Kréména Sirakov a, journaliste en Bulgarie et féministe, a participé à la Rencontre européenne pour le droit à V avortement et à la contraception, à Paris, les 25, 26 et 27 mars. Nous publions ici son intervention sur la situation en Bulgarie.
L’égalité en droit des femmes passe par le respect des droits de l’homme en général. Si ce droit est atteint de quelque manière que ce soit, cela se répercutera tôt ou tard sur les droits des femmes elles-mêmes. Ainsi, au-delà de notre combat pour les droits de la femme, j’appelle à une mobilisation pour le respect des droits de l’homme et de l’enfant, en particulier de façon que personne ne puisse décider impunément, de manière arbitraire, du sort des populations ou de groupes ethniques entiers. C’est dans cette perspective que j’ai écrit ce texte.
Bulgares, Turcs, Tsiganes...
Lors d’un recensement réalisé en décembre 1992 en Bulgarie, 7 272 000 personnes se sont déclarées bulgares, 822 000 se sont définies comme turques, 288 000 ont affirmé être tsiganes et 91 000 ont déclaré une appartenance à une autre ethnie, juive, arménienne, etc. 156 000 personnes, tout en affirmant leur appartenance à l’ethnie bulgare, ont déclaré être de religion musulmane ; il s’agit de toute évidence d’une partie de la population tsigane et de Bulgares mahométans.
La République de Bulgarie compte environ 8,5 millions d’habitants. Les chiffres font apparaître une baisse de la population par rapport à 1985 de plus de 461 000 personnes. Près de 5,5 millions de personnes habitent dans les villes et environ 3 millions dans les villages. Les hommes sont moins nombreux que les femmes (environ 250 000 en moins). Selon des données non officielles, le coefficient de natalité de l’ethnie bulgare (85,8 %) est sensiblement plus bas que celui supposant une simple reproduction, tandis que dans les groupes ethniques turc et tsigane il permet une reproduction élargie. Tous ces chiffres et d’autres données témoignent d’une certaine dépopulation, d’une baisse sensible de la natalité au cours des dernières années et d’une grande différenciation de la population. Certains vont jusqu’à prétendre que, s’il y a dépopulation et dénatalité, cela n’est valable que pour l’ethnie bulgare et non pour les Tsiganes et les Turcs, qu’il s’agit donc d’une tendance très inquiétante pour la survie de l’ethnie bulgare. C’est une analyse très dangereuse, rappelant les idées brandies pendant longtemps par le régime communiste, qui cherchait des arguments à sa politique nationaliste, dirigée contre les droits des minorités en Bulgarie. De telles analyses ignorent un autre fait bien plus préoccupant, la mortalité beaucoup plus élevée chez ces mêmes minorités qui vivent souvent dans des conditions plus dures, habitent des régions plus polluées, sont plus souvent victimes du chômage, bénéficient de moins de droits aux allocations familiales -celles-ci sont diminuées à partir du quatrième enfant, principe hérité du régime totalitaire et visant à freiner la natalité chez les minorités.
La mortalité de la population en 1993 a atteint le taux de 13 %o, le taux de natalité demeure en revanche toujours dans le même ordre de grandeur, soit 10,5 %o, la mortalité infantile est très élevée, environ 14,9 %o. Une étude plus approfondie de cette mortalité infantile montre que cela cache des problèmes ethniques non réglés. Chaque année en Bulgarie, 960 en- fants naissent de mères de moins de quinze ans. Faute d’éducation sexuelle, le nombre de filles devenues mères entre dix et quinze ans, des Tsiganes en majorité, a augmenté. C’est parmi ces jeunes femmes que le taux de mortalité infantile et de fausses couches est le plus élevé. Le seul moyen légal de contraception auquel elles ont recours est l’avortement.
La mortalité infantile est aussi très forte chez les Turcs qui sont concentrés dans les régions les plus reculées et retardées sur le plan économique, vivant essentiellement de la production de tabac ou du travail dans les mines, dans une très grande pauvreté ; éloignés des grands centres, ils manquent de soins médicaux efficaces. Par ailleurs, les Turcs sont les premières victimes de la période de transition vers une économie de marché, du fait notamment de la désintégration des fermes coopératives d’Etat et de la restitution des biens et terres, en vertu de lois votées par l’Assemblée constituante et par l’Assemblée nationale de Bulgarie après la chute du pouvoir communiste. Privés du droit de posséder des biens immobiliers et fonciers après la libération de la Bulgarie du joug turc, aujourd’hui ils se retrouvent encore une fois démunis et sans gagne-pain. Il n’est pas étonnant qu’ils cherchent à nouveau à émigrer, faute de moyens de subsistance et à cause de la crise économique. La menace nationaliste y est aussi pour quelque chose, car elle est loin de s’être définitivement éloignée.
Bien que les Turcs soient représentés au Parlement par des députés du Mouvement des droits et libertés, mouvement fondé sur une base ethnique, leurs intérêts ne sont pas vrai-
Répartition de la minorité turque
Répartition de la minorité turque.
ment défendus car ces députés se sont révélés être des collaborateurs de l’ancien régime ou d’anciens agents des services secrets communistes, et ne se préoccupent pas sérieusement d’améliorer la situation de cette population, toujours victime d’une politique d’exclusion et d’ostracisme.
Les Tsiganes connaissent une situation beaucoup plus critique, bien que la religion musulmane contribue à réduire les problèmes de natalité et d’avortement, ne serait-ce qu’en raison de la stricte hygiène qu’elle impose, et malgré la discipline et la solidarité qui leur permettent de mieux survivre. Mais, dans les conditions d’appauvrissement général, ces groupes de population deviennent des foyers de délinquants et de marginaux, ce qui se retourne contre eux : ils deviennent ainsi la cible privilégiée des nationalistes. Certains leaders de ce groupe participent à des luttes partisanes plutôt que de chercher à mieux s’organiser pour défendre les intérêts de leur minorité.
Relents nationalistes et racistes
Pour conclure sur ce point, à l’heure actuelle, rien n’est fait en faveur d’une éducation sexuelle et sanitaire des minorités, pour rendre les moyens contraceptifs accessibles à la population, la seule prophylaxie demeurant l’avortement in extremis. Cela ne poirna qu’entraîner à terme une marginalisation d’une partie encore plus importante de la population. S’il y a un danger, c’est celui-là. Le renoncement de la société à s’accepter dans sa diversité, y compris ethnique, et à se considérer comme une entité ayant une identité commune est très grave et devrait être combattu. Les problèmes de natalité et de mortalité devraient être considérés et analysés tels qu’ils se présentent dans leur réalité, et surtout pas en fonction des groupes ethniques.
Pourquoi vouloir à tout prix un taux plus fort de natalité en cette période de crise et de transition, d’appauvrissement massif de la population ? Pourquoi la population doit-elle nécessairement augmenter si c’est pour souffrir, pour être condamnée au chômage et à la misère ? Ne serait-il pas mieux de chercher à améliorer le niveau de vie des gens plutôt que de prôner des idées et des conceptions prétendues pronatalistes mais, en réalité, populistes et inhumaines. Les plaintes exprimées en ce moment sur le taux de natalité trop faible et les craintes manifestées pour la survie de la nation bulgare résonnent de façon inquiétante en raison de leur accent nationaliste, raciste et xénophobe. Le vieillissement de la population est un processus normal, caractéristique de toutes les populations vivant une période démographique de transition. Quant à l’accroissement de la population -la différence entre le taux de natalité et le taux de mortalité -il tend vers zéro dans tous les pays industrialisés et même, pour certains, il est négatif. Seule la mortalité doit nous préoccuper... et la misère, et le nombre d’enfants illégitimes, futurs laissés-pour- compte de la société. Or, en Bulgarie, actuellement un nouveau-né sur cinq est un enfant illégitime.
Une politique de santé à l’abandon
Il y a en Bulgarie un manque chronique de moyens financiers pour les programmes de santé maternelle et infantile. Cet argent n’arrive pas du tout aux populations démunies, issues surtout des minorités, alors que ce sont elles qui en auraient le plus besoin. A l’exception d’aides sporadiques pour certains hospices et internats, il n’y a rien de sérieux, rien sur le terrain. Le seul centre de l’Association de planification familiale et de santé sexuelle en Bulgarie est confortablement installé au centre de la capitale, Sofia, dans un appartement douillet, aménagé avec l’argent de l’IPPF ; il réunit des spécialistes qualifiés, médecins, psychologues, psychiatres, coordinateurs, qui attendent les patients dans des fauteuils luxueux et brandissent les chiffres que j’ai évoqués ci-dessus. Pour qui ? Pourquoi ? A la question suivante que je leur ai posée : « Les femmes reviennent-elles en consultation demander gratuitement le contraceptif que vous leur avez donné la première fois ? », la réponse a été : « Nos femmes sont trop bien éduquées et ne demandent pas tant. » A une autre question : « Comment envisagez-vous de travailler avec les groupes à risque, les minorités, les lycéens ? Etes-vous allés au lycée d’en face ? », la réponse fut la suivante : « Quand nous y allons, nous ne sommes pas bien reçus. Nous avons un très bon programme en quatre étapes, la troisième étape seulement consiste à se rendre chez les minorités. » Question : « Pour y faire quoi ? » Réponse : « C’est la troisième étape, on ne sait pas encore. » -« Qui sont vos consultants et experts ? » Réponse : « Nous avons l’autonomie. » -« Quelle est votre politique à l ’égard des leaders et responsables des groupes ethniques et des institutions du pouvoir ? » Réponse : « Ils ne nous donnent pas d’argent, ils construisent des mosquées. L ’Etat, lui, s ’en fout éperdument. Le Parlement vient de voter à nouveau contre la gratuité des médicaments, le gouvernement a décidé de diminuer les prestations de naissance et de ne plus verser aux femmes qui décident d ’élever leur enfant jusqu ’à deux ans que 80 % du SMIC, avant c’était 100 Yo du SMIC. » Veut-on nous faire regretter le communisme ?
Le désintérêt est partout le même. Un député du Mouvement des droits et libertés (représentant de la minorité turque) avoue n’avoir aucune donnée sur les problèmes de natalité de la population turque. Un sociologue que j’avais consulté m’a répondu : « Vous voulez des analyses ? Demandez aux Occidentaux. Pourquoi ne s ’intéressent-ils pas à la diffusion des contraceptifs en Bulgarie ? Tant que nous, les Bulgares, nous aurons des problèmes, les Turcs et les Tsiganes en auront aussi. Les Turcs, au moins, peuvent aller en Turquie. A quoi nous servirait d ’avoir des chiffres, il y a la pauvreté, et la résignation que l’on nous a toujours apprise. »
Les chiffres sont là, pourtant. En 1992, il y a eu en Bulgarie 96 522 naissances et 138 405 avortements (dont 88,2 % volontaires). L’âge moyen des mariées est de 21,3 ans, 6 % des mariés ont moins de dix-huit ans (surtout parmi les minorités). Dans 46 % des cas, la raison du mariage est une grossesse non programmée. Les avortements coûtent assez peu, 500 lévas (le quart du SMIC), et ils sont gratuits pour les étudiantes et les élèves, mais pas pour les économiquement faibles. Les pilules se vendent 130 lévas. Un dollar vaut 45 lévas, le salaire moyen est de 70 dollars, le SMIC de 35 dollars. Le taux d’utilisation des pilules est de 10 %, de 12 % pour les stérilets et de 30 % pour les préservatifs. Il n’y a pas de statistiques spécifiques pour les Tsiganes et les Turcs. Les moyens contraceptifs ne sont pas remboursés par les caisses de sécurité sociale. Dernièrement, on a supprimé le remboursement des médicaments destinés aux femmes enceintes et aux jeunes enfants jusqu’à neuf ans, à l’exception des maladies chroniques. Selon les données de TOMS, la Bulgarie se place en première position dans le monde pour les taux de grossesse précoce, d’avortement et de maternité chez les adolescentes.
La dénatalité et le pourcentage important de couples stériles (environ 10 %) rendent urgente la mise en place dans tout le pays, y compris et surtout parmi les populations à risque, de réseaux spécialisés de prophylaxie et d’éducation sexuelle, de programmes adéquats d’éducation sexuelle à l’école, l’ouverture de cabinets de consultation de gynécologie et d’obstétrique, et la création de centres de planning familial. Les spécialistes commencent à prendre conscience de la nécessité d’agir sur le terrain. Bien que les questions posées à différents niveaux témoignent d’une approche plutôt héritée du système totalitaire communiste, une évolution est en train de se profiler ; ce dont nous avons besoin à l’heure actuelle, c’est de techniques adaptées au terrain. Peut-être des équipes de volontaires pourraient-elles venir en Bulgarie nous aider dans ce travail.
Epoque de transition ?
On parle de pénurie de moyens, mais je pense aux nouveaux riches qu’on appelle les « millionnaires ». Quand ils tombent malades, ils vont se faire soigner dans les hôpitaux publics gratuitement ou presque, ils bénéficient du même système de sécurité sociale que les personnes démunies et les fonctionnaires. L’Etat n’a pas d’argent pour équiper et moderniser les hôpitaux publics et payer convenablement les bons spécialistes. Il y a fuite des cerveaux. En Bulgarie, il y a d’excellents médecins qui travaillent dans les hôpitaux publics et qui n’ont pas les moyens de créer leur propre cabinet privé ou leur clinique.
Les millionnaires sont pour la plupart d’anciens apparatchiks ou enfants d’ apparatchiks. Ils ne daignent même pas payer leurs impôts. L’époque est dite de transition vers la démocratie, elle risque de durer éternellement. Et si l’on désapprenait la résignation ?
Kréména Sirakova