos embauches. 9 »

Pour les jeunes de moins de yingt-cinq ans, l’idéal de vie n’est plus d’avoir un métier, but considéré comme inaccessible, mais d’épouser un homme riche !

Femmes de la campagne

Les estimations officielles partent du fait que sept cent mille emplois vont être supprimés à la campagne. Dans 75 % des cas, il s’agit d’emplois féminins. Il y a encore moins de possibilités de reconversion dans les régions agricoles que dans les centres urbains. Sont menacés les emplois des services sociaux, les femmes qui travaillaient ou travaillent dans les industries de transformation, de conservation ou le commerce, les femmes qui avaient des emplois administratifs. Les femmes étaient souvent réduites aux emplois qui touchaient à l’élevage, emplois pénibles, peu mécanisés et sous-payés. Aujourd’hui, les coopératives de production agricoles sont dissoutes et la question se pose pour les paysans de savoir s’ils vont pouvoir et vouloir prendre une ferme, toutes les questions de la propriété du sol n’étant pas encore réglées, toutes les questions de la survie du monde agricole pesant également lourdement. « Mais que faire d’autre ? La coopérative n’existe plus. Avoir un autre travail est illusoire, il y a trop de chômage. Nous n ’avons pas d’alternative 10 », répondent-elles quand on leur demande pourquoi elles se lancent avec leurs maris dans cette aventure.

Avortement : une année fertile en rebondissements

Les femmes en Allemagne de l’Est avaient réellement acquis une autonomie qui les différencie des schémas traditionnels en vigueur à l’Ouest, comme le montre un article de Die Zeit (n°48, du 20 novembre 1992) rendant compte d’une étude réalisée, à la demande du ministère fédéral de la Recherche et de la Technique, à propos de la discrimination des homosexuels : de toutes les catégories de population interrogées, ce sont d’Allemagne de l’Est qui libérales. Le sociologue Michael Bochow l’interprète sont les femmes de l’ancienne pris le plus de distance avec traditionnelles par sexe, plus grande flexibilité indiplus grande indépendance grâce à leur activité progratuit qu’était l’avortement en l’Est, il est devenu pomme de et ce, avant même l’unifile 22 mai 1990, le Monde L’avortement contre l’unité alleDe fait, elle a bien failli sur ce point (l’IVG fait de « / ’héritage diabolique communisme », disaient la CSU et l’épiscopat). La mesure conservatoire prise à l’époque, à savoir le statu quo dans chacune des deux parties de l’Allemagne pour deux ans, arrivait à échéance en 1992. Lorsque Luc Rosenzweig, dans cet article du Monde, prévoyait « un beau Kulturkampf » à propos de l’IVG, il avait vu juste. L’année 1992 a été fertile en rebondissements : alors que le Parlement a voté, en juin, une loi plus libérale que la précédente, autorisant 1TVG dans les douze premières semaines après consultation d’un médecin, la CDU-CSU et le gouvernement de l’Etat bavarois ont fait appel de cette décision devant le Tribunal constitutionnel, qui devait se prononcer le 25 novembre. Celui-ci a, une première fois, repoussé sa décision au 8-9 décembre. Pendant

Illustration : le paragraphe 218 du Code pénal interdit l'avortement à l'Ouest.

Tiré du Monde du 22 mai 1990.

ce temps, c’est le statu quo qui est appliqué. Or, début décembre, le Tribunal constitutionnel a décidé qu’il se prononcerait également sur une requête de « contrôle des normes » déposée en 1990 contre les indications de détresse de la femme (seuls cas permettant 1TVG en RFA) et le remboursement de celle-ci par les assurances sociales. Comme le concluait l’article de la Frankfurter Allgemeine Zeitung du 31 octobre 1992, l’année écoulée ne verrait certainement pas de décision. En janvier 1993, l’association de planning familial « Pro Familia » estime que la décision ne sera certainement pas prise avant février.

Plusieurs des membres du Tribunal constitutionnel sont connus pour être des adversaires déclarés de l’avortement. L’avenir dira si la loi sera validée et quand elle sera appliquée, mais peut-être Helmut Kohl aurait-il mieux fait de suivre le conseil de sa mère, ainsi qu’il l’a lui-même raconté : « Comme député au Landtag, il avait tenu un discours enflammé contre l'avortement. Sa mère l'avait ensuite réprimandé en ces termes : mon garçon, tu ferais mieux de te taire sur ce sujet, tu n Y comprends rien. » (Spiegel , n°27, 1992.)

Depuis le « tournant » de l’automne 1989, le nombre des naissances en Allemagne de l’Est a diminué de 50 % : deux cent quinze mille nouveau-nés en 1988, contre seulement cent sept mille en 1991. Le nombre de demandes de stérilisation des jeunes femmes a augmenté de 70 % à Berlin-Est en 1991 (Berliner Zeitung , du 13 mai 1992, cité par L. Carroué dans le Monde diplomatique d’octo-bre 1992.). Toujours selon « Pro Familia ». les stérilisations de jeunes femmes en quête d'un emploi sont en augmentation constante.

Tiré du Monde du 22 mai 1990

Quelles perspectives ?

Face à cette situation, on peut craindre que le niveau d’emploi des femmes finisse par se rapprocher, dans les nouveaux Lânder , du taux de 54 % en vigueur en Allemagne de l’Ouest et que, surtout, on réserve aux femmes des emplois partiels qui ne puissent assurer leur existence.

La plupart des mesures destinées à favoriser l’emploi des femmes et une égalisation de leurs droits avec ceux des hommes sont en train de passer à la trappe. Jusqu’à présent, il y avait un large mouvement en faveur des quotas, mais peu à peu, on en vient à de simples « recommandations » de ne pas discriminer les femmes (Angela Merkel, ministre des Femmes et de la Famille) : la moitié des postes des services publics « doivent » être attribués aux femmes, importuner sexuellement les femmes « doit » être considéré comme un délit, mais personne ne peut en donner une définition. Les décisions sont ajournées. Les cours de recyclage rapide pour les femmes sont supprimés par l’Office du travail. Les députées chrétiennes-démocrates qui voulaient s’en plaindre n’ont pas eu droit à la parole. C’est même une atteinte au traité d’unification qui prévoyait de développer les mesures d’égalisation des droits entre les hommes et les femmes : 1992 n’a pas présenté une seule mesure en ce sens, il n’y a eu que des retours en arrière (Spiegel , n°l, 1993).

Alors les femmes s’organisent quand même, en dépit de la morosité, pour se soutenir mutuellement, comme le montre le Centre des mères de Leipzig : « Nous avons voulu en faire un centre de communication et de rencontre pour sortir les femmes de leur isolement. En gros nous offrons : de la communication autour du petit déjeuner, du repas de midi, du café, une bibliothèque, des cycles de formation, un cercle hebdomadaire de discussion politique, de la gymnastique, un magasin de fripes, et nous avons pu offrir trois places “ABM” pour assurer notre développement. Nous assurons la garde des enfants pendant que les femmes suivent des cours chez nous. »

Les mois à venir nous diront comment les choses évoluent, elles dépendront non seulement de la politique intérieure allemande, mais aussi du contexte international et notamment de l’évolution en Europe centrale, où l’Allemagne s’implique à nouveau, suivant en cela sa pente historique. Car une évolution positive de la situation des femmes dépend de l’ensemble des facteurs socio-politiques, de la capacité de l’Allemagne à réagir à la montée de l’extrême droite -les chaînes lumineuses dans de nombreuses villes aussi bien que les déclarations patronales (à la différence de 1933) contre le racisme sont de bons augures -, de sa capacité à assurer les droits sociaux fondamentaux, et de la mobilisation des femmes pour leurs intérêts.

Nous remercions pour les documents qu ’ils nous ont aimablement fournis Petra Blàss, députée au Bundestag et Wofgang Thierse, député au Bundestag et vice-président de la fraction social-démocrate.

Notes

  1. 1 . «Les Cas-sandre de RD A », in Cahiers du féminisme, n°51.
  2. 2. Pour ne pas rentrer dans le débat actuel sur la dénomination RFA-RDA /ex-RDA nous adopterons les termes géographiques flous de «Allemagne de l'Est-Allemagne de l'Ouest ».
  3. 3. Unabhangiger Frauenverband. Cf. le dossier «RDA : les femmes aussi ont quelque chose à dire », Cahiers du féminisme, n°52, printemps 1990.
  4. 4. La Treuhand-anstalt est l'organisme de tutelle chargé de privatiser les entreprises nationalisées de l'Allemagne de l'Est. On utilise ce terme dans divers cas d'intervention juridique. (C'était également le nom de l'organisme chargé, sous Hitler, de redistribuer les biens confisqués aux Juifs).
  5. 5. Arbeitsbeschaf-fungsmassnahmen : mesures prises par l'Etat qui consistent à payer une allocation à un certain nombre de chômeurs en échange d'un travail pour les entreprises qui les acceptent. C'est une sorte de contrat-emploi-solidarité comme ils existent en France.
  6. 6. Cf. article de Wolfang Thierse, dans Courrier international, du 17 septembre 1992.
  7. 7. Chiffres d'avril 1991. Gerda Jasper, Elke Wendt, in «Zur Lage der Frauen in den neuen Bundeslândern », Dokumentation AK Feminisierung der Gesellschaft. p. 56. PDS-Linke Liste im Bundestag.
  8. 8. «Handbuch Wegweiser für Frauen in den fünf neuen Bundeslàn-dern », hrsg Katrin Rohnstock. Frauen-buch bei Basisdruck, Berlin, 1991.
  9. 9. Cité p. 213, in «Zur Lage der Frauen in den neuen Bundeslàndem », op. cit.
  10. 10. Rapport de Christel Panzig, in «Die Lage der Landfrauen in den neuen Bundeslân-dem », Dokumenta-tion AK Feminisie-rung-der Gesell-schaft, p. 121. PDS Linke Liste im Bundestag.
  11. Catherine Fabre Janvier 1993

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