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Irlande : La droite perd le vote sur l'avortement

· Cahiers du féminisme, n° 63-64, hiver 1992 - septembre 1993 · p. 18-19 · 1 705 mots

La droite perd le vote sur l’avortement

Le 25 novembre dernier avaient lieu en Irlande des élections législatives anticipées et un référendum sur l'avortement. S'il a fallu attendre une dizaine de jours pour connaître le résultat final des élections et jusqu'à la mi janvier pour qu'un nouveau gouvernement soit formé , la signification des résultats du référendum , en revanche , fut d'emblée très claire.

a population était appelée à se prononcer sur trois points, en vue d’amender la clause de la constitution qui interdit l’avortement A la suite du jugement de la Cour suprême, en février 1992, qui avait autorisé une jeune fille victime de viol à quitter le pays pour aller avorter en Angleterre, il fallait clarifier la situation. Jusqu’à ce jugement, toutes les décisions juridiques avaient interprété cette clause dans le sens le plus restrictif possible (interdisant même, par exemple, de donner les coordonnées des cliniques britanniques où l’on pratique l’IVG) ; ce jugement de la Cour suprême, dans ses attendus, semblait autoriser l’avortement en Irlande même, pour des raisons de santé de la femme, tout en reconnaissant à l’Etat le droit d’interdire aux femmes d’aller à l’étranger pour avorter.

Cette situation confuse et contradictoire a provoqué des réactions contradictoires. D’un côté, ceux qui avaient « sponsorisé » la clause anti-avortement à l’époque où elle avait été adoptée comme 8e amendement à la constitution, en 1983, demandaient sa modification dans un sens plus restrictif, en supprimant toute référence à la vie de la mère (cette clause indique en effet que « / ’Etat reconnaît le droit à la vie de l’enfant à naître et, eu égard au droit égal de la mère à la vie, garantit de respecter et, dans la mesure du possible, de faire valoir et défendre ce droit au moyen des lois »). C’est sur la base de cette phrase que la Cour suprême avait autorisé la jeune fille « X » à avorter, parce qu’elle menaçait de se suicider si elle était obligée de continuer sa grossesse.

En face, il y avait une demande croissante pour l’abrogation totale de cette clause. La majorité des parlementaires était plutôt pour résoudre ces contradictions par une nouvelle législation. Mais le parti au gouvernement, le Fianna Fail, sous la pression du lobby « prolife », a décidé de soumettre la question au référendum.

En fait, trois questions étaient soumises à l’électorat, avec trois votes séparés. Deux des questions concernaient le droit de voyager et le droit à l’information. La troisième portait sur l’autorisation de l’avortement lorsque la vie de la femme est en danger. Mais la formulation de cette question excluait aussi bien les simples risques pour sa santé que les risques de suicide.

L’électorat a dit « oui » aux deux premières questions, avec une large majorité de plus de 60 % dans les deux cas, et « non » à la troisième.

Les deux premiers résultats représentent une défaite pour les forces réactionnaires, qui se battent depuis 1983 contre ces deux droits, avec jusqu’ici un certain succès, comme le prouve par exemple la condamnation, par la Cour suprême, du syndicat des étudiants, pour diffusion d’informations sur les cliniques britanniques.

La victoire du « non » à la troisième question est plus ambiguë, dans la mesure où les deux camps avaient appelé à voter non, pour des raisons différentes bien entendu. Le mouvement « pro-choice » considérait que les propositions de la troisième question étaient plus restrictives que le jugement de la Cour suprême de février.

Bien que ce résultat montre un changement dans l’opinion publique, il faut reconnaître que le mouvement féministe est moins fort aujourd’hui qu’en 1983, et que l’alliance entre ce mouvement et la gauche est aussi beaucoup moins forte. Une partie importante de la gauche s’oppose au principe d’un mouvement autonome des femmes, et a soulevé cette question dans tous les débats du mouvement pour le droit de choisir depuis février dernier. Il faut dire que le Conseil du statut des femmes (Council for Status of Women), qui chapeaute toutes les organisations de femmes, n’est pas une aide dans ce débat, car il sert surtout de point d’appui à certaines femmes pour faire carrière au sein des partis bourgeois.

Les autres groupes du mouvement féministe et du mouvement pour le droit de choisir, comme Repeal the Eighth Amendment Campaign et Information Action Group, ont été très

_ actifs, mais sur une base de rivalité qui n’était pas particulièrement amicale.

De leur côté, les Laissez-les-vivre se sont aussi affaiblis depuis 1983. A l’époque, ils étaient soutenus par le Fianna Fail, qui était alors le principal parti de l’opposition. Aujourd’hui au gouvernement, c’est ce même parti qui a proposé les trois amendements soumis au référendum. C’est surtout le troisième amendement qui a provoqué beaucoup de remous dans le camp anti-avortement. Les « pro-life » ne pouvaient pas voter pour un quelconque droit à l’avortement, mais ils ne pouvaient non plus accepter le maintien du statu quo , puisque « leur » clause de 1983 avait été interprétée par la Cour suprême dans un sens plus libéral que l’amendement proposé. Seule une minorité a donc appelé à voter « oui », la majorité appelant à voter « non » et se retrouvant ainsi aux côtés de ses ennemis pro-avortement. Au début, le camp anti-avorte-ment a centré sa campagne sur cette question, et ne s’est préoccupé des deux autres questions que vers la fin, quand il était trop tard pour changer le climat dans l’opinion publique.

Ce camp n’a pas non plus bénéficié du même soutien de l’Eglise qu’en 1983. La position officielle de la hiérarchie catholique était. . . qu’elle n’avait pas de position. Certains évêques se sont prononcés individuellement, appelant à voter « non » sur les trois points. Mais un seul diocèse a suivi entièrement son évêque. L’archevêque de Dublin, lui, a été largement battu : dans toutes les circonscriptions de Dublin le « oui » aux deux premières questions a été très majoritaire, et si le « non » l’a emporté pour la troisième, ce fut plutôt grâce à ses opposants.

Une image ternie

Mais le facteur décisif, dans la bataille contre Laissez-les-vivre, est venu d’eux-mêmes. En 1983, ils apparaissaient comme Monsieur et Madame Tout-le-monde, comme des gens qui voulaient simplement sauver des vies. Chacun pouvait s’identifier à eux. L’image s’est ternie depuis. Leur professionnalisme dans le « lobbying » et les procès intentés, sur les questions d’information, contre les cliniques de femmes ou le syndicat des étudiants, leur arrogance, leurs œillères et leur manque de charité envers leurs opposants leur ont fait perdre une partie de leur audience.

L’« affaire » de la jeune « X » a porté un coup majeur à ce camp. Beaucoup de ceux qui avaient voté pour la clause anti-avortement en 1983 l’avaient fait pour le principe, sans penser à la façon dont elle pourrait être appliquée. Jusqu’au jour où cette jeune fille de quatorze ans, victime d’un viol, a été empêchée, à cause de cette clause, d’aller avorter en Grande-Bretagne. Les promoteurs de cette loi avaient nié la possibilité d’un tel cas de figure. Mais la Cour suprême a donné son feu vert et a semblé, en même temps, ouvrir la possibilité d’avorter en Irlande. Dans les deux cas, les bigots avaient trompé la population.

Ils n’ont jamais pu regagner du terrain. Pour le référendum de juin sur Maastricht, ils avaient appelé à voter « non », expliquant que la Communauté européenne pourrait imposer l’avortement en Irlande (malgré le fameux protocole par lequel les autres pays se sont engagés à ne pas permettre une contestation de la position constitutionnelle irlandaise). Le peuple a voté « oui », et les anti-avortement ont donc partagé la défaite de ceux qui avaient appelé à voter non.

Pour le référendum de novembre, leur argument principal était que l’avortement n’est jamais nécessaire pour protéger la vie de la mère. Un certain nombre d’obstétriciens ont contesté publiquement cet argument. Il est en outre notoire que l’existence même du 8e amendement crée un tel climat dans les services de santé, qu’on n’y soigne pas correctement les femmes enceintes, par crainte d’effets secondaires dangereux pour le fœtus.

Un cas très connu est celui de Stella Hodges, atteinte d’un cancer, qui s’est vu refuser pour cette raison les soins nécessaires. Elle et son fœtus en sont morts. Ce cas n’aurait pas été résolu simplement par un avortement. Mais il est le produit d’une culture, incarnée par cette clause, qui donne la priorité à la vie du fœtus sur celle de la femme. Pour les anti-avortement, une telle tragédie est une question mineure par rapport au besoin qu’ils éprouvent d’interdire tout avortement en Irlande. Quand on leur dit qu’en fait les Irlandaises continuent à avorter, en se rendant en Grande-Bretagne, ils nient même les chiffres officiels (quatre mille par an) -notoirement sous-estimés -et insistent sur l’idée qu’il est possible d’ériger des barrières encore plus restrictives.

Leur mouvement de jeunes, Youth Defence, est encore plus fanatique. Une de ses principales activités est l'organisation de manifestations dans le centre des villes, avec d’immenses images sanglantes de fœtus soi-disant avortés, et de piquets devant les résidences des députés considérés comme les plus favorables à l’avortement. Bien que les effets de ces initiatives ne soient pas forcément bénéfiques à sa cause, le camp anti-avortement refuse de se dissocier de ce mouvement et, après la déclaration des évêques, il s’est aligné sur sa position, en appelant à voter non à toutes les questions, y compris celle sur le droit de voyager.

Pour les anti-avortement, le résultat du référendum a donc été une défaite, puisque seule leur position sur la troisième question a gagné, mais avec les voix de leurs opposants. Certes, il ne s’agit que d’une bataille dans une guerre qui continue. D’autres luttes restent à mener, sur cette question mais aussi sur les droits des gais et des lesbiennes (l’homosexualité est toujours totalement illégale) et sur le divorce (tout aussi illégal et anti-constitutionnel). Les crises et scandales qui éclatent dans les partis politiques commencent à dégoûter la population des politiciens et, dans ce climat, les « mafiosi de la moralité » peuvent espérer gagner une certaine crédibilité. La seule façon de contrer cette tendance est de reconstruire un mouvement féministe, autonome et puissant.

Notes

  1. 1 . cf. les Cahiers du féminisme, n°61 (été 1992).
  2. O’Connor Lysaght Dublin, décembre 1992

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