Les médecins du Centre d'interruption volontaire de grossesse et de contraception (CIVG) de l'hôpital Louis-Mourier de Colombes (Hauts-de-Seine) sont en grève depuis près de trois mois , n'assurant que les urgences. Ils refusent le grignotage continuel des moyens de fonctionnement des CIVG, parent pauvre de l'hôpital public. Béatrice Fougeyrollas, médecin dans ce centre, nous fait part de son expérience et de ses inquiétudes pour le futur de tous les CIVG.
♦ Quelle est l’histoire du CIVG de Colombes, connu comme un centre pilote ?
Béatrice Fougeyrollas -Ce centre a été ouvert très rapidement après le vote de la loi de 1975, à l’initiative de médecins généralistes et d’infirmières qui avaient fait des avortements clandestins pour le MLAC (Mouvement pour la libération de l’avortement et de la contraception). Dès le départ, notre idée était de pratiquer ici un ensemble d’activités autour de l’inter-mption volontaire de grossesse. Pour l’équipe, il était très important que les femmes puissent trouver dans ce lieu une information sur la contraception, un lieu d’accueil, qu’elles puissent parler de leurs problèmes de contraception et qu’elles puissent nous quitter avec une solution.
Mais depuis toujours, nous sommes relégués au bout de l’hôpital, dans des locaux exigus. A l’époque, le chef de service de la maternité était absolument opposé à l’avortement ; c’est le chef du service de réanimation qui a accepté d’être responsable de cette unité, il nous déclarait encore récemment qu’il l’avait fait parce qu’il lui paraissait très important que la loi soit appliquée.
Dès l’ouverture du service, les médecins et les infirmières ont voulu faire connaître et diffuser la technique qu’on appelait à l’époque technique Karmann, pour remettre en cause les techniques révolues du curetage et développer l’anesthésie locale. Il est important pour nous de donner aux femmes la possibilité de choisir : il n’est pas question de leur imposer l’anesthésie locale, mais il nous semble très important de leur proposer cette méthode, qui reste malheureusement très mal diffusée en France, alors qu'elle a des avantages certains pour les femmes : l’hospitalisation est plus courte et son intérêt majeur réside dans la relation avec le personnel soignant. Les femmes ne sont pas inconscientes, endormies, pendant ce moment très important ; et nous, médecins et infirmières, sommes en communication avec elles, elles peuvent exprimer ce qu’elles ressentent. C’est un moment très intense, qui nous semble plus profitable que la situation où la femme est endormie, ne sait pas ce qu’on lui fait et se réveille dans un état de doute sur ce qu’elle a encore dans le ventre.
♦ Comment se fait-il que cette méthode ne soit pas plus fréquemment employée ?
B. F. -Cela représente plus de travail pour les médecins. A l’heure actuelle, il existe encore des endroits où l’on pratique les curetages avec pose de laminaires. Par ailleurs, la méthode par aspiration, qui est la plus courante, peut être pratiquée sous anesthésie générale. C’est très tranquille : c’est le travail du chirurgien en bloc opératoire, les corps sont préparés par les infirmières spécialisées et le médecin œuvre, cela se passe très vite, on peut en faire à la chaîne. C’est ainsi que cela se passe dans les cliniques privées, où il y a moins d’anesthésies locales que dans le public. Faire un avortement sous anesthésie générale, c’est rapide, mais c’est beaucoup moins satisfaisant sur le plan relationnel. Prendre du temps nous paraît nécessaire pour la qualité de notre travail.
♦ Quel bilan faites-vous des dix ans de fonctionnement du centre ?
B. F. -Sur le plan personnel, c’est un travail très enrichissant, malgré ce que l’on peut en entendre dire. C’est un travail qui, d’abord, est très utile et qui, en outre, apporte beaucoup aux personnels parce qu’on peut avoir, si l’on s’en donne les moyens, un travail de qualité. Il y a des échanges très intéressants avec les femmes et éventuellement avec les couples.
♦ La vie d’une femme est faite d’avortement et d’accouchement... N’est-ce pas gênant que le centre d’IVG soit dissocié du service de maternité ?
B. F. -C’est vrai, d’une manière abstraite, on aurait pu penser que cette activité se serait intégrée naturellement dans les services de gynécologie-obstétrique. Mais, là où les centres d’interruption volontaire de grossesse ont été intégrés à la maternité, généralement (cela n’a pas été le cas pour tous) cela s’est fait au détriment du centre d’IVG. Une maternité est un énorme service, il y a une activité considérable et comme, par ailleurs, on continue à déprécier l’acte d’interruption de grossesse, les IVG sont toujours pratiquées à la fin du programme opératoire, noyées dans l’ensemble de l’activité de la maternité. Dans la plupart des services où le CIVG a été intégré dans la maternité, les vacations, les moyens ont été ou sont utilisés pour d’autres activités de la maternité.
♦ C’est pour cette raison que vous revendiquez un statut autonome pour les centres d’IVG ? Que mettez-vous derrière cette notion ? Qu’envisagez-vous comme type d’activités, comme fonctionnement ?
B. F. -Le statut est un moyen que nous avons trouvé pour essayer de protéger les centres d’IVG, ceux qui restent. En définitive, nos revendications sont assez minimalistes : nous ne revendiquons pas des moyens supplémentaires -bien que les hôpitaux publics ne répondent pas à la demande et que, de plus, notre activité n’ait cessé de se développer. Nous demandons simplement la protection des moyens existants.
Par ailleurs, depuis deux ans, nous avons élaboré un projet de structure plus globale, à l'extérieur du service public, sur la santé des femmes et les problèmes de reproduction, que nous avons présenté à Véronique Neiertz.
C'est une piste de réflexion qu'il faudrait développer.
♦ Le fait d’avoir un statut donnerait-il aux CIVG tous les moyens ? Comment se ferait le lien avec la gestion locale de l’hôpital ?
B. F. -Nous demandons que les moyens attribués aux CIVG, en tout cas les vacations, ne fassent pas partie de la réforme hospitalière, que ce soit un pool qui appartienne à l’Assistance publique (AP), pour les protéger. Nous refusons que les IVG soient toujours considérées comme quelque chose d’annexe, de pas très important. Pour nous, il est prioritaire que le peu de moyens qui reste attribué aux IVG soit maintenant gelé ou protégé.
Notre deuxième revendication est que soient créés des postes de « praticiens hospitaliers » pour les CIVG. Actuellement, les centres d’IVG ne fonctionnent qu’avec des vacataires, c’est-à-dire des médecins qui arrivent pour faire des actes et repartent aussitôt. Les vacations ne comprennent pas, par exemple, les réunions de travail d’un service, l’organisation du travail de l’équipe, la formation, la recherche, etc. L’AP, jusqu’à cette année, ne nous attribue des vacations qu’en fonction, très exactement, de notre nombre d’IVG. Nous avons voulu faire ici un travail de qualité, nous avons développé toute une activité autour de l’IVG (contraception, information, dépistage, prévention...), et cette activité-là, qui nous semble fondamentale pour la santé des femmes, n’est pas prise en compte, n’est pas rétribuée et ne représente pas des vacations. En fait, les 2 000 consultations par an que nous effectuons au CIVG de Colombes et qui, par ailleurs, sont payées à l’hôpital ne sont pas comptabilisées dans notre charge de travail et plus, on nous les reproche ! Nous prétendons que la mission de l’hôpital est aussi de faire de la recherche, il faut que des progrès soient faits dans tout ce qui a trait au contrôle de la fécondité. Il paraît évident que plus l’IVG sera reléguée dans le secteur privé, moins cette possibilité d’amélioration technique, de nouvelles techniques de contraception, d’IVG, sera possible.
♦ Pourquoi cette activité est-elle reléguée dans le privé ?
B. F. -Ce n’ est pas prestigieux. Les hôpitaux publics ont fait un choix politique là-dessus, la direction nous a dit froidement, il y a deux ans, que cela n’avait aucune importance si les IVG étaient faites dans le privé. Ils préfèrent développer des domaines qui sont beaucoup plus coûteux mais qui sont pour l’AP une véritable vitrine.
♦ Comment fonctionnez-vous ?
B. F. -Une vacation, soit trois heures et demi, est payée moins de 70 francs net de l’heure pour les généralistes e't moins de 90 francs pour les spécialistes. Dans notre centre, la moitié des médecins sont des médecins généralistes et c’est important. Il y a, encore aujourd’hui, une grande réserve de la part des gynécologues vis-à-vis de l’avortement, alors que les généralistes sont confrontés aux problèmes des femmes, ils les connaissent, ils connaissent leur famille, leurs enfants.
Au CIVG de Louis Mourier, nous essayons de prendre du temps. Dans une vacation, nous recevons deux femmes pour une interruption de grossesse, deux femmes qui ont eu une IVG quinze jours auparavant, et deux femmes qui vont avoir leur IVG, plus deux ou trois consultations de suivi gynécologique. Nous avons 950 avortements par an, soit 70 à 80 par mois et 2 000 consultations, le tout sur 24 vacations par semaine. A chaque femme qui demande une IVG, nous proposons, en dehors de la prise en charge technique et psychologique de l’avortement, de réfléchir sur son choix contraceptif et nous trouvons une méthode de contraception la plus adaptée possible. Nous envisageons le risque de maladie sexuellement transmissible (d’autant plus important qu’il y a un acte chirurgical) et nous proposons dépistage et traitement. Les nombreux problèmes de la vie sexuelle, conjugale et familiale font inévitablement partie des entretiens proposés par les infirmières et les médecins.
A l’hôpital, une consultation est censée durer dix minutes. . .
♦ Quelle est la situation en région parisienne ?
B. F. -Il a 24 CIVG à l’Assistance Publique, il semble que la majorité ne fonctionne pas bien. C’est très compli- qué de décrire la situation, l’administration se refusant à faire connaître la situation d’ensemble. De plus, chaque CIVG travaille différemment. Par exemple, l’hôpital Saint-Louis, dont le centre n’est pas forcément le plus mauvais des CIVG, n’a pas de maternité ni de service gynécologique, le médecin responsable du CIVG a donc décidé d’attribuer la majorité de ses vacations à l’activité de gynécologie pour l’hôpital Saint-Louis ; certes, il répond ainsi à un véritable besoin, mais il aurait été préférable qu’il demande des moyens pour un service de gynécologie et qu’il ne détourne pas les moyens attribués au CIVG. Ce qui est très frappant dans cet exemple, c’est que très peu de vacations sont attribuées aux IVG mais c’est un des centres qui en fait le plus : pour garder leurs vacations, ils en font en très grande quantité, dans le cadre cité plus haut, à la chaîne.
♦ Peux-tu nous faire V historique de votre lutte ?
B. F. -Au début, des vacations nous ont été retirées. Il y a deux ans déjà, la direction de l’AP avait décidé de nous retirer plus de la moitié de nos vacations ; nous avions protesté très vigoureusement. L’AP avait alors décidé un audit sur les 24 centres d’IVG : il semble qu’ils aient, par cette initiative, soulevé un tel lièvre, qu’ils sont partis d’ici sans nous retirer une seule vacation. Pour nous, cela avait déjà été dur. Cette année, après concertation de l’ensemble des chefs de service de l’hôpital -mais sans nous consulter -, il a été décidé de nous retirer d’office 3 vacations, sans tenir compte de notre activité en hausse. Très rapidement, après le démarrage de notre grève, on nous a rendu ces vacations, mais si notre activité n’augmente pas d’ici un an, ce qui serait assez logique, elles nous seront reprises. Pour nous, ceci est un révélateur de la situation. Nous voulons montrer que ce qui s’est produit pour nous cette année s’est produit ailleurs les années précédentes, et se produira dans le futur : chaque année, les moyens attribués aux CIVG vont aller en s’amenuisant.
Nous en sommes à trois mois de grève, et les négociations ne sont toujours pas véritablement ouvertes. Un médiateur a été nommé qui se moque de nous, nous n’avons été reçues ni à l’AP centrale, ni au ministère des Affaires sociales, ni aux Droits des femmes. L’AP avait espéré que nous nous lasserions. Pendant plus d’un mois, on nous a renvoyés à la direction de notre hôpital : du fait de la réforme hospitalière, les problèmes doivent être réglés dans chaque hôpital. Puis le bruit a couru que puisque nous avions récupéré nos 3 vacations, tout était réglé. C’est très dur de tenir le coup, les médecins sont vacataires, ils travaillent aussi ailleurs, ils travaillent ici pratiquement de manière militante.
Finalement, nous avons été reçus par le ministère de la Santé, le 24 décembre, au bout de près de deux mois de grève ! Les responsables nous affirment avoir pris la mesure des problèmes, mais au lieu de propositions concrètes, tout ce qu'ils envisagent, c'est l'ouverture d'une « réflexion sur une charte des CIVG ». C'est une façon de noyer le poisson ! Surtout qu'il n'est même pas prévu, dans ces discussions, de nous demander notre point de vue...
♦ Les médecins sont seuls en grève. Quelle a été la réaction des autres personnels de Vhôpital ? Des syndicats ? Avez-vous eu le soutien de la population et des autres CIVG ?
B. F. -Nous avons eu, de la part des autres médecins, plus d’hostilité que de soutien. Ils ne comprennent pas que des médecins puissent se mettre en grève, cela les choque. De plus, nos revendications peuvent empiéter sur leur déroulement de carrière. C’est pourquoi nous essayons d’obtenir des créations de postes, pour éviter de se trouver en concurrence avec eux car, compte tenu des structures des carrières administratives, il y a vraiment une liste d’attente pour devenir médecin hospitalier. . .
Par contre, au niveau des personnels, nous avons eu un soutien très important dès le début, nous avons recueilli près de 500 signatures pour 1 500 personnes que comprend l’hôpital. Les personnels sont en majorité des femmes, elles sont d’ailleurs suivies dans notre service, ce qui est très rare à l’hôpital. Il est assez réconfortant de voir, au niveau de l’hôpital, que la qualité de notre travail est à ce point reconnue. Notre chef de service s’est démis de ses responsabilités en faisant jouer la clause de conscience dix ans après, cela été mal perçu par tout le monde, particulièrement des médecins.
Il y a très peu de relations entre les CIVG de TAP, parce que chacun est différent. Je crois qu’ils vont se manifester davantage quand on va rentrer dans la période des négociations. Notre bagarre ne concerne pas seulement notre petit CIVG, elle est pour tous les centres.
Nous avons eu le soutien des élus de Colombes, de Gennevilliers et de Nanterre, en particulier du maire de Colombes et d’une sénatrice PS. La Coordination pour le droit à la contraception et à l’avortement nous a apporté une aide précieuse et a été notre meilleur soutien. Et nous avons un comité de soutien qui marche cahin-caha.
♦ Comment allez-vous continuer la lutte ?
B. F. -Essentiellement, en tenant sur le blocage des vacations. Nous voulons les protéger au niveau de TAP. C’est très minimaliste mais cela remet en cause à la fois la décentralisation, la réforme hospitalière, la rentabilisation de la santé. C’est minimaliste et pourtant nous avons l’impression de devoir soulever des montagnes. Nous craignons, durant cette phase, que l’AP accorde quelques postes à des médecins privilégiés et se désintéresse de la suite. Pour nous c’est le plus grave danger : quelques médecins obtiennent des postes, mais les moyens des CIVG continuent à filer.
Lors de notre précédente lutte, il y a deux ans, nous avions été reçus par Madame Neiertz. Elle nous avait été très favorable, mais nous avait inquiétés en disant « tant que je serai là, aucun CIVG ne fermera ». Nous avions répondu, « encore faut-il qu ’ils fonctionnent ». Depuis, un CIVG a fermé à Lyon...
♦ Quelle est aujourd’hui la situation de l’avortement en France ?
B. F. -Les IVG sont déclarées à FINED, c’est une obligation de la loi. Notons au passage que faire les déclarations à FINED et non au ministère de la Santé, comme pour les autres actes médicaux, pose question : il semble que ceci ait été imposé dans la loi par les populationnistes, mais il n’y a aucune raison pour que cela soit ainsi. Officiellement, il y en a 170 000 par an.
Mais nous, par exemple, nous n’arrivons pas à répondre à toutes les demandes. Nous en recevons de toute la région parisienne. Les femmes font des demandes d’hôpitaux en hôpitaux et elles peuvent finir par aboutir ici, à cause des restrictions. Chaque centre travaille différemment, dans certains les médecins ont décidé de manière autoritaire de diminuer les délais dans lesquels ils acceptent de faire des IVG. C’est difficile pour les femmes de protester. Il y a des listes d’attente : nous avons ici, parfois, quinze jours à trois semaines de délais de rendez-vous. Mais quand une femme appelle à la limite du délai légal, nous la prenons en plus, en urgence ; cependant nous n’y arrivons pas toujours.
Une enquête sur la situation des CIVG, au plan national, avait été commanditée à l’ANCIC (Association nationale des centres d’interruption de grossesse et de contraception) par le secrétariat aux Droits des femmes. Plusieurs départements ont été tirés au sort. Cette étude semble mettre en évidence de tels manquements que, à l’heure actuelle, le secrétariat aux
Droits des femmes refuse sa sortie. Moi-même, j’ai participé à l’enquête à Toulouse. J’en suis revenue assez effondrée, il paraît pourtant que ce n’est pas le pire. Ainsi, à l’hôpital de Toulouse, ils n’acceptent pas les « récidivistes » (cette interdiction est affichée dans la salle d’attente), ceci existe aussi dans les CIVG de l’AP. La prise de rendez-vous se fait au niveau central de l’hôpital alors que des questions relativement indiscrètes sont posées, que des informations assez complexes à gérer, comme la date des règles, sont demandées. Pour nous, il est hors de question que les rendez-vous soient pris au bureau central des RV : en général, les femmes sont très gênées quand elles téléphonent, très peu disent « je voudrais un avortement », elles disent simplement « je voudrais un rendez-vous ». Au bureau central des rendez-vous, on leur donnera un rendez-vous trop tard.
Et dans le privé, à Toulouse, c’est tout à fait sidérant. Des cliniques qui, dans le passé, avaient déclaré à LINED faire des IVG, n’en déclaraient plus ; nous y sommes allés, elles continuent à en pratiquer, mais ne les déclarent plus. Lors de l’enquête, nous nous sommes rendu compte qu’il doit y avoir à Toulouse un certain nombre de cliniques qui pratiquent des IVG tout à fait méconnues. Des chirurgiens orthopédistes, ou spécialistes du système digestif, font ainsi des IVG. Quand un orthopédiste fait une IVG, il ne prend pas forcément en compte le problème contraceptif.
Une thèse sur les médecins généralistes montre que moins de 30 % des médecins connaissent les délais légaux. Il y a, à tous les niveaux, des fonctionnaires qui se permettent d’appliquer la loi à leur guise. Ainsi, pendant deux ans, à TAP, malgré nos demandes de retrait répétées, une circulaire est passée dans tous les hôpitaux, disant que les femmes étrangères étaient majeures en fonction des lois de leur pays : on s’est trouvé devant des situations horribles avec des femmes majeures pour lesquelles on était obligé de demander l’autorisation à un parent au fin fond de l’Afrique.
On sous-estime le chiffre des IVG en France, il vaudrait mieux que ce soit nous qui donnions les vrais chiffres. Il faut arrêter de faire croire que le nombre d’IVG ne cesse de diminuer, il faut admettre qu’il y a un nombre d’IVG incompressible. D’après LINED, 90 % des femmes en âge de procréer et qui ne désirent pas d’enfant utilisent un procédé contraceptif, c’est le chiffre le plus élevé d’Europe. Mais les structures qui permettent aux femmes d’accéder à la contraception sont inexistantes. Il ne suffit pas de vouloir, il faut pouvoir : ici nous recevons tous les jours des femmes qui ne peuvent pas payer une consultation gynécologique, ni un stérilet qui vaut 250 francs, remboursé 67,75 francs...
Nous avons fait un énorme travail dans les établissements scolaires du coin. Tous les établissements nous sollicitaient tous les ans, nous avions constitué un réseau avec des ensei-
Des témoignages accablants
Le 30 janvier, les médecins du CIVG de Colombes ont organisé, en collaboration avec la Coordination pour le droit à l’avortement et à la contraception et le MFPF, une rencontre nationale de témoignages sur la situation de l’avortement en France. Ont ainsi défilé « à la barre » des représentantes de nombreux CIVG de Paris et de province, des médecins, des militantes d’associations, etc.
Par-delà la diversité des situations, un même constat s’est imposé : dix-huit ans après la légalisation de l’IVG, rien n’est vraiment réglé, l’avortement n’est toujours pas reconnu comme un acte médical comme les autres. Pour les femmes qui veulent avorter, la recherche d’un établissement hospitalier relève encore bien souvent de la course d’obstacles.
Particulièrement révélateurs, les résultats de la petite enquête réalisée par les grévistes de Colombes auprès des vingt-quatre CIVG de l’Assistance publique. Enquête réalisée par téléphone : il s’agissait d’obtenir un rendez-vous pour une IVG, pour une femme enceinte de dix semaines, ayant déjà les résultats d’une échographie.
Sur les vingt-quatre centres, trois seulement ont proposé une place sûre. Sept centres ont renvoyé l’appelante vers les cliniques privées, trois vers les permanences du MFPF, et neuf vers un autre hôpital de l’AP.
Les délais d’attente pour le premier rendez-vous s’échelonnaient entre dix jours et un mois.
Il semble que les CIVG ont de plus en plus tendance à édicter leurs propres règles : ainsi, neuf centres ont établi des délais inférieurs aux dix semaines de grossesse prévues dans la loi. Trois CIVG de Paris ont refusé de donner un rendez-vous sous prétexte de « sectorisation » qui ne figure pas dans la loi. Deux autres imposent deux consultations avant une IVG, alors qu’une seule est obligatoire.
Cette enquête-minute corrobore les chiffres donnés par d’autres enquêtes ou témoignages : au total, en région parisienne, à peine un quart des IVG sont réalisées dans les hôpitaux publics.
Dans le département du Val-d’Oise, par exemple, l’hôpital de Pontoise ne fait que deux IVG par semaine. . .
Et c’est ainsi que, renvoyées d’hôpitaux en hôpitaux, nombre de femmes se retrouvent rapidement « hors délai » : la seule solution reste alors le « voyage » en Angleterre ou aux Pays-Bas. Elles sont, encore maintenant, plus de cinq mille chaque année à devoir se rendre à l’étranger pour avorter !
gnants, des infirmières scolaires ; mais depuis cinq ans, il y a eu un formidable coup d’arrêt porté à tout ce travail sur la contraception. Depuis qu’on ne parle plus que du SIDA, on ne parle plus que de la mort en rapport avec la sexualité. C’est tellement angoissant de commencer sa sexualité sous une telle contrainte. L’utilisation du préservatif se développe chez les jeunes mais il y a eu un tel matraquage à ce sujet, que quand ils n’ont plus besoin d’utiliser le préservatif, ils n’utilisent plus rien. Alors qu’il y a cinq ans, il y avait une demande très importante des jeunes par rapport à la contraception, elles venaient avant d’avoir des rapports.
♦ Quelle mobilisation envisagez-vous ?
B. F. -Les CIVG de province commencent à se sentir concernés et des lettres de soutien, des messages de solidarité nous parviennent. Mais je continue à croire que le soutien doit passer par les femmes, il faut que dans toutes les instances du mouvement féministe et autres, on parle à nouveau de l’avortement. Pour moi, les femmes ne se sentent pas en état de légitimité quand elles demandent une interruption de grossesse, elles sont très seules. Tant qu’elles ne sont pas directement confrontées au problème, elles tiennent le discours dominant, à savoir « / 'avortement ce n 'est pas bien, il ne faut pas y recourir, c 'est un échec » -jusqu’à ce qu’elles soient à leur tour contraintes d’y avoir recours. Chacune se présente à nous comme si elle était un cas exceptionnel. Les femmes se débrouillent, de toute façon. Quand elles veulent un avortement, elles l’obtiennent à n’importe quelle condition, à n’importe quel prix. Mais toutes les difficultés qu’elles rencontrent les renforcent dans l’idée qu’elle ne sont pas dans leur bon droit.
Ce qui m’a toujours préoccupée, c’est qu’il existe dans le mouvement féministe le sentiment que tout était résolu avec le vote de la loi. La réflexion sur l’avortement n’a pas été approfondie, on a considéré, quand même, que c’était une sale affaire. On a dit, bien sûr, il faut une réponse parce que c’est une situation de détresse mais il vaut mieux une contraception, il vaut mieux choisir. On n’a pas fait face à nos responsabilités sur cette question, on n’a pas assez débattu de la question de l’embryon, du terme, du sens de l’avortement en positif.
Il y a un débat de fond à mener, le fait qu’il n’a pas été mené a permis cet effritement et la remontée des opposants à l’avortement.
Propos recueillis par Marie-Annick Vigan