XY, DE L IDENTITÉ MASCULINE , Elisabeth Badinter, éditions Odile Jacob, 1992, 315 pages, lisabeth Badinter a le don de « capter l’air du temps », de le mélanger à ses nombreuses lectures et de fabriquer ainsi un livre à succès : en 1980, elle publiait l’Amour en plus , pamphlet contre la notion « d’instinct maternel », que le mouvement féministe contemporain avait lui-même dénoncé plusieurs années auparavant. En 1986, dans son livre L’un est l’autre , elle affirmait à la fois que « le patriarcat est mort » et que les rôles sexuels étaient en voie de disparition, laissant la place à un nouvel individu « androgyne » '. Elle trouvait alors son inspiration dans l’offensive idéologique de la droite et de la gauche officielle pour qui le féminisme était « dépassé », ainsi que dans les débats autour des nouvelles « techniques » de reproduction.
Aujourd’hui, E. Badinter se penche de manière attendrie sur le genre masculin malmené par le féminisme (qu’elle prétend toujours défendre), et la nature qui leur aurait joué un mauvais tour en les faisant naître d’un ventre de femmes.
« On ne naît pas homme , on le devient »
Pour devenir un homme, un garçon doit « se convaincre et convaincre les autres qu ’il n ’est pas une femme, pas un bébé, pas un homosexuel ». C’est autour de cette idée simple qu’est construit le livre. Page après page, l’auteure nous décrit l’horrible parcours semé d’obstacles que doit suivre l’embryon mâle, puis le bébé, puis l’enfant de sexe masculin et enfin l’adulte, pour trouver son « identité masculine ».
A aucun moment E. Badinter ne se livre à une réflexion systématique concernant les notions « d’identité masculine », de « masculinité » ou de « qualités masculines » qu’elle utilise comme des synonymes et sans mettre de guillemets 2. Ce n’est qu’au fil de notre lecture que nous découvrons une définition implicite et éclectique, à deux dimensions. L’une se rapporte à l’histoire des sociétés : toutes, selon l’auteure, officialisent pour les garçons, bien que sous des formes différentes, le passage du monde féminin au monde masculin. Chez les Sambas et les Baruyas de Nouvelle-Guinée par exemple, les jeunes garçons sont arrachés violemment à leur mère pour subir des rites d’initiation plus ou moins « barbares », à la préadolescence. Plusieurs années durant, ils seront éduqués, voire rééduqués, par le groupe des hommes, dans la maison des hommes. Sous l’Ancien Régime en Europe, les jeunes de la noblesse partaient dans des familles étrangères pour faire leur éducation de jeunes seigneurs. Puis les lycées de garçons ont pris la relève, pour transmettre aux enfants de bonne famille ces valeurs « viriles ». Au xxc siècle enfin, ce sont les mouvements de scouts et plus encore le développement des sports collectifs 3, fondés sur la violence et la compétition, qui permettent aux jeunes garçons de renforcer leur virilité mise à mal au cours de la première enfance. Comme le rappelle E. Badinter, ce qui caractérise en effet la société « industrielle », c’est la séparation entre la sphère de la production et celle de la famille, celle de l’homme « pourvoyeur » et celle de la mère éducatrice. Résultat, l’homme est coupé de ses enfants et les conséquences sont, selon elle, terribles pour les fils en particulier qui n’ont plus de modèle d’identification digne de ce nom. Le risque est grand alors, selon E. Badinter, pour ces fils étouffés par leur mère, soit de ne plus savoir à quel sexe ils appartiennent 4, soit de développer une agressivité extrême à l’égard des femmes, une misogynie et une homophobie qui s’expliquent par le refoulement de « leur part de féminité ». C’est le temps de l’homme « dur ». Mais l’homme macho a été bousculé dans ses certitudes, et ceci à plusieurs reprises dans l’histoire, par les féministes et les homosexuels.
Aujourd’hui, les nouvelles femmes sont non seulement des mères mais également des femmes actives qui revendiquent le partage des tâches domestiques, etc. A l’homme macho a succédé un homme « culpabilisé », l’homme « mou », qui « renonce de son propre gré aux privilèges masculins (...) » et qui en même temps renonce à sa « masculinité ».
Une conception psychologisante de la société
La deuxième dimension concernant la masculinité est d’ordre psychologique. C’est d’ailleurs la plus importante, de toute évidence, pour E. Badinter. Elle nous annonce, à la fin de son livre, la naissance d’un nouvel homme, d’un homme enfin « réconcilié » avec lui-même, qui assumera sa « bissexualité », c’est-à-dire à la fois ses « qualités féminines » indispensables pour faire de lui un homme à part entière, capable d’exprimer ses émotions, maternant avec ses enfants, etc., mais également ses « qualités masculines ». « Il est temps, écrit E. Badinter, de faire l ’éloge des vertus masculines qui ne s ’acquièrent ni passivement, ni facilement mais se disent en termes d’efforts et d’exigences. Elles s ’appellent maîtrise de soi, volonté de se surpasser, goût du risque et du défi, résistance à l’oppression... Elles sont les conditions de la création, mais aussi de la dignité. Elles appartiennent à tout être humain au même titre que les vertus féminines. Celles-ci conservent le monde, les autres en font reculer les limites. (...) Les unes sans les autres risquent de tourner au cauchemar : la maîtrise de soi peut devenir névrose, le goût du risque être suicidaire, la résistance se muer en agression. Inversement les vertus féminines, tant célébrées de nos jours, peuvent, si elles ne sont pas tempérées par les vertus masculines, conduire à la passivité et à la subordination. » (p. 277.)
Après avoir lu cette phrase, on se demande si on ne s’est pas trompé. Eh bien non ! Dans cette citation,
E. Badinter explicite ce qui court de manière plus ou moins évidente tout au long de son livre : l’assimilation entre le féminin et la passivité, le masculin et l’activité, retrouvant ainsi les vieux stéréotypes de l’idéologie patriarcale conceptualisés par Freud et plus encore par ses disciples. Ce sont ces mêmes préjugés, pourtant, qu’elle (et d’autres avant elle) avait dénoncés dans son livre l’Amour en plus.
Comment E. Badinter justifie-t-elle cette assimilation ? Elle la fait découler tout simplement de cette première phase de fusion entre le fœtus et la mère, pendant les neuf mois de grossesse, puis entre le bébé et sa mère, dans les premiers mois de sa vie : « Cette toute première relation érotique (la tétée, note de J. T.) lui apprend le nirvana de la dépendance passive et laissera des traces indélébiles dans le psychisme de l’adulte. Mais les conséquences de cette expérience ne sont pas les mêmes pour le garçon et la fille. Pour la fille, elle est à la base d’une identification avec son propre sexe, alors que pour le garçon elle est une inversion des rôles ultérieurs. Pour devenir un homme, il devra apprendre à se différencier de sa mère et à refouler au plus profond de lui cette passivité délicieuse. » (pp. 75-76.) Pour devenir une femme, la fille devrait-elle, à l’inverse, cultiver cette passivité ? A quoi fait allusion cette notion de « rôles » ? L’auteure ne répond pas à ces questions mais, par contre, elle insiste à plusieurs reprises sur l’idée que « la masculinité » est un apprentissage long et douloureux tandis que la « féminité » est inscrite dans le développement « naturel » de la petite fille. Elle cite, à l’appui de sa thèse, la phrase de Guy Corneau qui écrit en 1989 : « En d’autres mots, les menstruations, qui ouvrent à l’adolescente la possibilité d ’avoir des enfants, fondent son identité féminine ; il s ’agit d’une initiation naturelle qui la fait passer de l ’état de fille à l ’état de femme ; par contre, chez l’homme, un processus éducatif doit prendre la relève de la nature. »
(p. 108.)
Rambo, l'homme mutilé de sa « part de féminité »
Une démarche essentialiste
Nous ne sommes pas d’accord avec cette conception « naturaliste » du développement de la fille en << femme ». Rien n’est moins simple que ce passage, et Christiane Olivier (que ne cite pas E. Badinter) l’a bien montré 5. Alors que très tôt le sexe du petit garçon est valorisé (y compris par des caresses) par sa mère et son entourage, celui de la petite fille n’existe pas. Elle est (ou du moins elle était jusqu’à très récemment) un être aimé mais asexué (sauf en cas d’agressions sexuelles, ce qu’a tendance à oublier C. Olivier). Avec l’arrivée de ses règles, la fille passait brutalement dans le monde des femmes, des indivi-dues désirables, étant « destinée » socialement à être un objet sexuel et plus tard une mère. Si ce passage était aussi simple, pourquoi des adolescentes deviennent-elles anorexiques précisément au moment de la puberté ?
Prendre conscience de son identité sexuelle, ce n'est pas seulement prendre conscience de la distinction des organes génitaux. Sur ce point nous sommes d’accord avec E. Badinter. Cela met enjeu des processus psycho-sociaux complexes. Mais ce n’est pas, comme le laisse penser le plan même du livre, d’abord un processus « psychologique » dans la prime enfance, puis un processus social. L’enfant baigne dans un environnement familial codé socialement, dès les premiers mois de sa vie. Dans une société patriarcale, chacun et chacune assimilent, inconsciemment et consciemment, les rapports de pouvoir entre le groupe dominant des hommes et celui des femmes. De ce point de vue, comment interpréter le fait qu’il faille attendre la page 128 pour qu’E. Badinter écrive que le statut de dominant « est l’essence du sentiment d’identité masculine » ? On trouve la réponse dans sa démarche théorique. Bien qu’elle s’en défende, bien qu’elle dénonce le « mythe ravageur » de l’instinct maternel et qu’elle préconise une « révolution paternelle », E. Badinter reste prisonnière d’un « essentialisme » ravageur lui aussi ; sinon, pourquoi maintenir ces notions qu’elle ne critique à aucun moment de « qualités féminines » et de « qualités masculines » ? Avancer l’idée suivant laquelle le nouvel être humain se fera sur la base d’une « union paradoxale » de la « féminité » et de la « masculinité », c’est éviter de poser la question des bouleversements des catégories sexuelles telles qu’elles fonctionnent encore actuellement. Si les enfants des deux sexes ont besoin de gagner leur autonomie pour devenir adultes, pourquoi devraient-ils se mouler dans un premier temps dans des schémas de comportements stéréotypés particulièrement bien adaptés à une société dans laquelle les hommes disposent toujours de nombreux privilèges, même si leur pouvoir a été entamé ? Le mérite d’E. Badinter, c’est de pousser les hommes hétérosexuels à s’interroger sur cette peur d’être confondu aux femmes ou aux hommes homosexuels, de populariser la distinction entre « identité » et « préférence sexuelle ». Mais, au lieu de convaincre les hommes d’aller au fond de cette peur, elle les rassure. Pas besoin de renoncer aux marques de la « virilité ». Il suffit de les équilibrer par un zest de « féminité ». Non, il faut bouleverser notre système de référence (et donc la division sexuelle et sociale du travail) et repenser nos valeurs en termes de valeurs « humaines », ce qui n’a rien d’évident en ces temps de guerre. . .
Josette Trat
Notes
- 1. L’Amour en plus, Ed. Flammarion, 1980 ; L’un est l’autre, Ed. Odile Jacob, 1986, cf. les Cahiers du féminisme, n°37, automne 1986.
- 2. Ce travail de réflexion critique, N. -Cl. Mathieu l’a fait de manière remarquable, même si nous ne partageons pas l’intégralité de ses analyses, cf. V Anatomie politique, Ed. Côté-femmes, 1991.
- 3. On ne peut que s’étonner qu’E. Badinter ne fasse pas référence à l’armée, institution pourtant consacrée intégralement à transmettre ces valeurs «viriles » aux jeunes gens.
- 4. A la page 94, E. Badinter fait référence à l'écrivain Ph. Roth qui, à quatre ans, «savait à peine à quel sexe il appartenait ». Or c’est précisément l’inverse qu’il décrit, se rappelant ses premières émotions sensuelles quand sa mère enfilait ses bas. . .
- 5. Les Enfants de Jocaste, Ed. Denoël-Gonthier, 1980.