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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Figures du féminisme

Madeleine Pelletier, une féministe originale

· Cahiers du féminisme, n° 63-64, hiver 1992 - septembre 1993 · p. 48-51 · 3 379 mots

Entretien avec Charles Sowerwine.

Charles Sowerwine est professeur d'histoire à V université de Melbourne !. nous l’avons rencontré en mai 1992. Il était de passage à Paris à l’occasion de la rédaction des actes du colloque consacré à Madeleine Pelletier (1874-1939) 2 et pour la parution du livre dont il est coauteur avec Claude Maignien, intitulé « Madeleine Pelletier, une féministe dans l’arène politique » 3. Il nous a parlé longuement de cette femme à la personnalité « très forte » et des multiples combats qu’elle a menés dans sa vie professionnelle et militante.

♦ Pourriez-vous nous rappeler l’itinéraire de Madeleine Pelletier ?

Charles Sowerwine -Pour mesurer toute l’étendue de son activité, il faut savoir, que bien qu’issue d’une famille très pauvre, elle a réussi à entrer à la faculté de médecine après avoir préparé, seule, son bac. Par ailleurs, tout en étant étudiante en médecine, elle a entrepris des études d’anthropologie (dérivée à l’époque de la craniomé-trie). Elle a rédigé sa thèse de médecine, en psychiatrie. Elle a été la première femme interne des asiles de la Seine, la première femme spécialisée en psychiatrie. Mais elle a échoué au concours pour devenir médecin des asiles ; elle s’est donc résignée à être médecin de quartier.

Ses connaissances très approfondies en psychologie lui ont été fort utiles pour construire son œuvre théorique, très importante selon moi. Elle a élaboré toute une théorie sur le développement de l’identité sexuelle où elle soutient notamment que la différenciation de la personnalité en fonction des sexes n’est pas le résultat de la biologie mais relève d’une construction sociale. Selon elle, on ne naît pas femme ou homme mais on le devient, comme l’écrira quarante ans plus tard Simone de Beauvoir. A partir de là, elle a conçu tout un programme d’éducation pour les petites filles d’où était exclu l’apprentissage de la « coquetterie » ou de la « faiblesse féminine », au profit de qualités « viriles » qu’elle souhaitait voir partagées par les deux sexes.

A côté de sa carrière professionnelle, elle a eu un parcours militant passionnant. Pendant son enfance, elle a vécu dans le milieu des petits boutiquiers du quartier de la Bourse, profondément républicains et anticléricaux. Elle a plus ou moins adopté leurs idées qui étaient radicalement opposées à celles de sa mère, royaliste et très pieuse, avec qui elle a eu des rapports très tendus. M. Pelletier a assimilé très jeune les valeurs de la troisième République naissante : elle croît dans un avenir radieux ; elle a foi dans l’élite intellectuelle, dans le matérialisme, foi dans la justice sociale qu’elle veut, bien entendu, étendre aux femmes qui en sont exclues à l’époque. Madeleine Pelletier, femme, adopte donc des valeurs défendues à l’époque par des hommes, des républicains progressistes de la troisième République. Son premier engagement fut son adhésion à la franc-maçonnerie, en 1904. Elle fut membre d’une loge mixte où elle mena un combat pour l’admission des femmes au sein des obédiences régulières comme le Grand-Orient, etc., qui refusaient et refusent toujours l’initiation des femmes. Elle échoua dans cette lutte qui fut pour elle une source de tensions nombreuses et finit par militer ailleurs, mais elle resta franc-maçonne toute sa vie. Dans le cadre de la franc-maçonnerie, elle a rencontré des républicains avancés, des anarchistes, des syndicalistes, des socialistes plus ou moins révolutionnaires. Car tout ce monde, à l’époque, se côtoie dans les loges. En 1905, M. Pelletier entre à la SFIO, juste après le congrès d’unité. Elle y poursuit son combat féministe en faisant adopter par le congrès de Limoges, en 1906, une résolution qui fait obligation aux élus du parti de déposer un projet de loi accordant le suffrage aux femmes dans les meilleurs délais ; ce qu’ils ne feront pas. Les députés socialistes n’ont donc pas réalisé ce qu’on attendait d’eux mais le Parti socialiste était le seul néanmoins à accepter des femmes dans ses rangs.

♦ A-t-elle eu des responsabilités à la SFIO ?

Charles Sowerwine -M. Pelletier est une femme très en vue, avant la Première Guerre mondiale ; elle assiste à presque tous les congrès du parti. Elle a un rôle important dans la délégation française à la première conférence internationale des femmes socialistes, à Stuttgart en 1907, et au congrès international socialiste qui la

Les « suffragettes » envahissent un bureau de vote et s'emparent de l'urne.

suit. A ce congrès d’ailleurs, après une lutte vigoureuse, elle réussit à empêcher Victor Adler (dirigeant social-démocrate autrichien) de réduire la portée d’une résolution déposée par la conférence des femmes socialistes qui préconisait, elle aussi, que chaque parti socialiste lutte énergiquement pour le suffrage des femmes. V. Adler voulait que les partis socialistes puissent choisir « le moment opportun » de le faire. Elle a été également le deuxième chef de file, après Gustave Hervé, de la fraction « insurrectionnelle » du Parti socialiste. Elle a d’ailleurs été élue à la commission administrative permanente de la SFIO, en 1909, à ce titre. C’est elle qui en 1909 structure les hervéistes, organise leur activité, notamment au moment du congrès de Saint-Etienne, en 1909. Par la suite, elle prend ses distances par rapport à G. Hervé dont elle écrit, vers la fin de 1910, qu’il est de moins en moins révolutionnaire et en 1911, ayant rompu avec lui, elle perd son siège à la commission administrative. Elle retourne chez les guesdistes mais ils ne l’ accueillent pas comme elle pouvait l’espérer. Ce fut l’occasion d’une nouvelle déception. Ce désenchantement persista jusqu’à la Révolution russe, voire jusqu’en 1920.

Pendant cette même période, de 1910 à 191 1 environ, elle est très active sur le plan féministe, étant secrétaire d’un petit groupe féministe : la Solidarité des femmes. Elle organise de nombreuses initiatives avec ou sans les adhérentes du groupe, qui ne sont pas toujours aussi courageuses qu’elle. En 1907, elle invite une délégation de trente suffragettes anglaises à Paris et les deux groupes manifestent ensemble. Elles vont voir Jaurès et le groupe socialiste de la Chambre qui leur promet de faire déposer rapidement le projet de loi en faveur du droit de vote des femmes, projet qui ne verra jamais le jour. En 1908, elle commet, avec la vieille féministe Huberti-ne Auclert, les deux seuls actes de violence des suffragettes françaises. Lors du premier tour des élections municipales, Hubertine Auclert renverse une urne et lors du deuxième tour, M. Pelletier brise avec des cailloux les vitres d’une école où se déroule le vote. Les deux militantes passent en justice mais elles ne sont condamnées qu’à des amendes symboliques. Elles n’étaient que des femmes ! M. Pelletier publie, durant cette période, une revue mensuelle qui s’appelle la Suffragiste. Elle avait cinq cents abonnées environ, parmi les institutrices de province en particulier.

En 191 1, M. Pelletier semble traverser une crise personnelle liée à ses déceptions militantes et professionnelles (cf. supra) ; elle va bientôt avoir quarante ans. Elle a dû séparer ses deux engagements, socialiste et féministe, par nécessité : après avoir été guesdiste, elle a choisi, en effet, de militer avec la fraction hervéiste qu’elle considérait comme plus révolutionnaire mais ce fut au prix de son renoncement à la bataille féministe dans le parti, la fraction hervéiste étant antiféministe ; dans son groupe féministe, Solidarité des femmes, il semble que ses positions radicales lui aient fait perdre le soutien de la plupart des adhérentes. En 1911, elle cesse donc toute activité militante. Elle se tient à l’écart de la formation du groupement féminin de la SFIO, notamment du groupe des femmes socialistes et, amère, elle médit fréquemment sur les femmes et les prolétaires en disant qu’ils n’ont pas le courage de faire la révolution. Elle dit qu’elle ne veut plus avoir affaire à ces gens-là. Elle est assez malheureuse mais la guerre et l’Union sacrée l’achèvent, si l’on peut dire. Elle a le sentiment d’être trahie de toutes parts : les féministes, même celles qu’elle respectait, tricotent pour le front ; les socialistes, même ceux qu’elle respectait, sont dans le gouvernement et G. Hervé est devenu, très tôt, archipatriote et réactionnaire. Son moral est donc très bas pendant la guerre et pour se changer les idées, elle se tourne alors vers la science et prépare une licence de chimie. Elle réussit ainsi à sortir de sa dépression. Elle est toujours féministe mais elle délaisse dorénavant toute activité militante. Et lorsque son amie, Hélène Brion, institutrice pacifiste, passe en conseil de guerre, en 1917, elle ne vient même pas témoigner à son procès car elle prépare alors un examen de chimie. Selon Christine Bard, des groupes féministes commencent pourtant à naître à cette époque parmi les institutrices pacifistes. Madeleine Pelletier n’y participe pas, alors qu’elle y aurait certainement été accueillie avec beaucoup de respect en raison de ses luttes passées.

♦ Comment M. Pelletier réagit-elle au déclenchement de la Révolution russe ?

Charles Sowerwine -Son militantisme est réactivé par la Révolution russe, son espoir alimenté par cette révolution sociale venue de l’Est. En 1920, elle écrit dans un hedomadaire féministe, socialiste et pacifiste, la Voix des femmes, qui apporte son soutien au PC, à sa fondation. Des diver-

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gences apparaissent néanmoins entre Madeleine Pelletier et d’autres militantes comme Louise Bodin ou Colette Reynaud (la directrice du journal), à qui elle reproche de vouloir faire passer la lutte des classes avant la lutte féministe. Après le congrès de Tours de 1920, elle adhère cependant avec enthousiasme au Parti communiste, rejoignant ainsi les partisans de la IIIe Internationale. Elle décide même de se rendre en Russie soviétique. Elle voyage de juillet à octobre 1921. Elle part de façon clandestine, sans passeport (le gouvernement français lui en ayant refusé un) et sans lettre de recommandation du parti. Elle met six semaines pour franchir toutes les frontières de manière clandestine. Avec beaucoup de difficultés, elle arrive donc à Moscou. Elle a écrit un livre de souvenirs Mon voyage aventureux en Russie soviétique , dans lequel elle exprime son rapport très ambivalent à l’égard de cette révolution. D’un côté, elle trouve le peuple russe d’une bassesse, d’une crasse épouvantables et elle dit que Lénine et les bolcheviks auront fort à faire pour décrasser ce peuple infâme, mais elle espère qu’ils y parviendront ; de l’autre, elle stigmatise la bureaucratie et la terreur naissantes, elle voit des anarchistes en difficulté, poursuivis, parfois arrêtés. Elle prévoit très bien les problèmes d’un Etat bureaucratisé et d’une terreur non contrôlée. Par ailleurs, elle est enthousiasmée par les nouvelles lois votées en faveur des droits des femmes, comme le droit de vote ou le droit à l’avortement, etc., mais elle est consternée par la faible participation des femmes à la vie politique et le fait qu’elles soient encore cantonnées dans les activités sociales. Elle revient partisane, malgré tout, de la Révolution russe et remilite. En 1922, 1923, elle prend la parole dans des réunions importantes sur des sujets d’actualité, surtout lors de l’invasion de la Ruhr par les troupes françaises, en 1923, en soutien aux « camarades » allemands. Mais elle a rapidement des ennuis avec le Parti communiste. Il n’était pas question pour elle de suivre la ligne en cas de désaccord. A cette époque, il était question d’exclure les francs-maçons. Or elle faisait toujours partie des francs-maçons. En 1924, c’est le début de la « bolchévisation » qui va aboutir à la suppression de la liberté au sein du parti. Elle est en désaccord avec ces orientations et la direction. Après 1923, elle a donc beaucoup de mal à militer dans le Parti communiste. Encore une fois, elle va trouver une solution. D’un côté, elle s’associe de nouveau aux anarchistes avec qui elle a toujours eu de bons rapports, en raison notamment de leurs positions sur les questions de sexualité, même si elle n’a jamais cru à la possibilité d’une société sans Etat. Elle va notamment publier des articles dans la presse anarchiste, tout en étant encore membre du Parti communiste. Elle quitte le parti, en 1926, un peu à contrecœur, sachant qu’elle ne retrouvera pas d’autre parti à gauche dans lequel militer. Par ailleurs, elle trouve une voie très intéressante et caractéristique de l’entre-deux-guerres, pour s’exprimer. C’est le Club du Faubourg, très peu étudié par les historiens jusqu’à maintenant.

♦ Quelles sont ses activités dans le Club du Faubourg ?

Charles Sowerwine -Ce club a été créé par un homme qui se faisait appeler Léon Poldès. Il a compris qu’il y avait un créneau à remplir dans la nouvelle société d’après-guerre, en répondant à la demande de débats de tout un public parisien. Il a donc ouvert le Club du Faubourg et trois fois par semaine, dans des salles assez grandes (à partir de 1923, cela se passe à la salle Wagram qui accueille deux mille cinq cents personnes), il organise des débats contradictoires autour de questions de société très importantes. L. Poldès avait le génie de la mise en scène : en 1924, par exemple, il annonce à grand renfort de publicité la confrontation d’un évêque, en tenue officielle, à un anticlérical et à un franc-maçon. Les discussions ont porté à plusieurs reprises sur les thèmes de l’avortement, de la libre maternité, de la contraception, de l’amour libre et généralement, deux ou trois débats se succédaient. En 1935, le Club fut poursuivi pour atteinte à la pudeur. Trois oratrices étaient annoncées. L’une, Maria de Naglowska, était présentée comme « prophétesse » et surtout comme « la grande prêtresse d’ Amour du Temple de la troisième ère » ; elle devait intervenir sur « Magie et sexualité (...). Qu’est-ce que le serpent symbolique ? » ; la seconde, « oratrice bien connue, la doctoresse Madeleine Pelletier », devait défendre son nouveau livre, la

Rationalisation sexuelle ; débat prévu : « La dévirginisation. La nuit de noces est-elle un viol légal ? » ; troisième débat annoncé : « La liberté de la conception. Accusés : docteur Marc, O. J. de Méro et Marcelle Auclair », débat prévu sur la méthode du « savant Ogino », etc. La séance eut lieu néanmoins comme prévu, bien que Léon Poldès dût passer en procès plusieurs mois plus tard. Le Club du Faubourg devient donc, à travers la mise en scène de ces débats contradictoires, un haut lieu de rencontres mondaines. Le public y est extrêmement varié mais comprend un grand nombre de bourgeois intéressés par des débats

L'Assiette au beurre, du 6 juin 1908. Au premier plan à droite, Madeleine Pelletier

L'Assiette au beurre, du 6 juin 1908. Au premier plan à droite, Madeleine Pelletier.

sur des questions intellectuelles ou sexuelles. C’est un endroit où Madeleine Pelletier trouve enfin son bonheur. Elle y devient, comme l’affiche rare de 1935 l’indique, une oratrice régulière du Club du Faubourg et son nom d’ailleurs apparaît souvent en caractères gras. Elle trouve un plaisir intense dans ces débats et pendant quinze ans, M. Pelletier devient une des personnalités les plus en vue de ce Club qui avait un rayonnement assez important. M. Pelletier est là au faîte de sa carrière militante. Elle écrit par ailleurs dans des journaux anarchistes. Elle rédige de nombreux articles, notamment dans l’Encyclopédie anarchiste de Sébastien Faure. Elle publie un certain nombre de livres marquants parmi lesquels une autobiographie voilée appelée Un roman utopique , assez amusant, son livre sur la Russie et un nouveau livre sur la sexualité. En même temps, son cabinet médical semble enfin avoir prospéré un peu. Les femmes médecins sont mieux admises, ses cheveux courts et ses allures masculines ne lui valent plus les mêmes ennuis. Elle a suffisamment réussi sur le plan financier pour s’acheter une voiture et une petite maison de campagne. A cette époque, elle est donc relativement épanouie.

♦ M. Pelletier donne l’impression d’avoir été très seule !

Charles Sowerwine -C’est exact. Cela renvoie à ses conceptions théoriques concernant les rapports entre hommes et femmes. Dans ses livres, elle soutient que les rapports sexuels sont une chose naturelle, que rien ne doit leur faire obstacle mais que le problème est celui de l’inégalité entre sexes, telle qu’elle existe à son époque. Son amie, Arria Ly, prônait la virginité militante comme position de principe. Madeleine Pelletier trouve que c’est dépassé et que ce n’est pas comme cela que l’on va changer le monde. Elle aussi, comme Arria Ly, a choisi le célibat. Son roman autobiographique a d’ailleurs pour titre la Femme vierge. Mais elle explique à son amie que c’est un choix conjoncturel lié à une époque où les rapports hétérosexuels infériorisent la femme. Elle considère en même temps que ce choix lui a été également imposé par un physique ingrat, peu fait pour plaire. Pourquoi alors n’a-t-elle pas choisi d’enrichir sa vie affective par des rapports lesbiens ? Il me semble qu’elle a envisagé cette éventualité vers l’âge de trente, trente-cinq ans. Dans ses lettres, elle écrit à plusieurs reprises qu’elle songerait bien à prendre une amie, si elle pouvait être certaine de sa discrétion. Elle n’est pas loin non plus de penser que les rapports entre personnes du même sexe sont contre nature. Enfin, elle suggère que les relations lesbiennes sont vouées à reproduire les rapports de pouvoir rencontrés dans les relations hétérosexuelles. Bref, elle a donc renoncé à cette éventualité.

♦ Comment expliquer qu’elle ait terminé sa vie, enfermée dans un asile ?

Charles Sowerwine -Pour comprendre sa fin tragique, il faut se rappeler qu’elle a pris une position d’avant-garde, non seulement sur la question de l’identité sexuelle mais également sur la liberté des femmes à choisir leur vie amoureuse, leur droit à la libre maternité. Elle avait donc prôné le droit à l’avortement, dès 1911, non seulement dans un chapitre d’un livre mais aussi dans une brochure publiée sous ce titre. Ce qui la plaçait dans une position dangereuse, notamment après la guerre, puisque depuis 1920, la législation pénalisait toute action, toute parole qui pouvait nuire à la repopulation de la France. Or, elle a récidivé et n’a pas cessé de soutenir le droit à l’avortement, notamment dans les débats du Club du Faubourg, qui étaient bien suivis par la police. En 1933 déjà, elle écrit à une amie qu’on lui a souflé qu’elle allait être accusée d’avortements. Elle nie dans cette lettre en avoir pratiqués. Il est très difficile de savoir exactement. En 1933, elle réussit à faire étouffer l’accusation. Mais en avril 1939, elle est arrêtée. On prétend qu’elle aurait guidé sa bonne pour pratiquer un avortement, elle-même étant paralysée depuis deux ans, à la suite d’une attaque. Cet avortement aurait été pratiqué sur une fille mineure violée par son frère. Nous avons consulté les archives judiciaires et cela semble probant. Donc tout le monde, sauf le frère, est condamné à la prison ferme. Cela n’est pas très exceptionnel à l’époque, malheureusement. Pour Madeleine Pelletier, les autorités ont choisi une autre voie. Nous ne savons rien des débats qui ont eu lieu chez le procureur. Toujours est-il qu’elle a « bénéficié », selon le mot légal, de l’article 64 du Code pénal : on l’a fait examiner par un psychiatre plutôt que de la soumettre à un procès public. Un procès public risquait de susciter un courant de sympathie à son égard. Au moment de son attaque, en 1937, elle était très connue dans le Club du Faubourg. Et le Club avait d’ailleurs organisé, à cette occasion, une très grande collecte de solidarité. Un psychiatre l’a donc examinée et déclarée irresponsable, ajoutant qu’elle serait un danger pour l’ordre public, si elle était libérée. C’est à Sainte-Anne qu’elle a été examinée, là où, cruelle ironie du sort, elle avait fait un stage d’internat, trente-cinq ans plus tôt. Elle fut ensuite transférée à l’asile de Perray-Vaucluse. Quelques années plus tôt, elle-même avait rédigé l’article « internement », dans / ’Encyclopédie anarchiste, dans lequel elle avait écrit notamment : « Le désespoir qui résulte de l’internement, le fait d’être dans une situation pire que la mort, puisqu ’on n ’en connaît pas le terme, suffit pour abattre les plus forts. » Ces lettres expriment précisément ce désespoir. Et dans une lettre datant de la fin de 1939, elle fait une sorte de bilan et elle écrit : « Voilà comment en France on traite les femmes qui se distinguent du point de vue intellectuel. Arria Ly s 'est suicidée et moi, je suis dans une maison d’aliénés. » Elle meurt le cœur brisé, à l’asile, le 24 décembre 1939.

Propos recueillis par Josette Trat

Notes

  1. 1 . Charles Sowerwine a publié un livre passionnant, les Femmes et le Socialisme, aux éditions des Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1978.
  2. 2. Les actes du colloque organisé par le CEDREF (Université de Paris VII), les 5 et 6 décembre 1991, viennent d’être publiés sous le titre, Madeleine Pelletier (1874-1939). Logique et infortunes d’un combat pour l ’égalité, sous la direction de Christine Bard, aux éditions Côté-femmes, Paris, 1992.
  3. 3. Une féministe dans l’arène politique, les Editions ouvrières, 1992. Claude Mai-gnien, historienne, a réédité par ailleurs, des textes de M. Pelletier : l’Education féministe des filles et autres textes, aux éditions Syros, en 1978.

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